Du Rêve
Jean Court, « Du Rêve », Mercure de France, t. II, n° 14, février 1891, p. 93-96.
DU RÊVE
A G. M.
Des larmes d'or tombent du masque de la Lune
Qui laisse errer sa jonque, au gré de ses douleurs,
Sur les tristesses violettes de la brune.
Et son geste indolent sème l'une après l'une,
Dans ce vèpre automnal, de maléfiques fleurs
Qui constellent le ciel de cruelles pâleurs.
Lente, lente et bercée ; elle vogue la Lune,
Endormie à demi dans sa robe d'argent;
Parmi les fleurs de nuit qu'elle égrène en songeant,
Elle vogue à jamais vers l'illusoire dune
Qui s'estampe en un leurre de brouillards très fins,
Au milieu d'un cortège bleu de fols dauphins.
Sans espoir d'atterrir à l'Ile fortunée
Où doit finir sa vagabonde destinée,
Vogue, vogue à jamais, la Lune condamnée.
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I
Et c'est dans la splendeur d'un fabuleux matin
Le départ du bon Roi pour une Palestine
Que nul paladin
N'a jamais déflorée au taillant de son glaive.
Et le Roi rêve
De voir claquer son étendard,
Vierge comme la Ville au faîte du rempart,
Et le Roi rêve
Innocemment que la conquête sera brève.
Autour de lui les puérils et fols seigneurs,
Seuls compagnons de l'équipée,
Brandissent la loyale épée
Et poussent des clameurs
De joie, en dressant haut leur longue lance;
Et les gonfanons verts flottent dans le soleil...
D'or et d'argent vêtu, le jeune Roi s'avance,
Le Roi s'avance dans l'éveil
De ses illusions premières.
Et, cependant que ses blanches bannières
Claquent dans le soleil,
Il chante,
Il chante le très noble espoir qui le tourmente :
p. 94« Comme sous un souffle de flamme
S'exaltent mes désirs virils;
Qu'importé les futurs périls :
Une fleur a fleuri mon âme!...
Des Messagers clairs sont venus
Qui m'ont dit : « Tu ceindras le glaive,
« Et tu chevaucheras sans trêve,
« A travers les vaux inconnus,
« Jusqu'à la Citadelle haute
« Dont les créneaux crèvent les cieux.
« O Roi va donc, insoucieux,
« Le Palais vide attend son hôte!»
Et j'irai, le premier de tous,
Opérer l'épique escalade.
Méprisant la vaine peuplade
Des tristes railleurs et des fous.
Je serai le prêtre des prêtres
De l'unique Divinité,
Vers qui de toute Eternité
Monte la prière des Êtres.
Spoliateur essentiel
Mon règne n'aura point d'automne,
Car je tresserai ma couronne
De fleurons dérobés au Ciel! »
Ayant chanté cela très gravement, le Roi
Caresse la crinière de son palefroi,
Puis abaissant, d'un geste qui salue,
Son épée à la gloire a jamais dévolue,
Tandis que douze héros d'or
Sonnent du cor,
Et que clame la populace,
Il part au galop, l'Elu du Destin,
Et l'éclair bleu de sa cuirasse Brille longtemps par le chemin.
•
La Princesse enfantine qui l'aima d'amour,
Regarda l'occident jusqu'à la fin du jour
Et puis mourut parmi l'essor des tourterelles!...
p. 95Elle mourut en envoyant de longs baisers
Cueillis au miel de ses désirs inapaisés
Montés à ses lèvres décloses...
Et le ciel fut jonché d'une moisson de roses.
II
Le bon Roi chevaucha sans que le moindre écueil
Heurtât son rude orgueil.
Les ennemis ne purent compter leurs déroutes!
Maintes bastilles, maints châteaux,
Qui se dressaient farouchement sur son passage,
Furent pris et mis au pillage
Et leurs défenseurs pendus aux créneaux.
Il traversa les mers où chantent les Sirènes,
Et les bois peuplés d'oiseaux fabuleux,
Il traversa les mers, et les bois, et les plaines,
Sous des ciels noirs, sous des ciels blancs, sous des ciels bleus.
Aux soirs de lassitude et de lourdes tristesses,
Des femmes au sourire ensorceleur
Tendaient leurs mains dispensatrices des caresses,
Et pour enamourer son cœur,
Son cœur aride et tel que les citernes vides.
Elles semaient sur le chemin des fleurs perfides
Dont les pistils fumaient comme des encensoirs
Dans l'air tiède des soirs !
Mais le héros, drapé dans son orgueil farouche,
D'un geste abolissait les charmes corrupteurs
Et le male artifice des femmes, des fleurs,
Sans même tenter l'escarmouche.
Car, des jardins d'amour, volontaire banni,
Il allait, méprisant les voluptés coupables.
Dédaigneux comme un dieu des sanglots d'infini
Qui convulsaient les choses périssables.
III
Vers le sacre promis, il marcha sans faiblir;
II vit ses blonds cheveux blanchir,
Et ses désirs tomber comme des fleurs fanées;
II vit s'user ses forces, s'éteindre ses yeux,
Ses compagnons mourir en rudes agonies...
p. 96Et lorsqu'il regardait les cieux
Tout son cœur palpitait d'angoisses infinies!
Son armure faussée en un fatal combat
Meurtrissait sans répit son épaule débile;
Son casque défoncé lui fut plus dur qu'un bât
Et son glaive inutile,
Trop pesant maintenant, se rouillait dans sa main,
Et ses pieds las bronchaient aux pierres du chemin.
Depuis longtemps déjà, les merveilleuses Femmes
Ne venaient plus semer des fleurs,
Pour bercer ses douleurs,
Aux paisibles clartés des soirs d'or et de flammes.
Exécuteurs de sinistres décrets,
Des vents néfastes hululaient par les forêts,
Par les forêts et par les plaines,
Dépouillant les vergers, saccageant les moissons...
Et les claires fontaines
Pour jamais taisaient leurs chansons!
Le Roi sentant alors que son heure était proche,
Et qu'il ne verrait point le Chanaan prédit,
Se coucha tout du long sur une aride roche
Et proféra cet interdit,
Avant de s'endormir sans peur et sans reproche :
« Les fourbes Messagers du Songe initial
Ont parjuré leur glorieuse prophétie!
La Terre est veuve désormais, car nul Messie
Ne mènera son peuple au pays nuptial.
De rapaces oiseaux dégringolent des nues
Avec des chairs de dieux dans leur rostre sanglant !
Les portiques du ciel écrasent en croulant
L'Espoir suprême qu'exaltaient nos Ames nues.
Les dieux sont morts, les cieux sont vides et la Croix
Se consume en la pourpre de ce soir tragique...
Des tocsins d'épouvante ébranlent les beffrois!
— Puisqu'enfin tu t'approches, ô mort pacifique,
Tends vers mon cœur meurtri tes exorables mains
Et rends-lui le sommeil des nuits sans lendemain. »
Jean Court.
Classement
Pages sources
Page 93Page 94Page 95Page 96MercureWiki, révision 12199, 2011-05-24. Wikitexte original.