Ciel de lit

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Jules Renard, « Ciel de lit », Mercure de France, t. I, n° 5, mai 1890, p. 165-168.


CIEL DE LIT

À Rachilde.

I


 L'épouse dort, le corps alourdi par les baisers que l'époux a laissé tomber, sans compter, un peu partout, et plus spécialement aux fossettes, aux petites cavités, aux rigoles, aux endroits où la chair se creuse, des baisers tantôt écrasés comme les larges gouttes d'une averse, tantôt petits, ronds, à peine sonores, ininterrompus, envolés des lèvres comme des bulles de savon d'un fétu de paille. Mais déjà la chère femme pèse bien lourdement sur le bras du cher mari. D'abord, par petites secousses prudentes et répétées, il tente vainement de le dégager. Le bras semble collé. Il dit avec douceur:
 — Aline, Aline, attends voir un peu !
 Et, comme elle ne fait aucun mouvement, il s'enhardit, se roidit, et d'un seul coup arrache son bras, qui lui semble une chose cotonneuse, inerte, morte, ou plutôt disparue. Un vague ronron s'échappe des lèvres d'Aline, comme un bourdon d'une fleur qu'on a remuée, et du fond de son sommeil elle murmure:
 — Oh que tu m'as fait mal, Albert !
 — Je ne pouvais pourtant pas, dit Albert, attendre ainsi l'aurore. C'est bon pour Milon de Crotone, des situations pareilles !
 Et il se retourne du côté du mur, car il a fait prendre à sa femme, dès le début de leur mariage, l'habitude de coucher « sur le devant ». Il prétend que de cette façon, à la naissance du premier enfant, elle n'aura pas à souffrir d'un changement de place, toujours pénible...

II


 À peine Albert a-t-il retrouvé son bras que le supplice commence. Depuis quelques instants, en un point du coude, une piqûre l'agace, un chatouillement léger : c'est une aiguille, une vingtaine d'aiguilles, une pelote d'aiguilles. Réflexion faite, c'est plutôt une légion de fourmis subitement écloses. Comme une armée, elles se sont mises en mouvement à la moindre alerte. Elles exécutent leur œuvre, forant toutes ensemble mille petits trous sous la peau. Elles courent sur les veines, tournent le coude, longent l'avant-bras, arrivent serrées au poignet, un passage difficile, et, plus à l'aise dans la paume de la main, se divisent par bandes, tant pour chaque doigt. C'est à la fois douloureux et doux. Sous l'ongle, au bout du doigt vibrant, comme au bord d'un précipice à pic, elles se retournent. Il y a là hésitation confuse, bousculade, nécessité de se reconnaître avant de remonter. Longtemps les travailleuses se croisent ainsi, vont à leurs affaires, aux provisions, descendent, grimpent, s'arrêtent à peine, repartent, suivent un réseau mince, s'accrochent à un muscle, traversent un filet de sang, se glissent à fleur de peau, comme pour prendre l'air, et se dépêchent, hâtives, car Albert lève un doigt, puis deux, puis la main, le poignet, l'avant-bras, enfin le coude ; et, dans un pêle-mêle inattendu, les fourmis dégringolent, tourbillonnent, se perdent, sont mortes. « Ces petites bêtes deviennent insupportables, se dit Albert. Tous les soirs c'est la même chose, par notre faute bien entendu. On reste enlacé, bouche sur bouche, on se promet noblement de se réveiller le lendemain matin dans la même pose. Cinq minutes se passent. On en a plein les muscles, et, soudain, voilà que les fourmis partent pour l'exercice. Elles ne m'y reprendront plus ! »
 Mi-hargneux, mi-tendre, jusqu'à s'apitoyer sur le sort des cariatides, il se pelotonne contre le mur, le nez enfoui dans les fleurs du papier peint.

III

 Maintenant, c'est dans l'obscurité, entre Albert et Aline, la lutte des corps à corps. À toute rencontre involontaire sous les draps, ils éprouvent une sensation ou brûlante ou glacée, toujours désagréable. Mais les précautions deviennent inutiles. Leurs chairs sont ennemies. Si le mollet d'Aline, alangui, prend ses aises, s'écarte inconsidérément, se pavane, vagabond, et fait le beau hors de son gîte, Albert, adroitement, en ayant l'air de n'exécuter qu'un mouvement réflexe, d'un brusque coup de talon, remet le mollet à sa place. Réveillée en sursaut, Aline, naturellement peureuse, croit a une entrée furtive d'assassins qui, au préalable, la tirent par les pieds. Si le menton du mari creuse la nuque de la femme, d'un vigoureux coup d'épaule, donné à propos, Aline envoie rouler la tête d'Albert sur l'oreiller de l'autre bord. Il s'imagine encore au régiment. Sans doute « un de la classe » lui a fait « prendre le train ». Il va ramasser les planches de son lit éparses, et déjà se propose d'offrir demain matin au bon farceur un litre d'eau-de-vie pour sa peine !
 Comme le combat se prolonge, bientôt Albert se sent envahi. Il n'y tient plus, et, d'une voix ferme:
 — Aline, dit-il, allume ! .
 La chambre éclairée, le mari prie simplement la femme de jeter, mais sans bouger, un coup d'œil oblique sur leurs positions respectives. Il ajoute :
 — Soulève-toi un peu.
 Tous les deux se mettent sur les genoux. Albert plante un doigt de sa main gauche sur la ligne de démarcation imprimée par le corps d'Aline, et ouvre sa main droite en compas, le pouce d'un côté, les quatre doigts de l'autre, comme font les gamins joueurs de boule, puis il mesure :
 — Deux longueurs pour moi, dit-il, et quatre et demie pour toi ! Autant dire que tu prends toute la place.
 Il regarde Aline presque sévèrement, à croupetons, ses deux mains plaquées sur ses cuisses, ébouriffé, sa chemise à la russe fripée. Elle l'écoute, les yeux ternes sous les boucles de ses cheveux tombantes, pareille à une sauvage innocente. Ses épaules frissonnent à l'air, comme au contact d'une gaze humide.
 — Voyons, demande Albert, est-ce que j'exagère ? Remarque que je veux bien faire la part belle, très belle, à tes hanches de femme. Mais où s'arrêteront-elles ?
 II se tient prêt, à une discussion serrée, avec preuve entre les doigts, sur le point de vérifier les mesures.


IV


 Mais elle pleure !
 — Qu'est-ce que c'est, encore ?
 — Tu ne m'aimes plus.
 — Bon, dit-il, ce n'est pas la question ; moi, vois-tu, je suis avant tout un homme pratique. Nous pouvons vivre trente années en commun. Je dis trente pour donner un chiffre. N'est-il pas excellent de s'installer, de prendre ses précautions ? Songe que nous devons dormir côte à côte une moyenne de dix-mille neuf-cent-cinquante nuits. Il ne faut rien accorder au hasard ni au caprice, sous peine d'enfer. C'est pour cela que je fais notre éducation. Nous avons, c'est vrai, la volonté de nous aimer par le cœur le plus longtemps possible ; mais il est prudent d'habituer nos deux corps l'un à l'autre, de compter avec leurs répugnances, leurs nervosités, leurs états maladifs, leurs bouderies. Apprenons l'art de passer nos nuits à reculons, d'éviter les heurts. Faisons-nous de mutuels sacrifices, désireux l'un et l'autre de supprimer toute nouvelle cause de conflit. Je m'enfonce dans le mur. Suspends-toi au bord du lit. Comprends-tu ? Il s'agit de respecter nos sommeils, de ne nous accorder que des mouvements sur place, de nous interdire toute excursion imprudente au milieu, et de le laisser, ce milieu, inoccupé et neutre. Dormons longs et plats comme des lattes, si c'est possible. En un mot, et pour me résumer, évitons les fourmis et gardons les distances, notre bonheur en dépend.
 — Alors, tu n'es pas fâché ?
 — Es-tu bête ! Avec vous, femmes, dès qu'on raisonne, on se fâche ; me prends-tu pour un clinabare ?
 — Un clinabare ?
 — Oui, ou un cantabre, un barbare enfin !
 Il avait lu, ce matin même, les premiers chapitres de Salammbô, et les noms sonores lui revenaient à la mémoire presque malgré lui.
 — Enfin, puisque tu dis que tu m'aimes !
 — Mais oui, sois donc tranquille, et je te le prouverai en temps opportun.
 — Veux-tu m'embrasser ?
 — Parbleu ! mais comment donc ? cela ne se demande pas.
 Ils étaient encore à genoux et se faisaient face. Ils n'eurent qu'à se pencher. L'élasticité du sommier les déséquilibra, et ils ne purent s'embrasser qu'au petit bonheur, une boucle de cheveux, une portion de nez, tandis que les regards allaient mollement, involontairement, par l'entrebâillement des chemises, à des nudités bien connues et calmes. Le premier, Albert allongea son corps, ramena le drap sur lui, et, le front au mur, attendit le sommeil. Aline demanda :
 — Je peux éteindre ?
 — Parfaitement !
 Au souffle d'abord maladroit, puis rectifié d'Aline, la flammèche de la bougie s'envola comme une petite âme dans les ténèbres. Craintivement et frileuse, Aline s'étendit tout au bord du lit, et, entre les deux époux, l'espace indifférent s'échauffa peu à peu aux effluves entrecroisés de leurs chairs, cependant que leurs deux haleines rythmiques et fortes chassaient régulièrement devant elles les essaims invisibles des globules d'air expiré.

Renard.

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