Les Livres, etc. juin 1890

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Mercvre, « Les livres, etc. », Mercure de France, t. I, n° 6, juin 1890, p. 221-224.



LES LIVRES


 L'Heure enchantée, par Gabriel Vicaire (Lemerre). — Ce volume de vers est un recueil de petits poèmes et de chansons. Les petits poèmes, d'une intimité et d'une délicatesse charmantes, sont encore d'une bien savante naïveté. Ils semblent parfois d'un bon moine candide du XIIe siècle, ressuscité au XIXe pour composer en vers français, sur des sujets à peine profanes, quelque chose de fort semblable aux hymnes et proses latines où il célébra jadis les saints et les saintes de l'Église. Symboliques aussi, la plupart des poèmes de l’Heure enchantée. Les personnages : enchanteurs, fées, rois-mages, qui vivent dans de frais décors, sont chacun la personnification de quelque belle passion. Une Fée, c'est l'amoureuse dédaignant toute joie hormis l'amour ; Merlin, c'est le volontairevaincu de l'éternel féminin :
  L'amante gardera sa folle royauté,
  Et l'amant bienheureux bénira son servage.
  Tant qu'il aura sa douce reine à son côté...
 Il faut louer M. Gabriel Vicaire d'avoir, avec le plus grand soin, accommodé son vers et sa strophe à la pensée qu'il a voulu exprimer, et cela sans disposer, comme d'antres, des myriapodes en combinaisons stupéfiantes. Marie-Madeleine, qui semble devoir être aimée plus encore que les autres pièces du volume, donne avec des trouvailles d'expression aussi bellement neuves que celle-ci:
  Le front échevelé comme un chardon-bourru
le plus parfait exemple de l'appropriation de la forme au fond. — Les Quelques Chansons, toutes d'un rythme gracieux et d'une allure coquette, sont un heureux intermède au milieu des tableaux de féerie que M. Gabriel Vicaire a composés. Elles s'harmonisent à merveille avec le reste de l'œuvre, et seront comme lui fort goûtées des lecteurs qui voudront se reposer un peu des poèmes compliqués d'aujourd'hui.

E. D.


 La Néva, poésies, par Louis Dumur (Paris : Albert Savine, Saint-Pétersbourg : ancienne maison Mellier). — Je ne dirai rien sur la prosodie de ce livre puisque aussi bien M. Édouard Dubus y a consacré un article auquel répond M. Louis Dumur (Mercure de France, numéros de mai et de juin). Je noterai toutefois que l'auteur obtient du vers construit sur l'accent tonique fixe de fort beaux effets d'alanguissement, de monotonie, de paix et de grandeur : certaines de ses descriptions de la nature sont d'une incomparable majesté. Mais il me parait sans réplique qu'un tel vers ne saurait convenir à tous les sujets, et que l'employer toujours serait se priver des infinies ressources d'expression que permet la position facultative de l'accent tonique.

A.V.


 En Amour, par Jean Ajalbert (Tresse et Stock). — La moins compliquée des histoires, le développement logique d'un fait inéluctable, une constatation navrante de la fatalité. Une jeune fille se lie avec un jeune homme de condition sociale supérieure à la sienne ; advient une grossesse : épouvantement de la fille, embêtement intense de l'homme ; puis, après un avortement réussi, lâchage de la femelle encombrante par le mâle égoïste — et c'est tout. Bien banale et bien mince aventure, comme on voit ; aussi n'est ce point dans l'anecdote que git l'intérêt de l'œuvre. M. Jean Ajalbert, qui, comme tant d'autres de notre génération ennuyée n'a point de la société actuelle une vision absolument folâtre, s'est demandé, avec pitié sans doute, comment atteindrait à l'amour une fille pauvre honnête un peu moins brute que son entour, et il est évident que pour lui ce qui arrive à l'ouvrière Marcelle, honnête indubitablement, ne pouvait point ne pas arriver — bien que son amant Paul ne soit ni plus ni moins égoïste que tous les hommes. C'est à la preuve de ceci que l'auteur applique ses excellentes qualités de psychologue sincère et d'observateur exact, avec une concision et une probité remarquables, dans un style « impressionniste » qui rappellerait — moins précieux cependant — celui dont M. Paul Adam écrivit Soi. Mais ce n'est ici le lieu de discuter ni le procédé ni l'esthétique de M. Ajalbert (sur quoi je reviendrai peut-être prochainement), et je lui chercherai querelle seulement à propos de deux inexactitudes impardonnables à un si grand ami de la vérité vraie. 1° Paul, pschutteux un rien plus grave que ses serins d'amis a par moments des réflexions qui n'appartiennent qu'aux intellectuels : or, Paul n'est pas un imbécile, mais il n'est pas non plus un intellectuel ; 2° l'avorteuse... Certes le langage est juste sinon la scène, mais on croirait lire Les Mystères de Paris.

A.V.


 Confessions d'un mangeur d'opium, de Thomas de Quincey, première traduction intégrale, par V. Descreux (Savine). — Nous signalons avec plaisir cette première version complète d'un livre déjà très connu par les traductions partielles d'Alfred de Musset (L'Anglais mangeur d'opium) et de Baudelaire. M. V. Descreux n'est pas, bien entendu, un traducteur de génie comme Baudelaire, mais il a fait un travail très acceptable, très consciencieux et qui manquait. Et il n'est pas facile de traduire un livre comme celui de de Quincey, écrit dans un style qui chante, toujours lyrique, avec le rythme presque de la poésie, une prose trop poétique sans doute, péchant par excès de qualités, mais avec cela merveilleuse, une chose nouvelle.
 En effet, tout le livre de de Quincey, dans son temps, était nouveau. Ces confessions d'un esprit hanté, d'une âme souffrante, ces étonnantes révélations de l'enfer et du paradis d'opium, prennent rang parmi les plus précieuses confessions que nous ayons. Ce sont des documents humains d'une valeur inestimable, étant, comme dit M. Descreux, « une autobiographie et le récit d'expériences nombreuses et variées sur un des agents les plus puissants que la nature ait donnés à l'homme.. » Précieuses par l'analyse des faits, elles le sont autant ces confessions, comme littérature. De Quincey est à la fois la victime de l'opium et son prêtre ; il s'agenouille devant son effroyable Déesse et entonne lui-même les hymnes de son propre martyre. — La Déesse accepta le sacrifice en donnant à son adorateur l'immortalité.

Arthur Symons.


 Les évolutions de la critique française, par Ernest Tissot (Perrin et Cie.) — L'auteur divise la critique en trois catégories : la critique littéraire, la critique moraliste, la critique analytique. Il étudie dans la première MM. Ferdinand Brunetière et Jules Lemaître, dans la seconde Barbey-d'Aurevilly et Edmond Scherer, dans la troisième MM. Paul Bourget et Émile Hennequin.
 La place nous manque aujourd'hui pour rendre compte de ce livre, dont nous reparlerons dans notre prochain numéro.

A.V.


 L'Inutile Beauté, par Guy de Maupassant (Havard). — Qu'est-ce que la pensée humaine ? Cette question vient d'être résolue par M. de Maupassant : — « Une fonction fortuite des centres nerveux de notre cerveau pareille aux actions chimiques imprévues, dues à des mélanges nouveaux, pareille aussi à une production d'électricité créée par des frottements ou des voisinages inattendus, à tous les phénomènes enfin engendrés par les fermentations infinies et fécondés, de la matière qui vit ». — (page 40).

R.G.


 Dans la lettre de M. René Ghil, au numéro de mai, il faut lire (4me alinéa): « L'Œuvre: c'est, en effet, l'Individu et la Collectivité... » au lieu de : « L'Âme: c'est, etc... »


Échos divers et communications


 Ephraïm Mikhaël est mort le lundi 12 mai. Quoiqu'il fût très souffrant depuis quelque temps déjà, ses amis étaient loin de s'attendre à un si rapide dénouement. Le poëte de l'Automne et du Cor fleuri se survit en des vers qui seront bientôt publiés.
 Sous ce titre : La Bataille littéraire, la troisième page de la Bataille est exclusivement réservée tous les lundis à la littérature. M. Camille de Sainte-Croix, dont on y lit un original article chaque semaine, à la rédaction en chef de cette partie du journal, qu'il a su rendre tout à fait intéressante. — Avis à ceux qu'écœure l'ordinaire banalité des suppléments dits « littéraires ».
 Un abonné nous demande si nous pouvons lui indiquer le nom du fauteur de ce charmant distique :
  Mais nos goussets, moins heureux que les Gaules,
  N'ont point connu l'invasion des Francs.
 Consultée, la rédaction tout entière a donné sa langue aux chats. — Le concours reste ouvert.
 M. Louis Pilate de Brinn'gaubast ne fait plus partie de la rédaction du Mercure de France.
 Un grand concours international de littérature et d'art (Prose, Poésie, Dessin et Musique), absolument gratuit pour tous les concurrents, est ouvert par le Nord Littéraire, sous les auspices de MM. Leconte, de Lisle, François Coppée, Sully-Prudhomme, Nadaud et Desrousseaux. — Nombreuses récompenses. — Demander le programme au Secrétariat, 113, rue de Paris, à Valenciennes.
 L'Ermitage, revue mensuelle née en avril et à qui nous souhaitons la bienvenue, nous envoie son N° 2. Nous y remarquons une poésie de notre collaborateur M. Laurent Tailhade: Le Blason de Flore ; deux sonnets de M. Auguste Dorchain ; un substantiel article de M. Henri Mazel : Le Problème religieux ; et deux ballades de M. Georges Fourest.
 Dans la Revue Bleue (N° du 3 mai), un curieux article de notre confrère M. Henry Lapauze sur Tolstoï pédagogue.
 L'Art Moderne (Bruxelles), que MM. Octave Maus, Edmond Picard et Émile Verhaeren maintiennent à une si belle altitude d'art, a publié dans ses derniers numéros d'intéressants articles sur Hans Richter, les Poèmes anciens et romanesques d'Henri de Régnier, la Bête humaine, la Musique russe.
 La France moderne (Marseille) vient de terminer la publication de Byzance, la nouvelle œuvre de M. Jean Lombard, qui va paraitre chez Albert Savine.


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