Au Bal

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Louis Dumur, « Au Bal », Mercure de France, t. II, n° 15, mars 1891, p. 132-135.


AU BAL


 Les salons devaient, en ce moment, produire leur effet aux yeux des snobs. Peu de maisons eussent pu leur offrir un ragoût si attrayant de gens à blason, de financiers cotés et d'artistes célèbres : l'aristocratie du sang, celle de l'argent et celle du talent se rendant hommage, avaient-ils coutume de dire dans une phrase stéréotypée. S***, dès l'entrée, sentit gonfler en lui son ferment d'indignation. C'était bien là cette société « brillante », ce faux chatoiement de vanités, ces hypocrisies se coudoyant, ces décolletés fielleux, ces sourires niais. Sur ces deux ou trois cents figures les mêmes petitesses luisaient, diverses seulement par leur catégorie. Le premier, ce gringalet vantard et astiqué, dont les yeux vitreux, presque dépourvus de cils, engendraient des regards de satisfaction non déguisée, réalisait, exact jusqu'à la caricature, le type du fin-de-siècle contemporain, l'être abject et grotesque, qui, dans sa minuscule ambition, ne pouvant se distinguer par son intelligence, tient à se faire remarquer par son absurdité. De nombreux exemplaires de cette espèce humaine circulaient sur les parquets, jetant sur eux de complaisants coups d'œil en passant devant les glaces, tapotant de leurs doigts chargés de bagues un pantalon sans plis, ajustant avec infatuation leur monocle, causant et riant très fort avec des exagérations de voix et des nasillements de timbre. Les ventres tenaient aussi un plantureux étalage. Ils appartenaient — on le voyait tout de suite, sans même remonter jusqu'à la tête — aux grands égoïstes de Paris, aux accapareurs du métal or. Des gloutonnements insatiables se devinaient dans ces ventres tendus comme des poches ; on y sentait de gros gargouillements de matière. Quels appétits féroces animaient ces pauses-là !
 Pouvait-on prendre son parti de pareils instincts, supporter ces hommes grossiers, frayer avec eux ? Cependant, à juger à la manière dont ils étaient entourés, on flairait en eux des espèces de rois. Oui vraiment, des dominateurs : car cette passion basse, dont ils étaient les fortunés, tourmentait les trois quarts des individus du siècle. Vautré dans une causeuse, de pair avec une vieille aux prétentions fanées, ce sieur pincé, dont les favoris trop soignés témoignaient d'une constante étude à plaire à des autorités femelles, ne pouvait être qu'un quémandeur d'influences occultes, un député en brigue d'un portefeuille ou un auteur de cent lignes sur la monarchie très chrétienne à l'amorce d'un fauteuil. Le dialogue devait être d'une préciosité sans exemple, la guenon minaudant dans ses falbalas délurés, le singe grimaçant des fadeurs du bout de son museau pointu. Voici un gâcheur de toile très renommé. Il était houspillé par un groupe criailleur de jeunes filles sottes, que toutes sûrement harcelait le désir d'être exposées au prochain Salon dans un nuage de tulle rose. L'artiste choyé — déplaisant personnage, va ! — se laissait pomponner, fleurir, enrubanner de fadaises, faisait le coquet et humait avec gloriole les flatteries sucrées de ses complimenteuses. L'aspect de cette collection de fantoches, uniformes dans leur arrogance comme dans leur habit noir étriqué, provoquait de trop nauséeuses réflexions pour ne pas en souffrir étrangement. Mais ce qui déroutait plus encore l'imagination, c'était le spectacle lamentable de la femme.
 À l'éclat des lumières, des dos passaient. Nus, cirés, prétentieux, maculant d'un albâtre artificiel les tailles rouges ou sombres, ou mal fondus dans la craie des robes blanches, ils tournoyaient, disparaissaient, revenaient avec un persistant dévergondage. Leurs épaules attachaient des bras de toutes formes : les uns maigres, les autres musclés, parfois grelottant comme de la gélatine, souvent plaqués de reflets maladifs, toujours gantés jusqu'au coude. Sous l'ajustement des soies transparaissaient les héroïques efforts des corsets pour mouler en un buste présentable leur contenu vaseux. Et quel résultat ! des cous gonflés, des difformités aux hanches, des excroissances ou des vides imprévus dans la poitrine. Tantôt trop lourds et d'une flaccidité défiant les plus minutieuses précautions, les seins broyés sous les baleines ne savaient où se mettre et risquaient à chaque mesure d'orchestre de déborder la chemisette ; tantôt, fâcheusement avortés, leur absence se dissimulait par de pudibondes dentelles, où la curiosité des hommes fouillait sans rien trouver. Ce qui était certain, c'est que tout ce qu'elles pouvaient dévoiler de peau sortable elles l'exhibaient ; et cette exposition était si peu alléchante, qu'un malaise prenait le cœur à l'idée de ce qu'elles cachaient. Les toilettes avaient beau être des « merveilles d'ingéniosité », l'habileté des couturières et les longues heures d'essayage remédiaient peu à l'incurable disgrâce des corps. Si, du moins, l'œil avait pu se reposer sur des attraits d'étoffes et de draperies susceptibles de compenser par leur art l'insuffisance des mannequins qu'elles habillaient ! Par malheur, le plus affreux goût avait présidé à ces incroyables attifements. Pour quelques-unes qu'une élégance de meilleur aloi parvenait à flatter, la plupart, étrangement emplumées, chargées d'oripeaux maladroits, grinçantes de couleurs batailleuses, ressemblaient à une ménagerie hurlante de perruches et de kakatoès. Oh ! dire la difformité des cols où s'engonçaient les nuques, la gaucherie des manches aux bâillements grimaçants, le rachitisme des corsages, la lourdise des jupes ballonnées, la messéance des froncis gigotant à chaque mouvement des jambes ! Quel salmigondis de rouges et de verts, de teintes atroces amalgamées, jurant, tirant la rétine ! Le charivari des bijoux et des cheveux faux couronnait, funambulesque, chacun de ces monuments d'outrecuidance ; et le nombre des diamants semblait être le taux de la marchandise. Cela n'était rien. Il fallait supporter le décevant spectacle des visages ! Sur cinquante femmes, il y en avait difficilement une de jolie. Sur dix, il s'en rencontrait à peine une avec qui il n'eût pas été répugnant de coucher. Ce qui les déparait et leur créait les expressions les plus saugrenues, sinon les plus hideuses, c'était l'épouvantable cacophonie des traits : les fronts doués de toutes les bosses et passant par tous les angles, tantôt proéminents comme des rochers en surplomb, tantôt fuyant comme des horizons écourtés, polis, luisants, jaunes, mats ou ridés malencontreusement, malgré les soins du maquillage ; les joues boursouflées ou hâves, avec les pommettes saillantes des poitrinaires et les complexités graisseuses des lymphatiques, blafardes de poudre de riz ou rubicondes, affligées de pois chiches, de grains noirs, de taches de rousseur ou de bouquets de poils ; les oreilles pointant ci et là, les unes aux dimensions asines, évasant leur pavillon comme celui d'un cor de chasse, les autres ratées, recroquevillées, faisant corps avec le crâne ; puis les yeux enfoncés entre des bourrelets de chairs, trop petits, incolores, s'agitant burlesquement sous des paupières chassieuses, et ceux, au contraire, qui sortaient de la tête, grotesquement myopes, roulant avec de comiques fureurs dans leur orbite agacé, et ceux dont les coins pleuraient, ou dont la sclérotique était lézardée de rouge, et ceux qui ne se soutenaient qu'artificiellement par la douteuse vertu des peinturages ; puis les mentons déjetés, aigus, boulots, avançant en éperon de navire ou rétrogradant en museau de requin ; puis les bouches distorses, les mâchoires en scie ; puis surtout les nez, oh ! les nez, de toute catégorie et de tout volume, depuis les nez crochus, stridents, décochés vers le ciel, jusqu'aux trompes bossues, coulant contre terre, en passant par les nez gonflés, les nez caverneux, les nez en navet, les nez en tire-bouchon, les nez dominateurs, accaparant toute la physionomie, plus vastes par leur monstruosité de solitaire, les nez aplatis, épatés, avec des apparences de mollusque accroché, les nez avortons, perdus dans une vallée de la face, les nez filandreux, les nez cucurbitacés et les becs de perroquet. On pouvait trouver, en cherchant, un détail agréable : une lèvre délicatement tournée et rose, un iris velouté, doux, expressif, des dents régulières, réalisant d'assez près l'image commune de la rangée de perles, un cou moins banal que les autres et s'élevant avec quelque noblesse hors des épaules. Mais où prendre le visage parfait, c'est-à-dire l'ensemble de détails excellents concourant à un tout admirable ? Ce n'était pas, à moins d'une chance extraordinaire, sur la quantité limitée des invitées qu'on osait espérer le découvrir : il fallait mettre sens dessus dessous Paris, passer en revue son million de femmes, et s'estimer heureux si le nombre des élues de race divine se montait à une demi-douzaine. Inutile, du reste, et peu désirable la rencontre d'un de ces chefs d'œuvre : pour n'éprouver devant lui qu'une froide approbation, le raisonnable enchantement qui s'empare du spectateur devant la Vénus de Milo, et séduit son instinct artistique sans captiver son cœur ! Toujours, et comme par une loi fatale, quelque vice énorme souillait, en l'annihilant, l'impression favorable causée parfois par l'un de ces détails. L'on devait presque regretter l'apparition et le flamboiement d'une suave prunelle brune sous une arcade sourcilière chauve ou golfe, un sourire radieux surmonté d'une protubérance nasale digne d'un tapir. C'est en vain que S*** observa : au milieu des salles de fête, entre les palmiers du jardin d'hiver, dans les sophas des petits salons, tourbillonnantes ou s'élongeant en poses étudiées, tandis que dans l'atmosphère lourde flottaient les enroulements mélodiques des valses, les créatures angéliques, vraie collection simiesque, passaient et repassaient devant ses yeux las, sans exciter en lui autre chose qu'un amer sentiment de dédain.
 Ce bal était ce que sont tous les bals, toutes les réceptions mondaines, toutes les soirées d'Opéra, toutes les réunions où le sexe accourt pour se montrer et pour exercer son empire : la beauté de la femme s'étalait dans toute sa laideur.


Louis Dumur.

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