Baucis et Philémon

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Jules Renard, « Baucis et Philémon » , Mercure de France, t. I, n° 8, Août 1890, p. 270-275.


BAUCIS ET PHILÉMON

I


 Le vieux dit :
 — Bique, qu'est-ce que nous allons devenir, maintenant ?
 — Mais, répondit la vieille avec une douceur pateline, n'avons-nous plus le sou ?
 — Ne le sais-tu pas ? reprit le vieux au teint de coquelicot fané. Mange-t-on de la viande sans la payer, et se larde-t-on pour rien ? Non, nous n'avons plus le sou.
 C'était vrai. Le vieux avait mal fait ses calculs. Il s'était dit : « Les cinq mille francs que j'ai économisés comme tâcheron, au lieu de les placer, ce qui serait bête, puisque je n'ai pas d'enfants, je veux les partager en dix parts. Mettons que j'aie encore dix ans à vivre ; c'est tout le bout du monde. Avec cinq cents francs par an, nous serons princes. Et puis ma vieille bique mourra avant moi, pour sûr, et si elle meurt après, tant pis pour elle ! »
 Il fut bien surpris, quand il tira, du fond d'une vieille feuillette où il cachait son argent, sa dernière pièce. Et ni l'un ni l'autre n'était mort, pas même la vieille. Mais c'est à elle qu'il s'en prenait, honteux de son imprévoyance.
 — Oh ! tu n'en as plus pour longtemps, dit-il. Ça serait trop drôle, si tu ne crevais pas la première. Seulement, il faut tout de même nous arranger jusqu'à la fin.
 — Faisons comme tu voudras, mon vieux, dit la vieille humble et sournoise.
 — Naturellement qu'on fera ce que je voudrai, chamelle, reprit le vieux. Voilà : avec de quoi acheter le pain de la soupe à l'eau, il nous reste encore la vigne et le petit champ de pommes de terre. Je ne veux pas les vendre ; ça vient du père, et c'est sacré comme la maison. Moi, je ne suis pas difficile à nourrir. Je prends la moitié de la soupe et le vin. Et toi, qu'est-ce que tu prends?
 — Alors, moi, je prends l'autre moitié de la soupe et les pommes de terre, dit la Vieille.
 — Mâtin ! tu gardes la belle part. Heureusement que j'ai perdu l'appétit. Vas-tu t'empiffrer, bougresse !
 — C'est le cochon le plus gras qu'on tue d'abord, remarqua la vieille, le bon Dieu va bientôt me rappeler.
 — Le diable t'entende, jument !



II


 D'humeur chagrine, il la bourrait tout le jour, sans cesse étonné de la trouver là, sous son nez, dans ses jambes et dans son lit, inutile. Après quarante années de ménage, il ne pouvait encore se croire marié à une telle femme. Fréquemment, il disait d'elle, comme parlant d'une étrangère : « Non, jamais je n'en ai vu une pareille ! » Il lui découvrait aujourd'hui un défaut, observé hier, que sincèrement, il croyait neuf. Il ne se lassait pas de la gourmander, de la tarabuster avec l'entrain d'un homme virulent et jeune. Il causait bien ayant fréquenté des ouvriers de ville, mais quand il s'adressait à sa femme, ses phrases, correctes au début, se terminaient toujours grossièrement en dépit de son usage du grand monde, pareilles à ces masses dont le manche léger s'est poli au frottement des mains, qui peuvent, d'un seul coup de leur lingot de fer, assommer un homme. Tons les deux, en effet, étaient si différents l'un de l'autre. Le vieux, maigre, la peau jaune et dure au toucher comme une cosse de légume sec, portait avec noblesse sa barbe blanche et, ses cheveux bouclés qu'il se taillait avec son sécateur de vigne dès qu'ils lui tombaient dans l'œil. La vieille, au contraire, se perdait au milieu d'une chair croulante, et, comme un filet l'eût enveloppée, eût pesé sur elle du poids de tous ses plombs, elle marchait les yeux baissés vers la terre.
 - Je ne la bat pas, disait le Vieux, de peur d'enfoncer et d'y rester !
 Elle avait beau se laver, elle suait trop vite, et la saleté se reformait rapidement, la démangeait, et plus d'une fois il lui arriva de se tromper, de croire à l'acharnement d'une mouche :
 - Voyez donc si je n'ai pas une bête, demandait-elle en montrant son cou rougi par le grattage des ongles.
 - Mais, c'est de le crasse, ma bonne vieille, c'est de la crasse que vous-avez là !
 Jamais elle ne répondait aux injures du vieux par une injure. D'ailleurs, toujours en train de digérer, elle parlait avec une certaine difficulté, et souvent, malgré elle, le mot qu'elle commençait s'achevait en un renvoi discret. Bien qu'elle détestât son homme de presque toutes les parties de son cœur, elle n'hésitait pas, bravant l'inévitable rebuffade, à s'approcher parfois de lui, un peigne à la main.
 - Qu'est-ce que tu veux, disait le vieux, tout de suite tremblant de colère. Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
 — Laisse-moi démêler ta barbe qui s'en va bout-ci bout-là.
 — Si tu approches, criait le vieux vermillonné, si tu me touches, tu m'entends, garce, c'est à moi que tu auras à faire !
 Mais elle avançait quand même, et bientôt la longue barbe coulait entre ses doigts, blanche comme un jet de fleur de fariné.
 — Veux-tu me laisser tranquille, charogne ! disait le vieux, mais sans la repousser, les yeux au plafond pour ne pas la voir.
 Cela ne se passait pas toujours ainsi. Quand, somnolente, la vieille oubliait de lui ratisser le menton, le vieux la réveillait avec un cri de rage, et, se tirant la barbe jusqu'à la faire vibrer:
 — Écoute-moi bien, ânesse, si dans une minute!...
 Elle avait juste le temps de sauter sur son peigne. La toilette terminée, elle se retirait au coin de la cheminée, qu'elle habitait principalement, et faisait un violent bruit de mâchoires. Mais on ne pouvait savoir si elle maugréait à la sourdine, ou si elle mangeait simplement ses pommes de terre trop chaudes.



III


 Ils vécurent comme le vieux l'avait ordonné. Ils se partageaient la soupe également, de bonne foi, sans chicane. Les cuillers allaient, lentes, du bord au milieu de l'écuelle, et là s'arrêtaient, sans se toucher, de sorte qu'il restait toujours entre elles un petit mur de pain trempé pour le chat. Puis l'homme buvait son vin, et sa face s'empourprait sous ses poils blancs, semblable à un soleil rayonnant sous un horizon de neige. La femme épluchait ses pommes de terre, accroupie dans la cheminée, près de la marmite fumante. Volontiers elle eût pris un bol de vin. Elle se risquait:
 — Ne veux-tu point m'en donner une goutte, mon vieux ?
 — Est-ce que je te demande des pommes de terre, bourrique, répondait le vieux cramoisi comme l'envers d'une douve ancienne. Chacun son lot ; garde le tien, je garde le mien.
 Cependant, il restait souvent sur sa faim, opiniâtré même contre son ventre. Dépitée, la vieille, par vengeance, mangeait au-delà de sa capacité. Elle faisait sauter la pomme de terre d'une main dans l'autre, en soufflant dessus, pour qu'elle se refroidît, y donnait un coup de dent avec trop de hâte, et le morceau roulait encore dans sa bouche, lui brûlait la langue et la gorge. Elle croyait manger de la flamme. Soudain, ses bras tombaient. Elle fermait les yeux, et, affaissée, entrouvrait les lèvres. Des choses blanches, des mixtures de salive et de pommes de terre pendaient aux coins. La respiration gênée par le trop plein de l'estomac, elle étouffait.
 — Elle va pourtant se faire péter, disait le vieux qui ne se dérangeait pas.
 — Ça ne peut point tarder, disait la vieille comme en sortant d'un rêve, mais, mon pauvre vieux, ce n'est pas encore pour cette fois.
 Et, soulagée de son oppression, elle buvait un grand coup d'air et replongeait sa main dans la marmite. « Je me suis peut-être volé », pensait le vieux. Tandis que sa femme n'avait guère qu'à regarder pousser ses pommes de terre, les mains jointes sur sa graisse, il devait peiner dans sa vigne, la piocher en forçat, craindre pour elle les gelées et les grêles; être agité d'angoisses quand le soleil se couchait « avec son chapeau », ce qui est un signe de mauvaise récolte. Dès le matin, et jusqu'à la nuit, il se traînait entre les ceps, le dos voûté sous sa peau de chèvre rousse, épouvantement des merles. Il vendangeait seul et bousculait la vieille, en trépignant de fureur si, dans l'espoir de goûter au vin doux, elle lui faisait hypocritement ses offres de service. Il foulait son vin lui-même avec-ses pieds, ses pieds à lui, poudreux, crottés même si c'était son idée, et, les poings fermes au bord du tonneau, il faisait travailler activement ses vieilles jambes ligneuses, passionné, ardent comme à une tuerie, éclaboussé de taches sanglantes. La vieille rôdait autour de lui, essayait ses flatteries.
 — Je crois qu'il va être bon, cette année !
 — Oui-da ! tu le crois, carne! disait le vieux, redressé, et se croisant les bras dans la vapeur d'or de la cuve, comme un lutteur en pleine victoire.
 — C'est mon avis ! ajoutait la vieille, encouragée, artificieuse.
 — Elle dit que c'est son avis ! criait le vieux, les mains levées vers les nues, près de fondre à pieds joints sur la vieille et de s'abattre sur elle, toutes griffes dehors.
 Mais, apparemment, la peur qu'un moment d'arrêt ne fit tourner son vin le calmait, et il se remettait à piétiner, à broyer le raisin comme un ennemi personnel, les talons en feu, usant sa dernière vigueur, farouche et, par l'odorat, déjà ivre.



IV


 Aux soirs tièdes de l'automne, le vieux, sa soupe vite avalée, s'asseyait près de la fenêtre ouverte, et, recueilli, méthodique dans sa jouissance, élevait son verre comme un ciboire, saluait la lune montante, la lune mangeuse de brumes, et buvait lentement, n'étant pas de ceux qui gaspillent. S'il effrayait les oiseaux et les petits enfants, il attirait sans effort les hommes qui passaient sur la route.
 — Cousin Raponot, n'entrez-vous point ?
 Raponot n'entrait pas, mais il prenait, joyeux en dedans, le verre que lui tendait le vieux par la fenêtre, et tous les deux buvottaient le vin nouveau, avec la même attention et une égale connaissance de ses vertus. Du côté de la cheminée, ils entendaient le souffle flûteur de la vieille sur ses pommes de terre.
 — La cousine mange, disait Raponot.
 — Non, elle bâfre et ne fait que ça. À son âge, elle a encore le ventre dur comme de la tôle, comme une femme pleine qu'elle n'a jamais pu être. Elle détruit toutes les pommes de terre, et ne m'en laisserait pas une, allez, la dévorante ! mais je n'y tiens, pas, et je vivrais de racines. Oui, cousin Raponot, moi, tel que me voilà ! je souperais avec une trempette de racines !
 — Et moi pareillement, disait Raponot, mais c'est pas trop les racines qui manquent, c'est plutôt le vin.
 Ensuite ils parlaient d'autre chose. De temps en temps, le vieux, par habitude, sans méchanceté, et comme il jurait le saint nom du bon Dieu pour renforcer son langage, donnait son opinion sur la vieille, l'appréciait froidement, la comparait à des animaux familiers :
 — C'est une truie disait-il.
 — Ah! ah ! répondait Raponot.
 Et ils continuaient de parler d'autre chose, ou se taisaient comme pour écouter le vin filtrer jusqu'aux couches les plus profondes de leur être.
 Tout à coup, Raponot, par-dessus la tête du vieux, semblait fouiller du regard l'ombre de la cheminée.
 — Il me paraît, disait-il, qu'on ne l'entend plus !
 — C'est rien, disait le vieux, elle étouffe, mais c'est pour rire, la goulue !
 — Ah ! c'est rien ?
 — Non, il faut attendre que ça revienne !
Mais Raponot s'inquiétait:
 — Je trouve qu'elle étouffe un peu longtemps !
  — Ah ouath ! disait le vieux. Des fois, elle reste une heure sans mouver, en pleine suie, pour m'attraper !
 — Tout de même, je vas voir, disait Raponot.
 La vieille, calée par ses lourdes boursouflures de chair, s'était presque affalée sur le sol battu.
 — Cousine, c'est-il que tu dors ?
 — Elle fait la sourde, disait le vieux.
 — Ma foi, elle ne bouge plus, affirmait Raponot.
Le vieux se levait et feignait d'être dupe.
 — Plaît-il ! parles-tu vrai, au moins, mon cousin ? Alors donc, j'aurai maintenant les pommes de terre pour moi, j'en mangerai mon saoûl sans céder de vin en pour. Je me régalerai tout seul. C'est-il Dieu possible que j'aie de la chance une fois en ma vie !
 Il ricanait et poussait de son sabot la vieille. Toute la masse se gonflait et se creusait comme un matelas qu'on retourne.
 — Oh ! disait le vieux imitant la déception, tu vois bien qu'elle remue encore, bêta !
 — Il n'y a pas d'offense, répondait Raponot, grave, mais ma croyance à moi serait qu'elle pourrait bien être morte.
 La vieille, au coup de sabot, s'était écrasée tout à fait, et sa tête dévastée portait, maintenant à terre sur ses mèches grises, parmi les épluchures.
 Le vieux se frottait les yeux pour les dégager de leur brouillard. Il goguenardait encore et disait :
 — Je la connais, la finaude ! la matoise!
 Mais déjà il se sentait mal à l'aise, les paroles libertines comme glacées sur la langue, et, l'assurance perdue, il regardait Raponot ; puis, les prunelles roulantes, il regardait la vieille, et, n'osant plus y toucher du pied, attendait, flattant sa barbe, perplexe, le nez blanc.

Jules Renard.


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