Proses moroses : La Fille de Loth. - Le Rêve. - Sœur et Sœurette. - Prescience. - Prose pour un poète

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Remy de Gourmont, « Proses moroses : La Fille de Loth. - Le Rêve. - Sœur et Sœurette. - Prescience. - Prose pour un poète », Mercure de France, t. III, n° 22, octobre 1891, p. 216-220


PROSES MOROSES


LA FILLE DE LOTH


A Camille de Sainte-Croix.


 Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge : Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le tourmentait : « Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi sur ma face ? » Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses lèvres, aveuglait, comme un masque, le torrent de son haleine.
 « L'Autre : elle avait nom la Mère... Quelle confusion dans les générations!... Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté, — mais l'Exultation, fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.
 « Celle-ci : quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de Loth; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait...
 « Vainement !
 « Elle dormait... C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul instant... Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait pas crié. Ah ! c'est ma fille, ma vraie fille, — mais quelle confusion dans les générations futures !
 « Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment, — et c'est surtout désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en ce moment même, fixer son père; de quels yeux sournois et, qui sait ? goguenards, des yeux à cracher dedans... Si elle pleurait, au moins, je la consolerais. J'ai envie de la battre !
 « Ah ! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête, sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une gueule de chien, — et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce... »
 Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de « pardon, pardon, pardon » : à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés... au Christ de l'alcove, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, amèrement... à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son silence, à la bouche écrasée par les morsures...
 ...A la bouche surtout, — mais la bouche de vierge et maintenant de femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser : « Je t'aime! »


LE RÊVE


 Primary avoisinait la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses qui crucifient leur chair à elles, et qui la flattent, des choses comme seules elles peuvent en dire, des choses représentatives — absolument — de leur sexe :
 - Tu sais, je suis enceinte.


 - C'est une fille, monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être à la peau de crevette cuite, le fœtus macéré par les alcools amniotiques : il rêvait : une fille : il la voyait montrant, sous sa robe de huit ans, de fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et chatouilleurs ; il la voyait chuchoteuse et sourieuse; les yeux larges et la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise...
 - Ce sera pour ma vieillesse.
 - Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres.
 Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les draps que sous la neige une ellébore, — et familièrement, de femme à femme:
 - Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien.


SŒUR ET SŒURETTE


 « Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Sœurette, une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?
 « Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres ! »
 « Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Sœurette, des chairs que promène en landau une attendrissante maman ; ou des chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on livre avec deux ou trois fois leur poids d'argent?
 « Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres !
 « Sœurette, dit encore Sœur, avec les yeux terribles d'une vierge qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Sœurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur distrait?
 « Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Sœurette : — si nous nous aimions entre nous, tout simplement? »


PRESCIENCE

Sol de Stella.

Saint Bernard.


 Elle ouvrit sa fenêtre :
 C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube attardée et de lueurs attendues, — des cieux pâlement fleuris, l'envers d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle mauve...
 Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues. Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction prochaine. L'Etoile mystique accouchait du Soleil d'Amour...
 Elle referma sa fenêtre, disant :
 « Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais. »
  Février 1891.


PROSE POUR UN POÈTE

A Saint-Pol-Roux.


 « Pense, disait le Poète, pense au pâle abandon...»
 Il faut savoir qu'elle était pas jeune, jolie plus guère, et parmi l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à l'agonie parmi les soucis incandescents.
 Il faut savoir tout ce que savait le Poète : encore ceci, que la pas jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait ; « Il ne l'aimait plus! » Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à la Tant-pis-que-voulez-vous? — ça contenait bien des sanglots, et pas si effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre cœur...
 Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence : « Me voilà toute seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie »; et qu'en disant, elle torturait par des poses inaccoutumées ses bras, — oh ! eux, très beaux encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante jeunesse, - ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous l'étreinte de bras différents — oh! oui, on pouvait le dire — des siens!
 Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la pantomime des simagrées obligatoires, — car, seule ou pas seule, est-ce la même chose, voyons? — et que, si elle avait été seule, toute seule, elle se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et de « Ah! mon Dieu! » toutes les deux secondes, et de « Qu'est-ce que je vais devenir? » dans les intervalles, et de — car elle avait de la religion — « Sainte Vierge Marie, rendez-le moi! »
 Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le Poète avait beaucoup d'esprit et qu'il faisait des vers, des vers « Ah! ma chère ! des vers! oh! une grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment oui, inexprimables, des caresses, des caresses... »
 « Pense, disait le Poète, pense au pâle abandon... » Et la pas jeune et guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et finalement, — tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue vers les candeurs de l'agonie, — toute blanche, toute blanche, toute blanche...
 Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde au Verbe, à la magie de réalisations, prends garde aux Mots qui se dressent et vivent, aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde aux logiques de la Parole : — toutes les syllabes ne sont pas vaines.
 Le Poète disait :
 « Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires. »

Remy de Gourmont.

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