« L’Art Impressionniste »

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Henri Gauthier-Villars, « "L’Art Impressionniste" », Mercure de France, t. V, n° 32, août 1892, p. 345-347.



« L'ART IMPRESSIONNISTE »



 « A mon ami Gustave Geffroy »: — cette simple dédicace inscrite au seuil de l'Art Impressionniste marque la place de Georges Lecomte dans la famille des écrivains d'art.
 Tout jeune — 24 ans à peine — Georges Lecomte à déjà affirmé son tempérament personnel, très net, dans des productions très diverses.
 Auteur dramatique, il a donné La Meule, cette pièce d'une haute portée sociale, dominée par une philosophie douloureuse et apitoyée, toute frissonnante d'émotion bien humaine, si éloquente en son agencement logique, qui obtint un vif succès, malgré quelques excessivités de mise en scène, imprévues par l'auteur et nullement nécessaires, du reste, à la signification de la pièce ; cette année, il dota le Théâtre Libre de Mirages, drame en cinq actes dont la hauteur de pensée et l'intensité scénique produisirent une impression très grande le jour de la lecture, et que M. Antoine s'est vu, à regret, dans la nécessité de reculer de mois en mois, puis enfin de remettre à la saison prochaine, tant cette pièce importante exige de soins, d'études et de forces.
 Des nouvelles parues cà et là, d'une vision émue, discrètement ironiques et toujours riches en au-delà, de rythmes très variés, gemmées de beaux vocables et d'images expressives, nous ont plu infiniment.
 Les études d'art, tant à La Cravache dont il fut rédacteur en chef qu'à Art et Critique, à L'Art Moderne de Bruxelles, aux Entretiens Politiques et Littéraires, à L'Art dans les Deux-Mondes, où il fit l'année dernière des campagnes appréciées, révélaient un amateur passionné et compétent du Beau, un érudit en matière d'art et un homme de goût. Dès l'année 1887, il se manifestait défenseur de la peinture claire, décorative et caractéristique; ses pages colorées, vibrantes, souplement évocatrices de belles lignes et de tons fastueux, s'adaptaient au tempérament spécial de chaque Peintre et à la nature de l'oeuvre. Georges Lecomte était donc tout désigné pour écrire une étude générale du mouvement impressionniste, et son livre n'est qu'une synthèse, très logiquement ordonnée, de ses opinions.
 Ceux qui, comme nous, ont lu ses récentes études sur l'Art contemporain parues dans la Revue de l'Évolution et la Revue Indépendante, la conférence qu'il fit en mars, au Cercle des XX, à Bruxelles, qui ont pu apprécier la largeur de vues avec laquelle il s'élève des manifestations particulières aux mouvements d'ensemble, pour en dégager les dominantes, ne seront point étonnés de la valeur artistique de ce volume.
 C'est « d'après la collection privée de M. Durand-Ruel », d'après les échantillons significatifs réunis par un affable et fin connaisseur (il fallait bien une base à cette étude; et l'écrivain eût aimé que ce fût le Luxembourg), que l'enthousiaste Georges Lecomte, bien secondé par les illustrations de Lauzet, a défini cet art naïf et complexe, qui rencontre aujourd'hui la gloire et des acheteurs, après vingt-cinq ans de luttes, parmi les dédains et les fous rires.
 L'Impressionnisme se plaindrait injustement de la destinée, car il a trouvé sur sa route des amis qui sont des talents: leur sincère éloquence a beaucoup fait pour son triomphe.
 Comme Gustave Geffroy, l'analyste de la Série de meules de Claude Monet, comme J.-K. Huysmans, Théodore Duret, Octave Mirbeau, critiques d'avant-garde, Georges Lecomte apparaît dans son plaidoyer somptueux un avocat passionné, incisif, ardent, coloriste et convaincu.
 Le livre s'ouvre par un morceau d'ensemble sur l'Impressionnisme. Georges Lecomte y résume nettement la nouvelle méthode picturale, l'effort nouveau vers le plein air d'un art épris de modernité, les patientes et successives recherches de trente ans, les influences visibles de quelques précurseurs avérés.
 Et, à tout seigneur… D'abord voici Manet, qu'attend bientôt « la consécration officielle du Louvre »; — puis son groupe, Degas et Renoir, traducteurs de la vie contemporaine, le doyen Camille Pissarro, Sisley, Claude Monet, Cézanne, Miss Mary Cassatt, Madame Berthe Morisot, peintres de l'ambiance lumineuse et du milieu exact.
  Après de pittoresques descriptions des œuvres qui font du home d'un amateur « un glorieux Temple de l'Art », Georges Lecomte, préoccupé par les tendances nouvelles de la dernière heure, conclut ainsi :
 « Une mystérieuse peinture de rêve succédera momentanément à ces splendides évocations de nature dont la plupart dépassent déjà, par leurs synthèses savantes, l'immédiate et fausse réalité. Telle Aurore de M. Pissarro, telle Marine de M. Claude Monet nous semblent, en effet, aussi suggestives que représentatives. De leurs chaudes harmonies se dégage la Pensée ; le rêve s'en essore. Le grand mystère de la Nature est par elles rendu... »
 Ce seul fragment nous renseigne sur le style de Georges Lecomte, qui ressemble à la manière même des Peintres qu'il préconise, comme elle plus pittoresque que philosophique, avant tout descriptif, et cependant inspirateur de réflexions originales. Ce style a la force, une force claire et sonore, savante et jeune, où chante la beauté des verbes qui détaillent et qui résument, ce style d'artiste littéraire rend aussi bien la robustesse rurale d'un Camille Pissarro que la subtilité féminine d'un Renoir. Il y a là des pages qui évoquent des toiles. Peut-être pourrait-on souhaiter, sous cette éloquence généralisatrice, un peu plus de précision technique et critique dans le détail. Mais, tel qu'il est, cet éloquent et somptueux livre vient à point, l'année même où M. Durand-Ruel révèle au public les initiateurs Renoir et Camille Pissarro…

Henry Gauthier-Villars.



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