Les Livres, etc.

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Mercvre, « Les Livres, etc. », Mercure de France, t. I, n° 10, octobre 1890, p. 381-384.


LES LIVRES


 Les Petits Lundis, par Antonin Bunand (Perrin et Cie). — Voir page 380.
 Les Aveugles, par Maurice Maeterlinck (Paul Lacomblez, Bruxelles). — Voir page 377.
 Les Flaireurs, par Charles Van Lerberghe (Paul Lacomblez, Bruxelles). — Voir page 377.
 Miette, par Henry Maubel (Savine). — Ce livre était en cours de publication dans la Jeune Belgique, sous ce titre : à cœur perdu, quand M. Péladan annonça le quatrième volume de son Ethopée. Bien qu'il jugeât son droit de priorité suffisamment établi, M. Henry Maubel crut devoir remplacer à cœur perdu, qui, selon lui, « quintessencie la psychologie de la nouvelle », par Miette, étiquette quelconque. Ce court roman est une idylle exquise, de psychologie ténue, d'une fraîcheur incomparable. — Juliette, Jane, Renée, Mariette, Léon, Lucien, tous enfants des deux familles Roger, sont en villégiature avec leurs parents à Blankenberghe. Or, Mariette, qui n'a pas vu son cousin Lucien depuis l'année dernière, le trouve beaucoup changé dès l'abord « et pas en mal » ; et, après quelques semaines de vie commune, alors qu'on se sépare, elle s'aperçoit qu'elle l'aime. — Voilà tout. Mince sujet, donnée banale, délicieux petit livre pourtant et aussi chaste que Paul et Virginie, écrit dans la manière, sinon dans la langue, des frères de Goncourt, dont M. Henry Maubel a parfois la vision aiguë de certains détails et l'observation précise. Au reste, pour conter cette éternelle aventure d'une âme ingénue qui s'éveille à l'amour, point de tartines sentimentales, point de ces minutieuses analyses psychologiques qui font de chaque personnage, même du plus niais, un subtil explorateur de son moi. Mariette ne se regarde point vivre, n'analyse ni ne raisonne : elle est, elle agit, elle reçoit des impressions. Le tous-les-jours de la vie de famille à Blankenberghe se déroule en menus chapitres qui notent, fugaces, un état d'âme, une sensation, saisissent brièvement la signification des faits, brossent un paysage ; et de ces légères touches, qui semblent si indépendantes les unes des autres, se dégage une œuvre très complète. C'est, en somme, du caractérisme, dans une langue elliptique suffisamment colorée, fort simple.

A. V.


 Nouvelles questions de critique, par Ferdinand Brunetière. (Calman-Lévy). — Volume bien dangereux par la stupeur que ne manquent pas de provoquer des affirmations telles que : « Si, par exemple, on supposait que M. Dumas eût cessé d'écrire après le Demi-Monde et la Question d'argent,— c'est-à-dire presque avant que d'avoir commencé, — la Question d'argent et Madame Bovary, qui sont à peu près du même temps, nous paraîtraient sans doute, comme alors à M. J.-J. Weiss, des œuvres de la même nature hardie, réaliste et brutale. » Plus loin, un long chapitre où il est tout le temps question de M. Baju : c'est peut-être une coquille.

R. G.


 Quelques mots sur l'Art Suisse, par Albert Trachsel. (Imp. J. Couchoud, place Bel-Air, 12. Lausanne). — « En dehors de créations d'Art essentiellement subjectives, lesquelles constituent les Visions, les Compréhensions diverses et plus abstraites de l'Univers, de l'Humanité et de l'Âme humaine, il est normal, et cela dans l'intérêt général de l'Art, que chaque pays dans ses manifestations surtout objectives et nationales se développe suivant ses traditions, son originalité et ses aspirations. » L'œuvre n'est qu'un commentaire analytique, au point de vue d'un Art national Suisse, de l'idée émise en ce liminaire paragraphe. M. Albert Trachsel, qui est un merveilleux artiste dont le très spécial génie est attesté par trois albums de planches architecturales, me paraît, pour cette fois, s'être fourvoyé. La plupart des ses théories sont en effet basées sur d'enfantines déductions, et le livre, en dépit des graphiques, des schémas et des formules algébriques qui commentent perpétuellement le texte, manque de clarté. On regrette aussi qu'une aussi maigre place ait été dévolue à la Philosophie et à l'Esthétique de la Montagne, car, un pareil sujet étant donné, ne devait-elle pas nécessairement être représentée comme la grande, l'unique Mussagète ? Cependant, malgré tout, le livre vaut qu'on s'y arrête, et quelques pages sur le Théâtre, encore que la classification adoptée soit fort spécieuse, sont à retenir. Il y a dans ces lignes de bien beaux rêves que, seul, pouvait élire un poète, mais comment les réaliser ?…

J. C.


 Les Symphonies (pochades impressionnistes), par Louis de Lutèce (Bibliothèque de la Revue Art et Critique). — « …La nature, jamais lasse, entonne d'innombrables et divines symphonie de couleurs… » L'auteur n'a donc plus qu'à choisir la saison, l'heure et le lieu, et à peindre ce qu'il voit. Or, à part quelques touches délicates, c'est faiblot, mièvre, pas du tout impressionniste : c'est surtout lâché, alors qu'il faudrait à ces courtes proses la plume d'un Goncourt ou d'un Huysmans, et peut-être plus de travail que pour un bon sonnet.

A.V.


 Le Problème, nouvelles hypothèses sur la destinée des êtres, par le Dr Antoine Cros (Georges Carré). — Après une préface toute imprimée en bleu, un chapitre lapidaire, dont ce spécimen :
l'organe permanent de l'âme
est comparable
aux hélices
d'instruments créés et construits
par l'industrie humaine…


 Spéculations d'une haute originalité, où se rencontrent sur la puissance créatrice de l'âme, sur les traits de génie et les défaillances de la Cause, des vues très élevées très neuves.

R.G.


 Tendresses, par Henry de Braisne (Léon Vanier). — C'est un essai de ce qu'on a drôlement appelé « l'écriture artiste ». Pourquoi M. de Braisne, après avoir écrit tant de volumes autrement, s'avise-t-il d'une telle aventure ? Mystère et procédé ! Mais procédé mal approfondi, car l'auteur prouve en ignorer encore bien des arcanes. Et il arrive que sa nouvelle, ni meilleure ni pire que ses aînées, est, — qu'il me pardonne — d'une lecture insupportable. De grâce, M. de Braisne, revenez à l'écriture de tout le monde ! —

A.V.


 L'hygiène des sexes, par le Dr E. Monin (Octave Doin, 8, place de l'Odéon). En même temps qu'une nouvelle édition, entièrement refondue, de « l'Hygiène de la beauté », l'éditeur O. Doin publie l'hygiène des sexes, par le docteur E. Monin. L'écrivain si aimé du grand public décrit, dans ce nouvel ouvrage, l'hygiène des organes générateur, chez l'homme et chez la femme, et élucide les préceptes sanitaires qui ressortissent à leur fonctionnement rationnel. Avec l'esprit le plus scientifique caché sous la forme la plus littéraire, le docteur Monin passe de l'hygiène privée à l'hygiène publique, sans omettre aucun des problèmes si délicats de la physiologie intersexuelle. Jamais l’hygiène spéciale de la femme n'a été aussi complétement traitée que dans ce petit ouvrage de 300 pages, qui sera bientôt dans toutes les mains. (Prologue en vers de Jean Richepin).

X...


 Nous relevons au sommaire du N° 45 (le 1er du tome XVI) : Gabriel Ferry : Un Parisien d'Autrefois ; Émile Michelet : Sonnets ; Raoul Sertat : Les Inséparables ; Gaston Moreilhon : La Tour d'Ivoire ; Remy de Gourmont : Quelques variantes d'« Axel » ; Louis Grandperret : Pauvre Franz ; Georges Bonnamour : Les livres ; et de M. François de Nion la suite de son roman : La peur de la mort.
 L'Ermitage, qui publie du théâtre, paraîtra désormais sur 64 pages. Le dernier numéro contenait des vers de Dorchain, de Marc Legrand, une assez longue appréciation des Poèmes anciens et romanesques, et une curieuse lettre du docteur Antoine Cros au rédacteur anonyme qui avait jugé son livre : Le Problème.
 Au moment de mettre sous presse nous arrive La Jeune Belgique, très fâchée contre MM. Rodolphe Darzens et Paul Adam, qu'elle malmène un peu. Nous y trouvons de beaux vers de MM. Iwan Gilkin, Jean Boels, Paterne Berrichon, un article de M. Maeterlinck sur le théâtre, et de M. Arnold Goffin La procession de pénitence (notes cursives).
 Le Théâtre Mixte (formé de l'ancien Théâtre Mixte, du Théâtre Idéaliste et du Théâtre des Jeunes) donnera ses représentations en matinée, le dernier dimanche de chaque mois, dans la salle du Théâtre Beaumarchais. C'est le 28 de ce mois qu'il inaugurera la saison 1890-1891.


Échos divers et communications


 Dans L'art moderne (Nos des 3, 10, 17, 24, 31 août, 7, 14 et 21 septembre) : Confiance en soi-même, bien captivante traduction inédite de l'Anglais d'Emerson, par une inconnue. — L'avant dernier numéro de cette même revue contenait, sur les vieilles gardes du journalisme belge, un virulent article qui, mon Dieu, « chausserait comme un gant » nos bonnes badernes du journalisme parisien.
 La Wallonie prie ses collaborateurs français de s'adresser dorénavant à M. Henri de Régnier (6, rue Boccador), directeur à Paris de la Revue. — Les deux derniers numéros de cette publication sont particulièrement intéressants. Au sommaire (Juin-Juillet) : Stéphane Mallarmé : Ballet ; Jean Moréas : Le Trophée, Galatée, Chanson, Élégie première, Élégie deuxième, Églogue à Æmilins ; Pierre-M. Olin : Les Petits Enfants ; Henri de Régnier : Odelettes ; A.* : Sous les Yeux, Le vain sourire ; S. Ml : Impressions d'artiste ; Achille Delaroche : Vers ; Grégoire Le Roy : Laisse tomber les roses ; enfin une remarquable Chronique littéraire de M. Albert Mockel. — Le N° d'août est tout entier de M. Adolphe Retté. Les vers y alternent avec les poèmes en prose, et le tout est suivi d'une étude sur le haschich, lequel semble — pour une fois, savez-vous — avoir été le principal inspirateur de l'écrivain. Pour les amoureux de symbolisme très loin ésotérique : Soir trinitaire, et pour ceux que le haschich initia, les seuls qui pourront tout comprendre : Thulé-des-brumes et Crépuscule du soir.
 Un des derniers « lundis littéraires » de la Bataille contenait un article de notre collaborateur Louis Denise : Un précurseur de Brown-Séquard au XVIème siècle, d'où il appert qu'au temps de la Renaissance on « connaissait officiellement l'aptitude des sécrétions testiculaires à rendre aux tempéraments usés la belle vigueur de la jeunesse ». (Memorabilium utilium ac jucundorum centuriæ novem, auctore Anton. Mizaldo. — 1566).
 La Revue indépendante annonce qu'elle « vient de subir une transformation radicale », et s'efforcera désormais de n'être d'aucune école, accueillera indifféremment toutes les opinions. M. François de Nion en reste le Rédacteur en chef, et M. Georges Bonnamour devient secrétaire de la rédaction.

Mercvre.

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