Les Livres, Choses d’Art, etc.

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Mercvre, « Les Livres, Choses d’Art, etc. », Mercure de France, t. I, n° 9, septembre 1890, p. 330-336.





LES LIVRES


 Les vieux quartiers de Paris : la bièvre, par j.-k. huysmans, avec 23 dessins et un autographe de l'auteur (Genonceaux). Le droit que n'avait jamais osé prendre l'ancienne monarchie, le droit d'expropriation, est parmi les plus monstrueux du code moderne. Au lieu que jadis, les villes, en une sorte d'état de nature se modifiaient lentement, sans heurts, par des transformations pour ainsi dire géologiques, — les styles, les fantaisies, les hasards du présent venant s'adjoindre aux styles, fantaisies, hasards du passé, — c'est d'un coup, à cette heure, que les ingénieurs-voyers jettent bas des quartiers de ville. Mais, heureusement, cela coûte cher, et des coins de Paris ont encore échappé à cette manie destructive : tel le tracé de la Bièvre, qui, malgré des remblais, des avenues où le vent se démène, des places où le soleil inflige aux imprudents des apoplexies, subsiste encore, — mais je dis bien tracé, car la moitié au moins de la vieille rivière a été mise en égout. M. Huysmans, qui seul, peut-être, connaît le Paris d'au-delà le gaz (oui, par là, de fortunées ruelles s'éclairent avec de l'huile), — ou qui, cela revient au même, seul sait en parler congrûment, — conte les aventures de ce ruisselet méprisé. Que nul, excité par ses descriptions, n'aille faire un tours vers la rue de Peupliers ou la rue Croulebarbe ; il verrait des vestiges de Bièvre, il ne verrait pas ce que nous fait voir un verbe qui mord la planche de cuivre plus profondément que de l'eau seconde, produit, après le tirage, des estampes où Piranèse a fait les pierres et Callot les bonshommes. Voilà, dite par l'auteur (page 31), l'impression que me fait cette Bièvre écrite: « C'est une misère anoblie par l'étampe des anciens temps ; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l'art .... l'admirable Paris d'antan renaît... ». — Une des illustrations, fragment du Plan de Bâle, est, dans sa vétusté, curieuse et bien attirante ; les autres... il y en a vingt-trois. — Typographié par Dumoulin, qui seul, avec l'Imprimerie de la Propagande, possède ce noble romain, ces caractères épiscopaux, cardinalices.
 (La Bièvre fut imprimée d'abord dans une revue hollandais, De Nieuwe Gids, d'Amsterdam,—n°du 1 augustus 1886, — seules pages françaises que recèle le tome dont je lis le sommaire : c'était comme une illustration à l'étude sur l'auteur donnée dans le précédent n° par M. Ary Prins).

R.G.


 Une heure chez M. Barrès, par un faux Renan (Tresse et Stock). — Il est arrivé à une de nos anciennes connaissances, M. Adoré Floupette, qui débuta dans la pharmacie pour se retirer des affaires comme tabellion de village, une bien étonnante aventure. Passant un jour devant le Palais-Bourbon, il fut salué profondément par « un jeune homme imberbe, de teint un peu bilieux, distingué, fort correctement vêtu ». Il rendit le salut, et, comme il portait la main à son front en se demandant : « Qui est-ce ? », le jeune homme prit le geste pour un appel, vint à lui chapeau bas et l'appela « cher maître ». M. Barrès, car c'était lui, s'imaginait en présence de M. Renan ! Floupette tenta honnêtement de se dévoiler, mais ne fut pas compris. Il ne résista point alors à l'idée de pousser un rien la farce, et, tout en marchant, laissa M. Barrès discourir de la politique. — « Et le général Boulanger ? » questionne le faux Renan. « Cher maître, nous voici arrivés à la porte de mon logis... Voulez-vous me faire l'honneur de vous y reposer un instant ? Le général Boulanger ? Ç'a été un très bon tremplin ! » Floupette consent à se reposer chez le jeune député : c'est l'histoire de cette visite qu'il raconte avec la malice bonhomme, la naïveté matoise, la sûreté de pastiche qui rendent si amusante la préface des Déliquescences. Par ce temps « d'engueulades » ineptes, où il semble qu'on ne sache plus dire ses vérités à quelqu'un sans l'injurier, Une heure chez M. Barrès est une perle inappréciable.

A. V.


 Le Livre d'or, par la Comtesse Diane (Ollendorff). — Le Livre d'or de la comtesse Diane renouvelle brillamment le succès des Maximes de la Vie. Rien ne passe en belle humeur cette anthologie notée jour par jour en ces causerie prestigieuses qui, dans un salon d'autrefois, exercèrent quiconque, maintenant, se pique d'être d'esprit.
 Un jeu d'assez vulgaire sorte, lorsqu'il sert de tremplin à l'incurable stupidité des gens du monde, les petits papiers, fournit prétexte au Livre sans pareil que la comtesse Diane offre au public. Livre d'or, en effet, où la collaboration royale de Carmen Sylva réplique aux « pensiveness » de Sully-Prudhomme, aux agudashautaines des Boisjolin et des Bergeret ; où les noms d'Henri Martin, de Joseph Bertrand, de Félix de Saulcy, de Charles Tissot, d'Eugène Mouton, de Francis Wey, s'inscrivent près de l'harmonieuse Vacaresco, adolescente muse de Bukharest ; où le richomme José Maria de Hérédia songe au Popocatepelt gigantesque, et se trouve humilié par ce singe, lui si nègre cependant. Mais l'héroïne de ce décaméron est, sans conteste, celle qui, de sa présence et d'une âme inspiratrice, en ordonna les jeux. Comme dans sa maison, Madame la comtesse Diane de Beausacq règne, tout le long de ce volume, sur une élite charmée et, d'un orient incomparable, fait chatoyer aux yeux les facettes du bien dire et du joli penser :

  volut inter ignes
Luna minores.


 Quelques citations prises au livre même rendront sensible l'agrément de cet esprit auquel ne manque, selon le vœu de ce Tertullien, le tour, le contour, ni le détour.
 « D. — Quel est votre poète, et quel est votre peintre ?
 « R. — Mon poète : l'Espérance ; mon peintre : le Souvenir.
 « D. — Que peut-on demander à l'amitié ?
 « R. — Bon souper et bon gîte...
 « D. — Que doit-on à ses amis : l'indulgence ou la sévérité ?
 « R. — La Partialité. »
 N'est-ce pas là, comme il nous semble, la note des belles ruelles de jadis, cette noble préciosité que raille, pour ne l'entendre plus, la cuistrerie démocratique d'un temps où les cockneys enrichis, les snobs et les youtres multiformes tiennent le haut du pavé ?

L. T.


 Lettre de l'Ouvreuse.Voyage autour de la Musique, par Willy (Léon Vanier). « Mon cher M. Willy, je rends mon petit banc et mon bonnet rose, qui d'ailleurs est bleu. Prévenez M. Ernst — à vos souhaits ! — J'ai vu Blowitz (a bove principium), la Krauss en l'air, Mlle Berthe de Montalan (rien de celle qu'on arrête) potelée comme une rallonge, Henri Kerval compositeur de valses pour la maison d'édition Tellier, Lazzari et ses redingotes à sous-pieds, Stéphane Mallarmé professeur d'anglais, le vicomte en Melchior, Édouard Dujardin en complet inconvenance d'oie, Lascoux, le plus charmant des juges d'instruction quand il ne parle pas musique, possesseur d'un lot formidable de notes pour servir à l'histoire de Richard Wagner, où revient périodiquement cette phrase qu'il répète avec amour : « Et ce génie alors m'invita à déjeuner ! » Goudeau : « Voici minuit, l'heure des crimes, c'est l'instant de nous y rendre !... » Péladan mage d'Epinal, Armand Silvestre, le Lamartine des soupirs inférieurs, Pousset, le brasseur célèbre, connu comme le houblon. J'ai vu Holmès dans un grand boa blanc (le boa sacré), Pierre de Bréville en pardessus fourré d'astrakan, (faites de bonne musique, jeunes gens, sic itur ad astrakan). Vitu à l'encyclopédie ignorance, Tiersot à la barbe bifide, comme celle d'un serpent, Alphonse Daudet, ce Zola des familles, doué d'un incontestable talent sur le tutu-panpan, Huysmans, ce chat courtois qui, selon Léon Bloy, « traîne l'image par les cheveux ou par les pieds, dans l'escalier vermoulu de la syntaxe épouvantée », Mariéton, un félibre qui possède un joli talent sur lou rasoir, Heny Baüer, qui se recueille, comme la Russie, M. Haraucourt (Edmond) à bout. J'ai vu l'illustre compositeur de la Nonne sanglante, exhibant à l'admiration des foules sa plus belle tête de « Victor Hugo sur son lit de mort ». J'ai vu Renan de la Ferté-sous-Jouarre et Jhouney (ô Jhouneysse, Jhouneysse !). Mais j'ai vu tout ce que je voulais voir. Assez. Je ferme à cause de l'abondance de ce que vous savez, hélas ! »

J. R.


 Un cœur de femme, par Paul Bourget (Lemerre). — Ce roman nous paraît, de beaucoup, le plus faible de tous ses frères. Nous déclarons n'en avoir pas compris la signification et nous sommes absolument persuadé qu'il n'en contient aucune. Cela pourrait s'intituler — et pourquoi pas ! — Marguerite, ou deux amours, et au moins cela serait clair, tandis que c'est noir — je veux dire toute ma pensée — noir comme le rien, et noir comme l'absurde. Les personnages sont si vagues qu'on n'arrive à les distinguer l'un de l'autre que par un effort de comparaison, leurs actes étant empreints de cette banalité spéciale aux gens très riches et très snobs, collection que M. Bourget, avec une immense naïveté, appelle le monde. Leur activité se révèle par des actions sans intérêt, et tout se meut dans un brouillard plus anglais que le vrai brouillard anglais. Nous voilà loin des subtiles analyses de la vie par où cet auteur débuta dans le roman : celui-ci m'inquiète. — Et pourtant ce néant plaît, cela est déjà su, à nombre de femmes. C'est qu'il y a, même dans le plus mauvais Bourget, une certaine distinction, de discrètes caresses, une sympathie et nul mépris pour les inconséquences de leur nature, une constante habileté à les flatter, même quand il a l'air de les battre — et puis ce ton de supériorité dont elles sont toujours dupes ! Il faudrait sans doute se faire femme pour bien apprécier cette sorte de littérature. Mais voilà, peut-être, sa plus certaine condamnation.

R. G.


 Miserere, par Jérôme Monti (B. Simon et Cie). — M. Monti est probablement un Corse qui aura vécu le monde parisien à travers les brousses de son pays. Ses deux héros, gens d'un milieu où se croise l'évêque avec le député, se livrent aux exercices psychologiques les plus inattendus : « Elle eut un rire argentin, un de ces rires qui font frémir les moelles des os et les fibres du cœur ! et, l'attirant à elle, elle tendit ses jambes sur lesquelles il se mit à califourchon. » Bourget n'avait pas songé à celui-là, au moins en temps que psychologie !… Ce singulier viveur, traitant les femmes comme des chaises volantes, se suicide en s'enfonçant un poignard dans la poitrine. Tant mieux ! tant mieux ! Nous n'aimons guère les enfonceurs par cette fin de siècle. Miserere ! Ce qu'il y a, hélas ! de ces pauvres petits jeunes gens qui prennent le mauvais goût pour la désinvolture de Musset. Et encore, de nous jours, le par-dessous la jambe de Musset nous semble rudement prétentieux quand il s'agit d'amour… S'il s'agissait de littérature, ce serait une autre affaire ; mais dans le livre de M. Jérôme Monti, je crois qu'il ne s'agit pas de littérature.

***


 Histoire d'amour, par Paul Déroulède (Calmann-Lévy). — Italie : marquise, fol amour, mari ombrageux et jaloux, poignard. — De Rome à Paris (cinq minutes d'arrêt) ; de Paris à Vienne (dix minutes d'arrêt) ; duel, balcon, ancienne maîtresse, femme voilée. — De Vienne à Pise (destination) : Mari ombrageux et jaloux : mort ! amour de la marquise : mort ! Couvent, désespoir, folie. — Toute, toute la lyre !

A. V.


CHOSES D'ART


 au musée du louvre. — Le tableau du Sacre, de David, apporté du Musée de Versailles, vient d'être installé. — On achève de maroufler au plafond de la salle des dessins du pavillon de Beauvais le Gloria Mariæ Medicis, de Carolus Duran.
 au musée de cluny.— À voir diverses récentes acquisitions très intéressantes (œuvres de ciselure renaissance, faïences, etc.)
 Chez boussod et valadon. — (boulevard Montmartre). L'album de Lithographies d'après les tableaux de Monticelli, dont nous annoncions dans notre dernier numéro la prochaine apparition, vient d'être mis en vente. À voir : des Gauguin, Renoir, Raffaelli, Pissaro, Redon, Degas, Lautrec, Claude Monet.
 Chez tanguy, (rue Clauzel). — À voir des Van Gogh, Guillaumin, Bernard, Luce, Gauguin, Cezanne, etc.
 Chez coutet, (rue Lafayette, 34). — Des Camille Pissaro, des Schuffnecker.

G.-A. Aurier.


Échos divers et communications


 La Bibliothèque artistique et littéraire, créée naguère par M. Léon Deschamps, directeur de la Plume, et qui a déjà publié Dédicaces, de Paul Verlaine, et A Winter night's dream, de Gaston et Jules Couturat, va s'augmenter d'un intéressant ouvrage de notre collaborateur Louis Dumur : Albert, le roman que nous avons annoncé. — Il sera tiré de ce livre 500 exemplaires numérotés, dont 475 sur simili-japon, avec le portrait de l'auteur, et 25 sur japon avec la mention : Volume imprimé spécialement pour M***, le portrait de l'auteur et sa signature autographe. Mais ne seront mis dans le commerce que 30 exemplaires sur japon à 20 francs, et 350 sur simili-japon, à 3 fr. Les ouvrages de cette collection seront nécessairement très rares bientôt : tirée à petit nombre, elle ne sera jamais réimprimée.
 Immédiatement après Albert, la Bibliothèque artistique et littéraire éditera un livre de poésies de notre collaborateur Ernest Raynaud : Les Cornes du Faune.
 Ne quittons point la Plume sans y signaler une belle page de Léon Bloy : Cristophe Colomb devant les taureaux, une notice biographique de J.-K. Huysmans par Ernest Raynaud, un Maurice Rollinat d'Alphonse Boubert, une critique d’Albert, par Léon Deschamps, et des articles, poésies et nouvelle de MM. Abel Pelletier, Jules Bois, Paul Redonnel, Léon Durocher, Gaston Moreilhon, Georges d'Ale, Léon Dequillebecq, Émile Blémont, Eugène Thebault, Camille Soubise, Albert Lantoine, etc.
 LeRappel a publié la lettre suivante :
  « Cher ami,
 « Le jeune sculpteur Henri Bouillon a collaboré avec Mme Judith Gauthier au buste de Théophile Gautier que nous devons inaugurer à Tarbes en août prochain. Son nom est passé sous silence dans une petite note que vous avez publiée ce matin au Rappel. Pourriez-vous faire un entrefilet un de ces jours indiquant cette double collaboration ? Le monument est signé des deux collaborateurs.
 « Cordialement,

paul arène,
albert tournier. »


 Nos félicitations à M. Henri Bouillon pour la mention que lui a value cette année sa Porteuse aux champs, notée dans son Salon par notre collaborateur Louis Denise.
 Mme Elisa Bloch continue sa galerie de célébrités contemporaines par le buste de M. Henri de Bornier, dont on verra bientôt le modèle à la salle des dépêches du Figaro. Le buste de M. Camille Flammarion est maintenant en marbre à l'observatoire de Juvisy. Le Rêve, d'après le roman d'Émile Zola, et dont le modèle était au Salon des Champs-Élysée, a pour destination probable le palais de la Résidence Générale de Tunis.
 Dans l'avant-dernier numéro d’Art et Critique (9 août), une importante étude de M. Jean Jullien : Le Théâtre vivant, étude sur le théâtre nouveau, pour servir de préface à l’Échéance. La seule nomenclature des titres adoptés par M. Jean Jullien pour chacune des divisions de ce substantiel et excellent morceau donnera une idée de son intérêt: — 1. En quoi consiste le théâtre vivant ; — 2. Le théâtre sérieux est une image vivante de la vie ; — 3. Une pièce est une tranche de vie mise sur la scène avec art ; — 4. De la synthèse de la vie dans la pièce ; — 5. La vie doit exister dans la mise en scène ; — 6. L'interprétation de la vie sur la scène ; — 7. Du personnage sympathique.
 C'est le 20 septembre que la librairie Albert Savine mettra en vente le roman annoncé de notre collaborateur Remy de Gourmont : Sixtine.
 Dans la Revue Bleue, numéro du 20 août, une bien intéressante nouvelle de M. Alcide Guérin : Un Mari.
 À joindre à la série des « Massacres » du Roquet : Paul Deroulède, par Jean Ajalbert. Dans le même journal : Petites pierres dans quelques jardins, de Willy ; le Magot de l'oncle Cyrille, de Léo Trézenik ; et un amusant article de L. de Saunier : Vive Bouddha !
 Bien réjouissante cette question : « Pour être poète, faut-il surtout observer en dehors ? », dont la Revue Belge du 15 août fait précéder la reproduction d'un des passages de Villiers de l'Isle-Adam cités par Remy de Gourmont dans son dernier article du Mercure de France. — Surveillez vos échotiers, M. Tilman : ils nous paraissent ignorer beaucoup de choses, savez-vous, entre autres qu'il est au moins équitable d'indiquer où l'on prend ce qu'on reproduit.
 M. Marius André prépare sur les Juifs une étude qui a l'ambition — si nous en croyons certains extraits parus çà et là — d'être une réfutation violente des doctrines chères à M. Drumont. L'auteur assure que l'apparition de cette étude (Michel Lévy, éditeur) fera scandale et rouvrira l'ère des polémiques fameuses de la France Juive. Attendons.
 Le Théâtre idéaliste (Directeur, M. Louis Germain), qui devait donner sa première représentation en octobre, fusionne avec le Théâtre mixte (Directeur, M. Paul Fort), dont nous avons déjà parlé. Relevé dans la série des pièces qui seront jouées cet hiver : Les Fêtes Galantes, drame lyrique en deux actes, de Paul Verlaine, musique de M. Adrien Remacle.

Mercvre.

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