« Mercure de France »

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Alfred Vallette, « "Mercure de France" », Mercure de France, t. I, n° 1, janvier 1890, p. 1-4


« MERCURE DE FRANCE »


 Peut-être ne messied-il point de redire, alors que la Pléiade devient Mercure de France, ce qui a été répondu naguère aux imputations d'une Presse mal avertie, et de défendre par avance notre œuvre contre les appréciations erronées ou maladroites. Il est d’accoutumée, en effet, parmi nos confrères des grands quotidiens, d'infliger l'ironique épithète de décadente à toute publication ou s'essaient de jeunes écrivains aimant l'art, curieux, certes, de formules inédites, mais surtout consciencieux, ayant horreur de la phrase toute faite et du mot banal, du cliché quel qu'il soit. Nullement, d'ailleurs, nous ne nous rébellerions si par décadent nos chroniqueurs cotés n'entendaient charabia, pathos, incohérence, pour avoir étudié le cas en de petites feuilles où, apparemment, l'incohérence, le pathos et le charabia tenaient lieu d'esthétique et de pensée. Mais ces éphémères gazettes furent stériles, et il importe de distinguer entre les humanistes de dix-sept ans qui les rédigeaient, Charlots de lettres vite exténués, et les jeunes laborieux en quête d'une vierge expression du beau et du vrai tels qu'ils les conçoivent en ces temps complexes. Or, au sens que les quotidiens attribuent à cette étiquette, la Pléiade ne fut point décadente, et le Mercure de France ne le sera pas davantage.

 Mais, pour ne point choir dans la puérile hérésie de forme qu'on sait, il est cependant possible que, sans jamais cesser d'être clairs, nous n'écrivions pas absolument de ce style et sur ces idées qui s'imposent aux auteurs ambitieux d'accaparer tous les suffrages, et qui partant se résignent à une banalité de bon ton. Ils ont évidemment raison au point de vue pratique, et le nombre de ceux qui ont ainsi raison fut toujours de beaucoup le plus considérable ; mais à l'autre point de vue — celui de nos maîtres, sans les nommer — il n'apparaît pas que nous ayons si grand tort. Il y eut bien, voici quelque trente ans, des écrivains réputés maîtres dont l'outil fut la langue bonne fille, lâchée, musarde, que de charitables critiques ne se lassent point de nous offrir comme modèle de la langue classique de France ; encore ceux-là vécurent-ils à une époque autrement bénévole au littérateur que ne l'est ce dernier quart du siècle, en des jours où il était admis qu'on « écrit comme on parle » et où l'on croyait à la « vieille gaîté gauloise ». Mais, depuis cet âge d'or, combien d'illusions mortes ! Outre qu'il faille aujourd'hui, pour être classé quelqu'un, mettre au moins une pensée dans un livre, le nihilisme scientifique et le positivisme de la vie moderne, excessivement dure à l'individu pensant, ont fait de nous des êtres trop peu semblables aux hommes de ces générations pour que nous nous intéressions aux choses où ils se complurent, et que nous les disions aussi verbeusement et avec le même garçonnisme. Il semble que nous sommes nés trop réfléchis, et nous avons dû, en venant au monde, tourner sept fois notre langue avant de pousser ce premier cri qui était comme l'acquiescement à l'existence égoïste, étroite, affairée, vide de toute foi réconfortante, qu'on nous léguait. Si nous portons dans le monde, par instinct de sociabilité, un visage souriant et une certaine bonhomie, il est avéré — presque toutes les productions littéraires et artistiques des hommes nouveaux en témoignent — que notre moi intellectuel sourit bien rarement, dit juste ce qu'il doit dire, sans digressions inutiles, sans flânes ni promenades, si tentantes soient-elles, parmi les idées à côté.
 Et ce qu'il doit dire, pour peu qu'il soit sincère, ne semble pas précisément conforme aux rabâchages de convention dont on nous sature l'intellect. Un journaliste écouté, point suspect de pessimisme, a pourtant osé cette récente affirmation que « le monde va vers une morale nouvelle ». Il est pertinent qu'en tout, partout, à tous les étages sociaux, il y a évolution rapide, et qu'on ne voit plus aujourd'hui comme on voyait il n'y a pas vingt ans. Mais, soit respect de la tradition, soit flagornerie auprès d'un public inconsciemment hypocrite, la Presse se tait volontiers sur le fond des questions brûlantes. Or, ce que chacun pense et que personne ne formule, ces idées paradoxales et subversives en 1890, codifiées en 1900, il nous serait agréable d'en écrire. Œuvre de démolisseurs, soit ; mais quand l'écroulement final de la maison n'est plus qu'une affaire d'heures, n'y point aider prouverait qu'on n'en désire point la reconstruction prochaine.
 Aussi, des trois buts que peut se proposer un périodique littéraire — ou gagner de l'argent, ou grouper des auteurs en communion d'esthétique, formant école et s'efforçant au prosélytisme, ou enfin publier des œuvres purement artistiques et des conceptions assez hétérodoxes pour n'être point accueillies des feuilles qui comptent avec la clientèle — c'est ce dernier que nous avons choisi, nous connaissant du reste trop déplorables spéculateurs pour espérer la métamorphose de nos écrits en or, et sachant introuvables en cette transitoire période que nous traversons les éléments d'une école littéraire.
 Au surplus, qu'on me permette de le rappeler, cet article est une simple précaution contre d'adventices erreurs de jugement, et n'a aucune tendance à s'ériger en programme : chacun est ici absolument libre, responsable de ses seuls dires et point solidaire du voisin. Je ne veuille pas non plus avancer que nous serons toujours originaux, présomption juvénile dont nous sommes tout à fait incapables. — Mais si dans notre collection, pourtant, se révèle çà et là une œuvre d'art originalement conçue et parfaitement eurythmique, nous n'aurons pas été inutiles, ayant intéressé non le public, indifférent en ces matières, du moins les artistes ; et si d'aventure, en morale, il se rencontrait dans nos pages une vérité neuve où quelque idée d'avant-garde, nous aurions justifié notre titre — un peu prétentieux sans doute, mais dont l'archaïsme nous plaît.

Alfred Vallette

Décembre 1889.


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