Simples notes

De MercureWiki.

Version du 26 mai 2011 à 08:22 par Admin (discuter | contributions)
(diff) ← Version précédente | Voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)
 
Charles Merki, «  Simples notes », Mercure de France, t. II, n° 17, mai 1891, p. 278-280.


,
SIMPLES NOTES

Pour Jules Renard.

I


 Pourquoi tapons-nous toujours sur le bourgeois ? Il est visible qu'il s'amende. Déjà, certains boutiquiers comprennent l'infamie du commerce et n'accusent plus qu'un prénom sur leur porte. Couramment, on écrit : Maison Gustave, Maison Paul, Maison Prosper. Les bistros, les coiffeurs, pour faire plaisir à leur clientèle, ajoutent : Ancienne Maison Victor, et les plus méticuleux : gendre et successeur.
 Le renseignement suffit au public, et la famille n'est pas déshonorée.


2


 Quand on débute dans la vie, on est très choqué d'y surprendre tant de goujats. Des gens qui vous ont été présentés, avec qui vous avez soupé chez les filles ou ergoté dans un salon, vous tournent le dos, ne répondent point à votre salut. Pendant des mois, ils vous croiseront sur le trottoir, vous heurteront sans même s'excuser. Néanmoins, ils ne vous reprochent rien d'infamant, car, un matin, ils arrivent la gueule souriante, les mains ouvertes, et causent comme s'ils vous quittaient de la veille. C'est qu'ils quémandent un service ou se préparent des compères pour un mauvais coup.
 II faut réfléchir aussi et penser qu'on connaît trop de monde. En observant avec chacun les strictes lois de la politesse, on userait deux chapeaux tous les ans.

3


 Littérateurs, nous ne multiplierons jamais assez les mesures sanitaires. Méprisons-nous les uns les autres ; défions-nous d'autrui comme nous devrions nous défier de nous-même, c'est ainsi que parle la Voix de Sagesse. N'oublions pas qu'en jouant au « cher Maître », on est très cabotin, et que tout disciple est un gobeur. N'admettons point de faire nombre dans les coteries et repoussons toute idée de rivalité. L'égoïsme nous défend de reconnaître des supérieurs ; et puisque nous savons être la Toute-Science et l'âme que favorise l'inspiration divine, nous n'avons point d'égaux. Rendons-nous enfin justice : notre personnelle esthétique prévaudra dans les siècles des siècles. Elle est la seule et la vraie.
 Des chroniqueurs peuvent surgir, qui nous questionneront sur « l'Evolution littéraire »; nous leur débinerons systématiquement ceux qui se disent le prochain. Modestement, il nous faut le hurler : nous avons du génie.
 — Ah ! vous avez eu le nez creux, M. du journalisme ! ... Vous êtes venu où il fallait ! ... Il n'y a pas à dire, l'art, c'est Moi !
 Dès l'abord, ce raisonnement épate et scandalise les camarades; mais on s'y accoutume; on se représente qu'à moins d'être idiot, on en aurait affirmé autant.

4


 L'homme en blouse a trois principales haines : le haute-forme, la canne, le pince-nez, — c'est-à dire ce qui constitue, pour lui, le Monsieur. — Jalousie de brute qui se torche avec sa manche, n'ayant point de mouchoir, — révolte de crapule, proclamée souveraine, et qu'une apparence de mépris pour son fumier fait rêver de vengeresses agressions.
 Mais n'est-il pas délirant de rencontrer des gens de lettres, réputés gens d'esprit, qui s'affublent de ces colifichets d'aristos et réclament pour la Sainte-Populace, et barbottent dans la sociologie ?
 C'est à courir dessus, à saisir quelqu'un de la bande par le collet de sa redingote, pour lui crier : — Triple imbécile, comprends donc ! Le jour de l'anarchie, tu seras le premier que l'homme en blouse étendra dans le ruisseau, de son fusil volé. Il te prendra ton paletot, ta culotte et le reste. Il se fiche bien de tes déclamations et de la fraternité. Ce qu'il veut, c'est ta place, ton dîner qu'il sait meilleur, tes souliers plus fins, ton absinthe mieux sucrée. Quand tu lui auras aidé à descendre dans la rue, il montera jusqu'à ta chambre, il te passera sur le ventre et se paiera ta femme ! ...


5


 Il arrive de temps à autre qu'un directeur de théâtre vous refuse une pièce. Le traiter de crétin, en refermant la porte très fort, est une vengeance facile et certainement théâtrale, mais qui ne l'atteint guère.
 Mettez-vous quatre, pauvres auteurs transis, et criez par les rues que la boîte du susdit ne fait pas d'argent. Si vous l'imprimez, c'est mieux encore. L'entrepreneur peut se démener, envoyer des notes rectificatives, arguer de son livre de recettes, la chose se répandra quand même, — tant on se plaît à désobliger le voisin. Le vide fera le vide, ainsi que la foule fait la foule par les billets donnés et les réclames impudentes. Vous aurez ainsi le réjouissant spectacle d'un homme qui mange les bénéfices malhonnêtement acquis avec les Ohnet et les Sardou du vaudeville, et se lamente devant les boursiers véreux qui le commanditent, au lieu de tripoter les mollets des petites figurantes.
 Pour nombre de ces flibustiers qui détiennent les scènes, c'est autrement désagréable que de recevoir du pied au cul.

Charles Merki.

Outils personnels