Page 15 · Tome IV. Janvier-Avril 1892

Fac-similé de Mercure de France tome 004 1892 page 015.jpg

PETITS APHORISMES
SUR LA VIE


1

 Nous n'avons pour vivre que l'argument seul que nous vivons. Cela suffit en pratique, mais c'est misérable en logique.

2

 La vie a au moins ceci d'original que des milliards d'hommes ont déjà vécu sans qu'on sache encore pourquoi.

3

 Le temps est un fleuve dont la source et l'embouchure ne sont nulle part.

4

 La naissance précipite dans la vie des êtres qui n'ont pas demandé d'y entrer, mais qui demandent encore moins d'en sortir.

5

 On n'accepte ni on ne refuse la vie; la vie n'est ni un mal, ni un bien : c'est une nécessité heureuse ou malheureuse.

6

 On n'aime et ne hait que par comparaison ; or, la vie étant sans terme de comparaison, elle ne peut-être l'objet ni de haine, ni d'amour. A moins que l'on ne prenne pour terme de comparaison les imaginations que l'on s'en fait!

7

 La vie est un miroir qui reflète le visage dont on la regarde.

8

 La vie est un cul-de-sac. Le tout est savoir si nous venons du fond ou si nous y allons.

9

 On n'a pas la vie qu'on se fait, on a celle dont on est fait.

10

 La vie est un abîme d'autant plus insondable qu'on cherche à le sonder.

MercureWiki, révision 15803, 2012-06-06. Wikitexte original.