Enilde. Viviane. Elaine. Genèvre
Jean Lorrain (d’après Tennyson), « Enilde. Viviane. Elaine. Genèvre », Mercure de France, t. VI, n° 35, novembre 1892, p. 238-239.
ENILDE
Enilde songe à l'âtre empli de cendre grise, A sa tunique à trous se déchirant au col, Aux fleurs qui vont bientôt, mortes, joncher le sol Avare, aux jours plus courts, à sa mère indécise.
Enilde songe au lin trempant dans le lavoir, Aux ramiers dans la tour et soupire, sans voir Qu'entrouvant doucement le volet qui l'abrite,
Un fils de roi s'arrête au seuil du vieux manoir. Et près d'Enilde, au pied du vieux mur qui s'effrite, Blanche étoile au cœur d'or, s'ouvre une marguerite.
VIVIANE
Elle a dompté les preux et Myrdhinn, la Galloise... Vil bétail endormi, ses doigts savants et doux, Ses bras frais ont ployé les rois à ses genoux, Ses clairs genoux frottés de myrrhe et de cervoise.
Aussi, pour bien marquer sa gloire et son dédain, Sur sa crinière d'or elle a du vieux Myrdhin, Mage et preux, arboré la couronne et le casque.
Le heaume a pour cimier un mufle de tarasque, La dame a pour défi son mépris souverain, Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque. p. 239
ELAINE
Un essaim de ramiers rôde autour de ses hanches, Blanc essor attiré par la blancheur des lys; Au loin, sur l'or rosé d'un ciel aux tons pâlis, Le manoir d'Astolat et ses tourelles blanches.
Elaine, aux yeux d'aurore, au rire humide et frais, A sa place marquée aux jardins des cyprès; Elaine avec les lys sera morte à l'automne.
Elaine est destinée aux éternels regrets, Et, présageant l'ennui d'une fin monotone, Pâle et froide à ses pieds, fleurit une anémone.
GENÈVRE
Elle songe a l'abîme où, degrés par degrés, Morne elle est descendue, au clos du monastère Où mûrira sa faute, et les fleurs du parterre Font pleuvoir sous ses doigts leurs boutons massacrés.
Elle songe à sa gloire au milieu des huées S'écroulant, aux pudeurs de son lit remuées, A sa honte en pâture offerte aux courtisans;
Elle songe à ses yeux, autrefois méprisants, Et sur sa robe étroite, où pas un pli ne bouge, Sinistre et douloureux saigne un large iris rouge.
Jean Lorrain.
(D'après les Idylles du Roi, de Tennyson).
Classement
Pages sources
Page 238Page 239MercureWiki, révision 24124, 2014-12-24. Wikitexte original.