à tous les deux, et maintenant n'avons-nous pas perdu nos enfants ? Ne sommes-nous pas seules ?
{{gap}}M{{sc|arthe}}. — Bien seules !.... Enfin, puisque tu souffres aussi, je peux, je dois te le dire... je l'ai tant aimé !
{{gap}}L{{sc|ona}}. — Marthe ! (''lui saisissant le bras'') est-ce vrai ?
{{gap}}M{{sc|arthe}}. — Toute ma vie est dans ces mots : {{sc|je l'ai aimé}} !... et je l'ai si longtemps attendu !... Eté après été, j'espérais son retour. Mais lorsqu'il revint...il... ne me remarqua plus !...
{{gap}}L{{sc|ona}}. — Tu l'as aimé, et pourtant tu fus celle qui lui mit le bonheur dans les mains.
{{gap}}M{{sc|arthe}}. — Mais puisque je l'aimais, ne devais-je pas lui mettre le bonheur dans les mains ?... Ah c'est que je l'ai fidèlement aimé. Depuis son départ, ma vie lui appartenait... Quelles raisons avais-je d'espérer, n'est-ce pas ? — Et pourtant je crois que j'avais quelques raisons. Mais lorsqu'il me revit, ce fut comme si tout était effacé de sa mémoire. Il ne me reconnut pas !...
{{gap}}L{{sc|ona}}. — Dina te mettait dans l'ombre, pauvre Marthe.
{{gap}}M{{sc|arthe}}. — Et il en devait être ainsi. Lorsqu'il s'en alla, nous étions du même âge ; mais à l'heure douloureuse où je le revis, alors, je compris bien que j'avais vraiment dix ans de plus que lui. Là-bas, dans les pays du dehors, au grand soleil, il avait voyagé, il avait rajeuni, il s'était fortifié au bon air — et moi j'étais restée ici, assise, solitaire, filant...
{{gap}}L{{sc|ona}}. — Les fils de son bonheur, Marthe ?
{{gap}}M{{sc|arthe}}. — Oui, je filai des fils d'or. Et je n'ai aucune, aucune jalousie. Ah Lona, n'avons-nous pas été de bonnes sœurs ?
{{gap}}L{{sc|ona}} (''lui jetant les bras autour du cou''). — Pauvre chère Marthe !
{{gap|26em}}{{sc|Enrik Ibsen.}}
{{gap}}(''Traduction inédite de'' M. {{sc|Ernest Tissot.}})
---- {{gap|0em}}{{smaller|(1) Reproduction interdite. — Ces pages sont tirées d'un volume que M. Ernest Tissot fera paraître à l'automne sous ce titre : ''Le Drame Norvégien''.}}
{{gap|2em}}{{smaller|(2) Extrait de ''Peer Gynt'' (Acte V, scène VI), poème philosophique publié en 1867.}}
{{gap|2em}}{{smaller|(3) Allusion au personnage ''Le Grand Bossu'', qui — dans la pensée d'Ibsen et d'après les explications des commentateurs — symboliserait l'éternelle bêtise dirigeant, en somme, depuis bien des siècles, notre vieille humanité. ''Peer Gynt'' a commencé par lui résister énergiquement.}}
{{gap|2em}}{{smaller|(4) Extrait d'''Empereur et Galiléen'' (2e partie, acte III, tableau 4e), poème philosophique publié en 1878.}}
{{gap|2em}}{{smaller|(5) Extrait des ''Soutiens de la Société'' (acte IV), comédie écrite en 1877.}}