Proses Moroses: - L'Enfer

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Remy de Gourmont, « Proses Moroses : - L'Enfer », Mercure de France, t. I, n° 3, mars 1890, p. 85-86.


PROSES MOROSES

b. — L'ENFER


 Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique écrivait.
 Au début de son léger Monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme, base de toute morale vraiment sérieuse :


il y a un enfer


 Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix ; cuisinait les sauces au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, trempait dans la résine, pour les illuminations anniversaires, les cheveux blonds des Bien-Aimées et la barbe des Amants ; il élargissait de vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citron dans un punch, des énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes ; il arrosait de plomb fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de feu ; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses ; là, un racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la chair stérile des vierges folles ; — et des cœurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.
 L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec, le plus grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînés de la honte, les tenailles de la désolation.
 Ensuite, il passa aux preuves.
 Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et disant, avec des yeux pleins d'une épouvante infinie : je suis en enfer ! » Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même, le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres, rejetés, momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en feu, ou bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent, comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à revenir asperger d'innocentes créatures, avec un liquide plus corrosif que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine ironie : Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer.

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 Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé ni de la lampe morte.
 L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête méditatrice, il la releva soudain, et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces quelques syllabes :


Et moi aussi, j'irai en enfer


 . . . Et des cœurs tombaient sous la meule infernale, aussi pressés que des grains de blé.

Remy de Gourmont.

30 Janvier 1890.

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