Désespérance. L’Amour funèbre. A la Dérive. Paysage d’Ame.

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C.Maryx, « Désespérance. L'Amour funèbre. A la Dérive. Paysage d'Ame », Mercure de France, t. VI, n° 34, octobre 1892, p. 160-161.


DÉSESPÉRANCE


 Le silence et l'effroi planent sur le manoir
 Dont les Sphynx endormis ne gardent plus les portes,
 Et c'est comme un parfum triste de choses mortes
 Qui flotte vaguement et monte dans le soir.

 Les émaux sont ternis et les verrières closes,
 Et l'on voit, au soupir des vieux luths détendus,
 Sur les ifs assombris des Jardins suspendus,
 En pétales pourprés pleuvoir le deuil des roses;

 Car, vers le bon combat, les Rois aventuriers
 Que présageait, de loin, l'éclair des boucliers,
 Ne viendront plus jamais du fond des bois magiques ..

 Aux matins de splendeur succède un soir de mort,
 Et le dernier Veilleur de ses mains héroïques
 Laisse à jamais tomber le Glaive avec le Cor.



L'AMOUR FUNÈBRE


 L'Amour, le souverain Seigneur de toute Vie,
 M'apparut, couronné de lys et de pavots,
 Sur le pré jaunissant, dévasté par la faux
 Où l'automne sécha les bouquets d'Ophélie.

 La tristesse rêvait dans l'ombre de ses yeux;
 Le vent frais soulevant sa chevelure folle
 Agitait en ses mains une branche de saule,
 Et les fleurs s'effeuillaient sur son front sérieux.

 Or, cet Amour, avec sa douce bouche triste,
 Me dit : « Tu veux en vain me fuir; je suis Celui
 Qui, pour te conquérir, t'ai naguère ébloui

 Du rayon de mes yeux; nul cœur ne me résiste.
 Et plus que la Douleur et le Temps je suis fort,
 Moi, Seigneur de la Vie et Seigneur de la Mort ! »


A LA DÉRIVE



 Flotte mélancolique en somptueux arroi,
 Des barques balancées par une mer de pourpre
 S'en vont vers l'horizon de mystère et d'effroi
 Où de vagues rumeurs d'orage semblent sourdre.

 Le ciel d'or et de sang attire leur essor
 Par le philtre pervers d'un délice éphémère...
 Un souffle triste et doux berce sur le flot mort
 Leur voile déployée en aile de Chimère;

 Et, vains oiseaux d'espoir nonchalamment repris
 A l'illusoire attrait du rêve de jadis,
 Elles s'en vont, sans bruit, sur les vagues muettes,

 Et le vent s'est levé, qui sous le ciel brûlant
 Gonfle d'un lent soupir les voiles violettes,
 Et les pousse là-bas vers l'horizon sanglant.


  
PAYSAGE D'AME


 L'éclat pensif du soir sur la vaste forêt
 Etend nonchalamment un brouillard de lumière;
 Dans l'air vibrant sourit la grâce meurtrière
 Des tristesses qui font le vespéral attrait.

 Tes yeux mystérieux, où l'idéal Regret
 Brûle comme un soleil rêveur et funéraire,
 Te donnent la splendeur de ces cimes qu'éclaire
 Le paisible occident de son calme reflet.

 Ton sourire répond à des appels mystiques
 Par le souffle attiédi des bois mélancoliques
 Portés vers toi, leur sœur, comme de longs sanglots,

 Et vers la volupté du silence nocturne
 S'épanchent lentement, en invisibles flots,
 Les désirs alanguis de ton cœur taciturne.


 

C. Maryx.

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