Les Livres, Choses d’Art, Echos divers juillet 1891

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Mercvre, « Les Livres, Choses d’Art, Echos divers », Mercure de France, t. III, n° 19, juillet 1891, p. 59-64.



LES LIVRES (1)


 Pages, par Stéphane Mallarmé (Bruxelles, Edmond Deman. — Voir page 4.
 Strophes d'Amant, par Julien Leclercq (Lemerre). — Voir page 40.
 Chérubin, par Charles Morice (Vanier). — Voir page 45.
 Un Mâle, par Camille Lemonnier (Tresse et Stock). — Voir page 49.
 A l'Ecart, par R. Minhar et A. Vallette (Perrin et Cie). — Voir page 42.
 La Création du Diable, par Raymond Nyst (Kistemaeckers). — Je n'affirmerai point être parvenu jusqu'au symbole qu'enferme l'hermétique poème de M. R. Nyst. Ces cent pages d'une écriture torturée, souvent fatigante de métaphysique et d'une syntaxe qui déroute, traversées de déclamations et d'exclamations bien intempestives en une œuvre d'art, visent à décrire de successives visions, — on dirait mieux une seule qui se déroule et se modifie. C'est la révélation de Saint Jean Théologien, assis dans un bon fauteuil au coin du feu, un Saint Jean très moderne, très érudit, aussi obscur que le biblique inspiré de Pathmos. « Visions d'apothéoses, dit-il, de débâcles, de symboles... Des insensés ouvrirent large le ciel, et l'on en voit le fond. Dans l'entrebaîllement des azurs déchirés seule trône l'éternité du temps et de l'espace. Le ciel renversé, c'est l'enfer qui s'érige en justice. » Cette dernière phrase semble l'idée traduite, mais avec les symboles on doit toujours se méfier. Le révélateur a convoqué les passions et les vices, toutes les matérialités, toutes les sensualités, toutes les joies perverses; leur vide, qu'il nous montre, leur cruelle misère quand même victorieuse, seront La Création du Diable. Aux dernières pages apparait la ville coruscante et splendide du Mal, et l'Esprit de Satan enseigne :
 — Je suis l'asile de ceux qui ont goùté à l'arbre fatal d'Eden; je suis la gloire de leurs yeux dessillés! Ma puissance a surgi de la logique des choses; ma parole de vérité a germé prodigieusement au sein robuste d'Eve! Je suis la nouvelle vie de ceux qui, partis de l'enthousiasme, ont atteint le néant; de ceux qui, partis de l'esprit, sont arrivés à la bête...
 Et l'inassouvissement de la bête proclame en dernière conséquence le mensonge de la « nouvelle vie », l'imposture de la joie sensuelle. — Malgré le style bizarre de ce livre inégal, compact en sa brièveté, l'impression reste d'une chose artiste et curieuse. Au gré d'un fleuve roulant « la vie et les choses des cités immenses » la vision éclate, triomphe en de magiques

évocations d'ivresses et de luxures, en brusques lueurs, en ruissellements de joailleries, en des clartés de pierres précieuses et de métaux sous du soleil; ailleurs elle sombre avec de puériles allégories, descend à des constatations malpropres et qu'il ne faudrait point lire après déjeuner :
 «... des salissures dégouttaient du bord des couches; une sueur montait en vapeur épaisse.... et leurs mains et leurs lèvres goulues étiraient à pleine chair les longs seins retombant en claquant... »
 Voici enfin la ville fabuleuse, d'orgueil de lumière et d'or:
 «...chaleur vibre sur le dallage des quais; le fleuve d'un bleu sombre reflète des scintillations innombrables... Par-dessus l'étagement des toits et des terrasses, une multitude de tours ajourées en blanches dentelles élèvent sereinement leurs faîtes dans l'azur : et des globes d'émeraude les ornent, qui étincellent entre deux ailes accouplées pour un égal essor dans les replis d'un serpent immobile aux yeux de femme mauresque... Précédés, au détour des rues, de leur cri claironnant et du frottement rude au sol de leurs pieds pesants, des éléphants lents, défilent: caparaconnés de soies brodées.. de larges fleurs, le front miroitant d'éclatantes plaques d'or, et — penchés aux galeries des hauts palanquins qu'ils balancent, — les visages anxieux et ardents de belles filles gardées vierges.... Des courtisanes, dont les porteurs crient les noms, viennent aux portes dans des litières odoriférantes chanter sur leur beauté des poèmes érotiques; dans le haut de leurs cheveux défaits, breloquent à tous les mouvements des colliers d'argent et de perles composés d'une multitude enfilée de phallus égyptiens... »
 Pour ceux qui recherchent les gourmandises, il y a même quelques passages franchement obscènes.

C. Mki.


 J. Barbey d'Aurevilly. Impressions et souvenirs, par Charles Buet (Savine). — Tout plein de choses inutiles, de découpages d'articles sans rapport immédiat avec le sujet, de considérations générales ou particulières étrangères à la vie ou au talent de Barbey d'Aurevilly, ce gros volume est pourtant intéressant. Il comprend l'histoire entière du grand romancier depuis les obscures années de sa jeunesse jusqu'à ses derniers moments, dans la gloire discrète mais sûre, parmi les amitiés rares mais dévouées où il s'éteignit. M. Buet, qui est un collectionneur de papiers grands et petits, imprimés et manuscrits, en a sorti de curieux : lettres inédites, poèmes en vers et en prose peu connus. On regrette des pages comme celles où Verlaine et Mallarmé sont lourdement raillés, mais l'incompétence de M. Buet enlève, là, toute valeur à ses critiques; puis là sorte d'esprit qui s'y étale semble si surannée ! En somme, cette compilation se parcourt avec plaisir et on doit la garder comme une sorte de Manuel-Barbey d'Aurevilly, où trouver à l'occasion le détail, le renseignement, la date dont on peut avoir besoin si l'on étudie l'oeuvre de l'auteur des Diaboliques.

R. G.


 Le chien de M. de Bismarck, par Féline de Comberousse (Vanier).— Inquiétant, ce Féline de Comberousse !... Ce nom me produit l'effet d'une formule de magie mal employée: ça me trouble. Un pauvre diable de sergent qui se nomme Isornore (encore un nom à faire trembler!) traverse la campagne de 70 et une foule de tribulations qui n'ont aucun rapport avec le chien de Bismarck, naturellement. Ce chien, qu'on mange au début, est peut-être le symbole de la vache enragée, car il n'apparaît que pour jeter un sort au sergent en passant par son estomac. Deux ou trois aperçus très nets sur la guerre et les lâchetés des officiers supérieurs: Ecrit simplement, ce chien, bien meilleur animal que Député. — Féline se forme !


 La Terre provençale, Journal de route, par Paul Mariéton (Lemerre). — Voici, pour ceux qui aiment le Midi, la terre et les hommes d'entre Lyon et la Camargne, un livre des plus agréables. C'est, clocher par clocher, la topographie pittoresque de la Basse-Provence, son histoire, ses souvenirs, ses anecdotes. Le volume à près 600 pages; il est plein de citations empruntées aux poètes du terroir, anciens et modernes; l'index des noms de lieux ou de personnes montrerait seul, par son abondance, que nous avons là un véritable guide pour la Provence, guide écrit par un historien et un poète : tous les touristes, à la saison prochaine, l'emporteront avec eux.

R.G.


 Le Salon de Joséphin Peladan (dixième année). Les livres du Sar s'ouvrent toujours par quantité de préfaces. La plaquette commence donc par une lettre « Au maître-peintre Marcellin Desboutins ». C'est ensuite une charge contre « ces messieurs de la Presse ». La troisième préface explique que M. Peladan ne parlera point du Salon des Champs-Elysées, qu'il appelle « Salon de l'Industrie ou Salon journaliste », parce qu'on ne veut pas l'y recevoir. Vient enfin le « Salon du Champ-de-Mars », dont M. Peladan fait la critique avec sa compétence ordinaire. Voici maintenant une série de postfaces : « A la Cantonade », «Acta rosæ crucis », « Instauration de la Rose-Croix esthétique. Parole du Sar de la Rose-Croix a ses pairs»,« Les Varticles publics de la règle des Roses-Croix esthètes ».

Z.


 Autour de la lune de miel, par Paul Ponsolle (Savine). — Traité à l'usage des gens comme il faut qui désirent faire l'amour par a plus b. Ecrit correctement, dans un style de belle-mère en face du lit nuptial, le soir du grand jour... Une citation au hasard : « Le bonheur intime ne s'accommode ni de l'obscénité, ni de la pudibonderie. Entre ces deux défauts, il y a un juste milieu, une qualité essentielle. L'important est de la découvrir. » Gagnerait à être traduit en la langue des héros de G. Courteline : « Mon vieux salaud, je vais te dire une très bonne chose...» (Cf. Lidoire.)

***


 La Terreur à Paris, par François Bournand, Préface d'Armand Silvestre (Savine). — C'est par une sorte de « pointillisme » historique que M. François Bournand s'est

efforcé de rendre l'époque de la Terreur. Un tel procédé est assurément défectueux pour dégager la philosophie de l'histoire, mais donne très bien l'impression de la vie au temps que se propose de restituer l'auteur. A ce point de vue, un fourmillement de détails et d'anecdotes font de La Terreur à Paris un livre des plus curieux.

Z.


 Lettre à Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, par Frédéric Van Eeden, traduite du hollandais (Genève). — Epitre humanitaire où l'auteur critique l'autocratie russe plutôt que l'empereur, et fait un tableau des supplices de la Sibérie.

Z.


 Ruades de Pégase, poésies; par Saint-Thuron (Savine).
Madame, j'ai fini ces quatrains timorés;
L'esprit n'est pas venu, la rime est difficile.
En les jetant au feu, sans doute vous direz :
« Celui qui fit ces vers était un imbécile ! »
 Vers faciles, comme on voit.

Z.

CHOSES D'ART


 Musés du Louvre. — Quels mystérieux motifs ont déterminé les conservateurs à faire encadrer un dessin de Jean Van Eyk là tête en bas? (Salle X)
 Musés du Luxembourg. On Vient de créer une section d'estampes. Faute de place dans le musée, les planches acquises seront jusqu'à nouvel ordre conservées en porte-feuilles : des Bracquemond, Mary Cassatt, Chéret, Fantin Latour, Browm, Lepère, Storm, Jeanniot, Rivière, Serret, P. Huet, etc.
 Chez Boussod et Valadon. — Une exposition de dessins de Forain. — Deux feux d'artifice de Whistler, des Seurat.
 Chez Vanier. Vient de paraître, dans Les hommes d'aujourd'hui, E. Schuffenecker, portrait, par Emile Bernard.

G.-A. A.

Échos divers et communications
A Messieurs les éditeurs Savine, Bailly, Vanier, Genonceaux, etc.
Germain Nouveau


 Un de ces derniers lundis, M. Camille de Sainte-Croix révélait dans la Bataille Littéraire la maladie grave, mais non incurable, dont venait d'être atteint Germain Nouveau, un poète original et de haute valeur ; et il se déclarait en mesure de réunir pour un éditeur intelligent la matière d'un volume de ces poésies que Nouveau dispersa dans les revues, de façon à lui donner une joie peut-être sanitaire à l'heure de la convalescence. L’Echo de Paris, les Entretiens Politiques et Littéraires(probablement aussi La Plume, dont le dernier numéro ne nous est pas parvenu), les anciens camarades du poète et toute la jeunesse littéraire, ont approuvé le projet de M. Camille de Sainte-Croix. Cependant l'éditeur intelligent ne se présente pas, que je sache, bien que l'écoulement d'une édition soit d'avance assuré. Nouveau, en effet, de la génération qui précéda immédiatement la nôtre, n'est qu'imparfaitement connu de nous-même, il ne l'est pas du tout de la génération qui nous suit, et nul doute que tous nous n'acquérions un livre de ce bon poète. Il ne nous appartient pas de prendre une initiative en la circonstance, mais il n'est point utile de faire savoir à l'éventuel éditeur intelligent que, dès qu'il aura répondu à l'appel de M. Camille de Sainte-Croix, les revues littéraires les plus répandues, des quotidiens et les amis de Germain Nouveau se chargeront de lui obtenir des souscripteurs. — A. V.
 M. Paul Fort nous prie d'annoncer que l'administration du Théâtre d'Art est transférée 73, rue Claude-Bernard, à Paris. Toutes les communications devront être envoyées à cette adresse, à M. Léonard Rivière, secrétaire du Théâtre. Les personnes qui désirent voir M. Paul Fort, ou correspondre avec lui personnellement, sont priées de s'adresser: 12, avenue du Bas, à Asnières.
 Parmis les convives du dernier dîner des Têtes de Bois, sous la présidence de Jean Dolent, MM. Bracquemond, Eugène Carrière, Charles Morice, Charles de Dreux, Armand Renaud (inspecteur en chef des Beaux-Arts de la ville de Paris), Marc Amanieux, Jules Gaillard (Député de Vaucluse), Jules de Marthold, Hugues Rebell, Raymond Daly, Paul Dupray, Alfred Vallette, etc.
 A propos du Barbey d'Aurevilly de M. Charles Buet, M. Léon Riotor a publié, dans la Nation du 3 juin, un article sur l'auteur des Diaboliques et son influence sur la littérature contemporaine.
 Viennent de paraître chez Savine: Mœurs Littéraires (Camille de Sainte-Croix), Théatre: Madame la Mort, Le Vendeur de Soleil, La Voix du sang (Rachilde), L’Éléphant (Ch. Merki et Jean Court).
 En librairie prochainement: Les Infinis de la Chair roman évolutionniste, par Gaston Danville ; Lassitudes, poésie, par Louis Dumur (Perrin); Chair d'Aventure, roman, par Charles Merki ; Toubib, étude militaire, par René de la Villohio.


Mercvre



 (1) Aux prochains fascicules : Des Visions (Pierre-M. Olin); La joie de Maguelonne (A.-Ferdinand Hérold); Le Péché d'Autrui (Pierre Bertrand); L'Eternel Jocrisse (Gustave Chanteclair); Liminaires (Paul Redonnel); Que faire nos filles? (B.-H. Gausseron); Révolution chrétienne et Révolution sociale (Ch. Malato); Le Nazaréen (Henri Mazel); Mœurs littéraires (Camille de Sainte-Croix); Théâtre (Rachilde); L’Éléphant (Charles Merki et Jean Court); Pétales de nacre (Albert Saint-Paul); L'Heure en Exil (Dauphin Meunier); A se tordre (Alphonse Allais); Le Canard sauvage — Rosmersholm (Ibsen. Trad. de M. Prozor); Zèzette (Oscar Méténier) ; Elévations Poétiques (Paul Gabillard) ; Les Fastes (Stuart Merrill); Suggestion (Henri Nizet); La Comédie des Amours (Edouard Dujardin); Ce qui renaît toujours (Jean Carrère); La France politique et sociale (A. Hamon et G. Bachot).


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