Sur « Strophes d'amant »
Charles Morice, « Sur "Strophes d'Amant" », Mercure de France, t. III, n° 19, juillet 1891, p. 40-42.
SUR « STROPHES D'AMANT»
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Ou : De la Sentimentalité en art. Ou : Julien Leclercq.
Car ce nom rimera peut-être ― nul plus que moi ne le désire — à d'autres syllabes, à d'autres plus hauts desseins : mais ce que le poëte a fait, cette fois, c'est cela que j'ai dit. Il l'a délicatement fait, et ce premier pas a de la grâce. Bien dansé, poëte, le menuet des
premières amours, et avant donc de lire Cœur d'enfant ou Histoires subtiles, voyons un peu de près vos Strophes.
L'histoire en est déduite à merveille dans ce prélude en prose de G.-Albert Aurier — un poëte aussi, et, entre tous, de ceux aimés, espérés — dans ces lignes initiales où, comme un grand frère, grave et bon, l'aîné, oubliant volontiers ses propres expériences, se penche doucement sur l'âme faible du frère un peu plus jeune : .
Son passé! A peine deux lustres ! Mais, pourtant,que ces choses lui paraissent anciennes! — et mortes! Sans doute c'est un enfant dont il oublia le nom, qui, il y a bien des années, a vécu cette vie, et rêvé ces rêves.... Non. Alors, quel magicien, quelle badine Circé l'a donc, sans qu'il s'en doutât, ainsi métamorphosé? Car, en vérité, c'était sûrement quelque autre que lui-même ce pâle adolescent, songeur ingénu et mélancolique, qui se promène, aujourd'hui, dans les brumes de sa mémoire et dont il relit, en pleurant, les très vieilles chansons — comme d'un jeune frère qui serait mort..
et doucement, toujours avec fermeté, la gourmande, cette âme demi-noyée de naïves larmes :
Assez de romances de trouvère amoureux, assez de chansons de gentil page sentimental: l'heure des œuvres plus viriles a sonné...
Peut-être tout de même fallait-il que ces choses naïves et faibles fussent écrites : si peu féru qu'on soit de sentimentalité, on ne les lit point sans émotion poignante. Les lit-on? Plutôt, ne les relit-on pas? Ces péripéties de tendresses dont l'objet change et non pas l'idéal — l'idéal obstiné d'un absolu de vivre selon les plus pures ambition — c'est notre propre histoire, ô
p. 41nous qui écoutons, aussi bien que celle du chanteur. C'est notre histoire des temps meilleurs, d'avant les coupables folies, des temps héroïques et tendres, d'avant les diminutions du cœur :
Aux cœurs diminués ne se révèlent pas.(II) Une odeur de printemps triste, ces Strophes d'Amant. Si elles manquent de profondeur psy-cho-lo-gi-que, ce n'est pas de sincérité. Elles ont l'accent religieux de la poésie vraie ; l'amour leur est un culte, et vers la « Vierge aimée » le poëte va « dans un décor d'église. » Elles ont, les toujours déçues, le goût passionné de leur tristesse et la savourent aux accords des musiques lentes :
Musique désolante ! écho d'une voix sœur !
Nocturne dont la phrase aux fluides nuances
D'une étreinte mystique embrassait ma douleur !
J'ai bu le cher poison de tes condoléances.
Elles ont la perpétuelle jouvence des espoirs intarissables, sitôt taris : Comme le voyageur d'un navire en partance,
Voguant vers un pays plus chaud qu'il croit ailleurs,
Loin d'un amour qui fuit dans une brume intense
Je me livre au courant vers des amours meilleurs…
Et l'approche du port me couvre de frissons,
Du port où deux yeux clairs brillent comme des phares.
Tournez la page, les yeux clairs s'enténèbrent :
Vos yeux sont le péril caché sous les décombres
De notre amour pareil aux ruines d'un manoir. Aussi, pourquoi jamais aborder ! C'est peut-être cela qu'enseigne de plus constant l'habitude de vivre : qu'il ne faut rien réaliser — qu'en rêve, et n'est-ce pas cela, du moins, qui fait les grands poëtes, car, le poème, n'est-ce la plus offerte réalité de rêve?
Mais l'allure de ces Strophes toutes larmoyantes est trop celle de la défaite.
Mon cœur est un enfant que l'on a maltraité,
Et qui, meurtri de coups, cherche un coin solitaire
Où pleurer, dans l'exil d'une ombre tutélaire,
Des larmes sans révolte et sans méchanceté.
L'accent est d'une évidente sincérité, le vers d'une p. 42harmonie jolie. Mais quoi ? et pourquoi pas de la révolte, sinon de la méchanceté ? et où chercher ce « coin solitaire », sinon en soi, sinon dans l'asile inviolable des pures pensées où s'agitent les plis d'un drapeau de victoire spirituelle en dépit et au-delà des déroutes de l'amour ? Et ce goût de la mort :
Je suis mûr pour la Mort, les tristes n'ont pas d'âge.
Non ! tu mens encore, joli vers.
Ou je me trompe. Nous mourons vraiment à toute heure. Que de fois, hélas, avant de mourir ! Il est mort celui qui a écrit les Strophes. Eh bien, j'en veux un peu à Julien Leclercq de me donner cette sensation d'un autrefois de lui-même. Qu'est-ce que cette chose, toute et définitivement passée et qui n'est susceptible d'aucun développement ? Au vrai, et c'est la plus révélatrice part de noblesse de notre humanité, nous ne nous intéressons guère qu'aux promesses, qu'à du futur au voile soulevé, qu'à des pas orientés vers un but. Ce regard en arrière, c'est comme de l'histoire, comme un récit détaché des destinées du vivant d'aujourd'hui et que rien n'y reliera.
La forme a pris au fond des nuances harmoniques de passé. Vers bien faits, un peu anciens. La poésie, en ce livre, vaut mieux que la poétique. La langue est simple, sans très précieuse rareté.
Ce dont il faut sans restriction louer Leclercq, c'est d'avoir osé dire des sentiments vrais dans le simple désir de les dire tels qu'il les ressentit, sans emprunts, ni à droite ni à gauche. Il a su, parfois, ainsi, avec les mots les plus usuels, concerter des harmonies où vibre çà et là une note non encore entendue telle.
Mais ― ô dernier mais ! ― de la « chronique, » fût-elle « d'âme », est-ce bien de la poésie ?
Charles Morice.
(I) Poésies, par Julien Leclercq (Lemerre).
(II) Paul Bourget.
Classement
Critique littéraire · Morice, Charles
Pages sources
Page 40Page 41Page 42MercureWiki, révision 12781, 2011-05-27. Wikitexte original.