Contes d’Au-Delà : La Lampe

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Gaston Danville, « Contes d’Au-Delà : La Lampe », Mercure de France, t. V, n° 31, juillet 1892, p. 223-230.


CONTES D'AU-DELA

LA LAMPE


 16 octobre 18..
 « Ma lampe ne s'éteignait que très lentement.
 « Entre le moment où je commençai à m'apercevoir que sa lumière diminuait d'intensité et celui où je fus plongé dans les ténèbres, il se fit d'insensibles, d'inappréciables dégradations : un laps de temps s'écoula, que je ne saurais exactement calculer. Tantôt mes souvenirs, fort vagues du reste sur ce point, me le représentent comme d'une certaine durée, d'autres fois il m'apparaît comme ayant été fort court.
 « Bien que ce soit en cet intervalle précisément que se déroula cette scène extravagante, à laquelle je ne pense plus sans terreur, je ne puis cependant me former une plus exacte notion là-dessus. Non, en vérité, je ne puis pas.
 « Or, à la lueur mourante et chaude de la flamme, — elle vacillait avec des tremblements d'agonie, — je fixai, certainement au hasard, mais bien attentivement, le centre du tapis qui recouvrait ma table. L'étoffe était verte, d'un vert assez foncé ; il y courait quelques arabesques jaunes. En même temps, je répétai à mi-voix — et par quelle fantasque inspiration étais-je mu ? — les syllabes de mon nom Lou… is… Bru… nel… Lou… is… Bru… nel…
 « Soudain, il me parut qu'une partie de mon être, se composant plutôt de ma personnalité intime, de ce qui me semblait constituer en quelque sorte l'essence propre de mon moi, et toute spirituelle, appelons-la mon âme, s'était détachée du corps, qui, lui, restait assis, la tête penchée, les yeux fixes, les lèvres marmottant toujours Lou… is… Bru… nel… Planant au-dessus de lui, je me regardais ainsi, d'un peu haut et à droite.
 « J'avais bien une faible conscience de cet abandon, cependant cela ne laissait pas que de me surprendre. Sans y parvenir, je cherchai à mieux me rendre compte de ce singulier état. Des idées m'arrivaient, faibles, confuses, tels les rêves égarés d'un malade. Je me trouvais changé, autre qu'auparavant ; les objets, même accoutumés, prenaient pour mon nouveau moi des apparences insolites ; et je revoyais sans cesse, avec une croissante, une indicible anxiété, ma forme matérielle qui conservait immobile sa fixité d'attitude.
 « Ah ! comme j'éprouvais à la considérer ainsi un orgueil vaste d'être libéré de cette enveloppe. Vide de tout esprit, ne conservait-elle pas de moi que le nom ? Et je la méprisais, heureux de me sentir transporté dans une atmosphère de rêve, dégagé de toute réalité lourde.
 « C'est assurément cette sensation de légèreté, d'éloignement du monde normal, jusque-là le seul connu par moi, qui m'a le plus frappé. Je me pris alors à penser que ce changement de milieu pouvait ne pas être nouveau, que cette âme, irréductible à l'espace, devait l'être au temps. Aussitôt, ce fut d'abord peu précis, quelque chose d'analogue à un souvenir d'une pareille existence antérieure passa rapidement, puis une conviction là-dessus se forma. N'était-il pas vraisemblable de me supposer prisonnier d'incarnations successives, celle de Louis Brunel en étant la dernière, la seule qui répondît encore à l'appel de la conscience ?
 « Car en vain je cherchais à me remémorer les détails de mes premières vies, je n'obtenais qu'une affirmation de leur réalité ; affirmation forte, sans que je connaisse plus sur quoi elle reposait.
 « Où et quand avais-je précédemment vécu ? ces questions demeuraient sans réponse. Mais cette ignorance relative n'ébranlait pas ma conviction générale, et, rapprochant de cette certitude les croyances morales, les idées religieuses qui m'avaient été inculquées dans mon enfance, je reconnaissais dans le fait présent une confirmation, tangible pour ainsi dire, du dogme de l'immortalité de l'âme.
 « Très heureux d'avoir reconquis une foi perdue depuis longtemps, un inexprimable contentement, une immense joie m'envahissait. La Mort, la hideuse Mort ne pouvait donc rien sur nous : était-ce pas cette séparation que je constatais, n'entraînant rien que de très agréable et ne justifiant pas cette épouvante sotte de la plupart des hommes ? Oui, je retrouvais la délivrance dont certains philosophes et quelques poètes ont parlé. Pourquoi s'effrayer des apparences mensongères, de cette décomposition répugnante d'un corps, n'ayant, par cela seul qu'il se corrompt, plus rien de commun avec l'âme, notre unique moi, notre essence intime, notre individu même ?
 « Donc, cette forme humaine que j'avais habitée, par qui j'avais vécu, souffert, aimé, s'allait anéantir, revenir se fondre au grand creuset, d'où elle éparpillerait ses atomes volatiles, dès lors sans cohésion. D'elle ne resterait, bientôt, même plus le souvenir, puisqu'en elle était localisée ma mémoire, comme le prouvait son silence sur une existence antérieure.
 « Et j'allais sans doute apporter la vie et la conscience à un autre agrégat de molécules : lesquelles ?... et comment ?... et pourquoi ?...
 « Un instant j'avais soulevé le voile de l'Isis mystérieuse et future, je croyais apercevoir déjà sa resplendissante divinité, connaître enfin la solution de ces problèmes où l'inconnu se dérobe à nos interprétations toujours insuffisantes, et voilà que retombait la pesante, l'indéchiffrable trame, protectrice de l'inaccessible, me laissant de cette chute errer à nouveau dans les ombres plus denses de l'incertitude et du doute vite revenus. Devant cette inaptitude à connaître plus que le présent, je fus étreint d'affres angoissantes.
 « Quel dieu ou quelle fatalité poussait donc ainsi les êtres en aveugles, sans leur permettre de savoir et d'espérer ! Captifs d'éternelles erreurs, ignorants du but suprême de leurs efforts et si leurs efforts ont un but, savent-ils si ce n'est pas vainement que, depuis des myriades de siècles, les générations s'agitent dans un impénétrable Néant les entourant de toutes parts ? Oh ! la poignante morsure d'impuissance qui, plus cruelle, me déchirait à contempler la silhouette rigide, mal estompée par la lueur décroissante et faible de la mèche déjà fumeuse !
 « C'était cela un être, ayant pensé, voulu, dont les yeux avaient pleuré de stériles larmes, dont les lèvres avaient dessiné d'inutiles sourires !... un homme, grain d'une poussière animée que le temps semait sans cesse par les espaces ; déplorable et très ignare amas de contradictions, dont l'inconsciente, dont l'inexprimable fatuité s'enorgueillissait de savoir et mesurait tout à ses infimes bornes ! Quand cette forme aurait été dissoute, tout serait dit sur la créature qui l'occupait.
 « Mais alors, que deviendrais-je, moi ? Cette dissociation que je constatais en ce moment entre les deux éléments de ce que j'avais considéré une même personne, était-elle définitive; et dans ce cas pourquoi m'attarder au spectacle de mon enveloppe physique, morte à coup sûr ?
 « Ce fut à l'instant exact où je posais cette question que se passa le phénomène inouï dont l'obsessionnelle hantise me possède depuis.
 « Une seconde à peine, la chambre, très sombre, s'éclaira violemment.
 « Devant moi, sur le mur, se trouvait en pleine lumière un de ces calendriers à effeuiller, assez communs du reste, et celui-là ne présentait rien de particulier : il portait la date du jour :


mercredi
15
octobre


en grosses lettres noires.

 « Je vis alors fort distinctement une main arracher brusquement quelques feuillets, jusqu'à ce qu'apparût :
23
Novembre
 « A ce moment, la demie d'une heure sonnait à ma pendule... La lampe s'éteignit et je ne me souviens plus.
 « Je ne me souviens plus de rien. »


 17 octobre.
 « ..... Ce matin, j'ai cherché soigneusement et partout les feuilles disparues : je n'ai pu les découvrir..... » ......................................................
 — « Tel est le récit que je trouvai, écrit par Louis Brunel, lors de l'enquête à laquelle je dus procéder au sujet de sa mort violente. Par une étrange coïncidence, le 23 novembre un commencement d'incendie s'était déclaré dans sa chambre, occasionné sans nul doute par la chute d'une lampe placée auprès du lit.
 « Le cadavre était à demi carbonisé, et cependant la tête, un peu plus respectée par les flammes, ne montrait pas la face grimaçante qu'il est d'habitude de rencontrer en pareil cas. Elle conservait au contraire un air calme, un peu souriant, comme si la douleur n'avait pas été ressentie. La main droite, intacte, tenait dans ses doigts crispés des pages de calendrier du 15 octobre au jour même de l'accident.
 « La pendule s'était arrêtée sur la demie d'une heure. »
 Feuilletant distraitement le manuscrit du mort, le docteur Nervis se tut, tandis que du regard il interrogeait Maurice de Hautval.
 — « A vrai dire, répondit le jeune homme, il me semble que nous nous traînons, comme ce malheureux, dans un labyrinthe d'erreurs, de demi-vérités. Il y fait une nuit que le vacillant flambeau de Raison ne suffit pas à dissiper, une nuit qui devant nous s'étend, se referme derrière, sans nul fil donné par une bienveillante Ariane. N'y marchons-nous pas à tâtons, courbés, car la voûte impénétrable de la Réalité est trop basse pour nous permettre d'aller le front haut ? et nous nous y heurtons en étendant les bras.
 « Oui: Louis Brunel a raison ; votre science est vaine, qui reste à jamais incomplète et fausse, muette aux prières, et ne sait nous donner ni espoir ni confiance ! »
 — « Je n'hésite pas, mon cher Maurice, à reconnaître avec toi que, souvent, derrière les phénomènes clairement visibles, se dresse la grande figure de l'Inconnu, du Mystérieux, parce qu'encore inexpliqué, deviné plutôt que senti. Mais, si l'Hypothèse va très vite en chemin, si les Imaginaires ont rapidement fait de trouver une solution, satisfaisante en apparence et suffisante en fait à beaucoup d'esprits simples ou trop pressés de conclure, il n'en est pas de même de la science, que tu sembles dédaigner.
 « Elle commence par s'assurer d'inébranlables substructions avant d'édifier son œuvre, à laquelle des milliers d'ouvriers travaillent séparément. Par la combinaison de ces efforts simultanés, combinaison lente, très lente assurément, mais consciente, forte, parce qu'elle n'avance qu'à coup sûr et pas très loin, sur un terrain préparé, solide, elle exhausse peu à peu l'édifice de la connaissance, l'agrandit sans crainte de le voir crouler, sans la prétention aussi de l'achever d'un seul coup et de suite. D'ailleurs, dans le fait qui nous occupe, tout peut, il me semble, être ramené à des lois connues : dès lors, plus rien de surnaturel. Encore faut-il les connaître, ces lois !
 « Et je ne parle pas pour toi, Maurice, en particulier. Mais combien, s'autorisant de vagues notions, ne trouvant pas en elles, et pour cause, la solution de problèmes complexes, les déclarent irréductibles aux données scientifiques, les rejetant de ce fait même dans le domaine, pourtant vaste sans cela, de l'Inexplicable !
 « Or, Louis Brunel présentait, à ce que j'ai pu en juger lorsque je lui donnais des soins, des symptômes ressortissant à une névrose, qu'on croyait autrefois le privilège exclusif de la femme et dont les recherches de ces derniers temps ont montré la fréquence, plus grande peut-être, chez l'homme : l'hystérie. Entre autres signes de cette affection, il offrait cette complète insensibilité de tout un côté, chez lui le droit, qu'il est ordinaire de trouver dans ce genre de maladie; d'autre part, des crises sur la nature desquelles il n'y avait aucun doute.
 « Que se passe-t-il le 15 octobre ?
 « Louis Brunel tombe à la suite des circonstances qu'il a lui-même indiquées, dans un de ses accès, qui, d'après la description qu'il nous laisse, contient tous les caractères du vigilambulisme hystérique. Tu sais, du reste, que cet état de dédoublement de la personnalité qui possède, avec le sommeil hypnotique, des analogies allant presque jusqu'à l'équivalence, est l'égal d'une attaque d'hystérie.
 « C'est pendant cet état second que de son membre anesthésique, dont il ne pouvait par conséquent percevoir les mouvements, il arrache les feuillets du calendrier. Il voit alors une main exécuter cet acte et ne peut concevoir que cette main est sienne, puisqu'il n'en reçoit aucune sensation : aussi lui a-t-il semblé qu'il s'agissait d'un autre.
 « Le lendemain, revenu à lui, il est extrêmement frappé de la lacune présentée par le calendrier, et, à la faveur de cette émotion, la scène qu'il a jouée la veille apparaît plus ou moins vaguement à sa conscience. Remarque à ce propos l'abondance avec laquelle il s'étend sur les détails la précédant et sa brièveté relative au sujet de la partie principale du récit.
 « Pendant plus d'un mois la daté 23 novembre reste devant ses yeux : quoi d'étonnant qu'il se

produise, du fait de cette obsession, chez un sujet ainsi prédisposé, une véritable autosuggestion d'où résulte, au jour indiqué, le retour d'un accès sans doute analogue ?
 « Au cours de cette nouvelle crise, les évènements qui ont eu lieu lors de la précédente reviennent en précis souvenirs — ce qui est de règle. Voilà expliquée sa facilité à retrouver les pages détachées, ce dont il avait été incapable à l'état de veille.
 « L'attaque se termine, comme de coutume, par quelques gestes convulsifs auxquels nous devons probablement attribuer l'accident final, chute de la lampe, provoquant l'incendie dont il meurt. La sérénité du visage se rapporte naturellement à l'hémi-anesthésie du côté droit. Quant à l'heure précise, le motif en est plus simple encore : la chaleur développée au moment de la catastrophe et qui a arrêté la pendule ! »

Gaston Danville.


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