Choses Fugaces : Après l’Interview

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Alfred Vallette, «  Choses Fugaces : Après l’Interview », Mercure de France, t. VI, n° 35, novembre 1892, p. 236-237.


CHOSES FUGACES


APRÈS L'INTERVIEW


« ... Il fumait un mauvais cigare qui s'entêtait à ne pas brûler comme il faut. »
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« — Ah! non... Le bonheur, c'est autre chose... »
(Figaro du 14 septembre 1892. Interview de M. le baron Alphonse de Rothschild (passim), par Jules Huret.)


 Il souriait en prononçant les paroles d'adieu ; mais, disparu le journaliste, il devient grave, porte à ses lèvres son cigare, qui charbonne, et, d'un pied lent, il effectue le va-et-vient machinal des rêveries absorbantes — ou des combinaisons ardues. Soudain, avec un haussement d'épaules méprisant:
 « L'interview !... »
 Il songe cette conversation de tout à l'heure : fut-il prudent, prudent sans défaillance ? Il tâche à se rappeler le mot pour mot de ses dires, que la presse, demain, va divulguer au monde entier... Des minutes inquiètes s'écoulent...
 « Bah !... »
 L'inquiétude s'évapore, s'annule ; seule une contrariété lui reste de l'aventure désagréable — et inévitable. Il ravive son mauvais cigare, presque éteint. Il sourit avec commisération.
 « Si la richesse fait le bonheur!... »
 Ah! certes, c'est autre chose... Cette pensée le mélancolise. Il écarte le rideau de la fenêtre : sur la mer, un brouillard se lève où le soleil poudroie...
 « Autre chose... »
 Sa physionomie s'empreint de lassitude. Est-ce sa faute, voyons ? La richesse, fatalité heureuse, voilà tout... Et puis, au fond, qu'a-t-il de plus que les autres ? Ils sont fous, injustes, oh, surtout injustes, car il a les mêmes soucis qu'eux... Il cesse de marcher, aspire à coups précipités son déplorable cigare, consumé de travers : il est éteint.
 « Les mêmes peines, absolument. »
 Une pichenette sur la partie mal brûlée des feuilles de tabac, qui résiste : il l'arrache, rallume, puis reprend sa lente ambulation par le fumoir, le front aggravé, l'âme triste...
 « Nous sommes tous soumis aux mêmes lois... physiologiques... psychologiques... sociales... Alors ?... »
 De nouveau, par l'entrebâillement du rideau soulevé, un regard sur la mer : le poudroiement d'or du soleil s'abolit dans le brouillard plus épais.
 « Tout le monde, hélas, a ses tracas. »
 Sa tristesse s'accentue. Il fume le bout très court de son piteux cigare, et s'y brûle les doigts. Il se fait mal en heurtant du tibia un corps dur.
 « Riches, pauvres, les mêmes calamités nous atteignent... La résignation, le renoncement, voilà !... La vie est si courte... Et les fatalités, La Fatalité... Le renoncement, c'est ce qu'il faudrait enseigner... aux pauvres... »
 Mais, avec un grand geste découragé, l'âme inondée d'amertume, il s'affaisse dans un fauteuil.
 « Ah ! ils ne comprendront jamais!... »
 II soutient son front de sa main, l'attitude abattue ; et longtemps il s'immobilise ainsi, accablé d'une journée si douloureuse, la désolation gîtée en ses yeux fixes... Il réagit enfin, se dresse en soupirant, ouvre la fenêtre et s'y accoude pour respirer le vent du large. Mais là encore un malheur le guette : au ciel, dans le brouillard où elle semble une énorme pièce d'or, la lune, ce soir, est sans effigie.

Alfred Vallette.


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