Proses de Décor : Le Festin des Barbares

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Charles Merki, « Proses de Décor : Le Festin des Barbares », Mercure de France, t. III, n° 24, décembre 1891, p. 348-351


PROSES DE DÉCOR
LE FESTIN DES BARBARES


 Les Barbares mangent et s'enivrent. On les voit chaque nuit, sur les hantés terrasses des palais et des temples dominant la Ville conquise, festoyer bruyamment aux flambeaux et se gorger de viandes et de vins. Ceux qui les approchent les trouvent couchés sur les lits consulaires, vautrés demi-nus parmi les draperies impériales et parés obscènement de joyaux volés. Sur 1a tête, ils portent les couronnes d'or et de gemmes enlevés aux statues des Dieux; aux poignets et aux doigts, ils se mettent des bracelets et des bagues faits de l'or et des pierreries dont ils dépouillèrent les tombeaux; sur la poitrine, ils ont les colliers précieux arrachés aux femmes le jour du massacre et du pillage. Leurs faces hideuses de Barbares sont peintes; leurs corps de Barbares sont tatoués d'images érotiques. Quelque-uns dédaignent les saillons et les peaux de bêtes, se drapent, superbes, dans des laticlaves et des robes sacerdotales que froissent leurs armures de Barbares, leurs armes de barbares. Ils boivent dans les vases sacrés et les souillent de crachats ; ils mangent de la viande ignoble dans la vaisselle d'or du Saint-Collège. Ils se font servir et contenter la chair par des troupeaux de serfs agenouillés et de belles filles nues, — qu'ils violent avec d'immondes paroles. Lorsqu'ils sont ivres et repus, ils commandent à quelque gypsie égaré vers leurs bastilles de chanter les chansons grossières de leur pays ; ils lui donnent dérisoirement les entrailles des animaux impurs, pour y chercher les Lignes Augurales des Destins, et le jettent pieds et mains coupés dans les fossés de la citadelle. Parfois, tandis qu'on brûle devant eux l'encens des cassolettes, c'est leur plaisir d'éventrer les femmes prisonnières ou de torturer les esclaves pour se faire livrer de fabuleux trésors enfouis. Parfois encore, ils descendent en cohue vers la Ville et saccagent les maisons patriciennes et se réjouissent aux cris des agonisants et à la lueur des incendies, et dansent, en frappant leurs armes de Barbares, des danses lubriques et guerrières.
 Mais quand la plupart sont las et dorment, dans la fraîcheur nocturne, un sommeil de brutes assouvies, — vautrés demi-nus sur les lits consulaires et les draperies impériales et parés obscènement de tous les joyaux volés — on en voit aussi qui s'accoudent aux créneaux, le front lourd, et des hautes terrasses des palais et des temples, longuement, tristement, regardent au dehors, vers la plaine, — comme s'ils regardaient vers l'avenir menaçant de colère et de proches représailles.
 Là-bas, par delà l'ombre de la Ville, assoupie dans sa lâcheté complice — et tellement tombée, par l'amour de son négoce, quelle ne s'inquiète même plus de ses Maîtres légitimes, — là-bas, c'est le camp des Croisés, — là-bas guette la foule implacable et vengeresse de l'armée assiégeante. — Aussi loin qu'on peut découvrir s'étend une seconde ville, enserrant la Cité prostituée, une ville immense dont les feux s'espacent dans la nuit et la campagne, s'essaiment après les rivières et les bourgs, et garnissent jusqu'aux collines de l'horizon. — Et les Barbares écoutent, anxieux, dans le silence de l'heure, le hennissement des cavales et les cris de veille, de graves chants de psaumes apportés par le vent, et se demandent combien ils se sont levés d'hommes pour la tuerie ?
 Depuis que de méchants moines prêchèrent la lutte exterminatrice, des multitudes accoururent telles de mouvantes forêts de piques — dans la clameur des trompettes et le roulement des machines de guerre. Il vint des patrices vêtus d'or avec les légions prétoriennes et des cavaleries d'estradiots et d'argyraspides. Il vint des phalanges de lansquenets et de reitres, des cohortes étranges sous le haubergeon et le pavois, parmi des oriflammes et des icônes byzantines. Il vint des troupes de paysans, conduits par leurs prêtres, armés des corsesques et des framées qu'ils forgèrent des socs de leurs charrues ; de pauvres gens parlant des langues ignorées, qui combattent avec des épieux comme pour abattre les loups et ne se font reconnaître qu'à la croix rouge cousue sur leur tunique. Chaque jour il en arrive encore et par milliers, des plus lointains pays. — Et chaque jour de même les attaques se rapprochent. Hier ils ont pris et rasé les faubourgs. Demain ils prendront la Ville et la Citadelle. Malgré la poix et l'huile bouillante et les catapultes des remparts la ruée furieuse des assaillants bat les portes, qu'elle défonce à coups de bélier. Les pierres de ses balistes insultent les murs et font brèche dans les donjons. Les Barbares, qui essayèrent tant de sorties pour brûler les tours roulantes et détruire les machines du siège, comprennent maintenant qu'ils n'échapperont plus. Et voici qu'à l'aube du carnage, ils se rappellent les grands chevaliers de fer apparus jadis devant leurs fossés, si beaux dans la lumière frémissante aigrettant, — le vermeil de leurs écus et l'acier de leur morions! — Ils se rappellent les varlets, blasonnés de gueules, l'escorte des Barons et des Leudes dont les blancs plumails ondoyaient sur les cimiers des casques ; puis des hérauts, sur des palefrois caparaçonnés d'or, qui sonnèrent l'olifant et s'approchèrent en pompeuse ambassade, sous les bannières de trêve, pour réclamer le patrimoine de leurs suzerains. Et cependant que des hautes terrasses des palais et des temples, ils regardent, les Barbares, si tristement, là-bas, le camp des Croisés — l'immensité de la ville ennemie enserrant leur ville réduite, la foule implacable et vengeresse de l'armée assiégeante qui déjà s'agite dans la plaine et reprend les armes, ― ils se surprennent à répéter les paroles prophétiques d'alors, les paroles des grands chevaliers de fer, et le défi de leur bravoure et de leur jeunesse, ― qui entraîna la multitude à l'égorgement des derniers mercenaires, et tout à l'heure encore planera sur la citée dévastée, dans l'ironique splendeur de leur dernier soleil :
 — Nous sommes les Dieux en exil et les Rois sans royaumes; nous sommes les Despotes errants et les Pèlerins de la Foi; nous sommes les Princes du Saint-Empire que vous avez dépossédés! — Nous sommes ceux que vous croyez toujours des enfants, le cœur faible comme leurs pères, et qui se dressent et veulent vous chasser de leur territoire !
 Gardez-vous bien, les mauvais Béotarques et les pillards de Delphes, car nous avons de bonnes épées et des compagnons fidèles ! Avec nous marche tout le peuple des croyants. Il approche derrière le Labarum du Christ, sous la bénédiction des cardinaux et des archimandrites. Et quand il aura prié les saints et Madame la Vierge et que l'appel des clairons aura sonné sept fois dans le matin violet, il surgira la guisarme au poing, en des hourrahs de victoire, sur les remparts écroulés de vos bastilles maudites !
 Et vos corps décapités et sanglants, vos corps hideux de Barbares, vos corps tatoués d'images lubriques, il les fera piétiner par nos chevaux, il les traînera, déchiquetés par nos chiens sur les dalles et les mosaïques de la Ville sainte, sur le pavé reconquis de la Voie Triomphale, ― tandis que nos cortèges de pourpre monteront l'Acropole !...

Charles Merki.



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