Aux marges de l'Évangile d'automne

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Charles Merki, « Aux marges de l'Évangile d'automne », Mercure de France, t. IV, n° 25, janvier 1892, p. 52-55.


AUX MARGES DE L'ÉVANGILE D'AUTOMNE


Nihil tam absurde dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum.

cicéron.

1


 Es-tu comme moi, mon frère ? — Lorsque je songe à toutes les choses que j'ai eu envie d'écrire, le sentiment de notre impuissance me navre.
 Nous découpons dans la marche tumultueuse de nos rêves et parmi les accidents journaliers de quoi faire trois ou quatre livres. Nous peinons — des mois — sur de misérables pages avec le désir aigu et l'illusoire promesse d'éterniser la sensation d'une heure, de graver quelque pauvre épisode qui serait l'idéal d'une vie, de consoler le cœur prochain — s'il est un cœur prochain — aux magiques splendeurs des imaginations qui furent notre joie, — et d'autres rêves nous hantent, d'autres idéals passent et nous poursuivent, que nous voudrions fixer encore, — et l'existence est finie quand nous avons à peine commencé.

2

 La voix du soir, ironiquement, chuchote:
 Au moment où vous vous êtes orientés vers la littérature, vous ne pensiez qu'à des profits immédiats d'argent et de gloriole. — Pourquoi sourire de pitié? Croyez-vous que les juvéniles aspirations de votre vanité soient si loin! — Derrière les difficultés, les désillusions sont venues, et — malgré vous peut-être — la conscience de l'art. Vous vous êtes réfugiés à ce Calvaire: vous criez que vous l'avez voulue, la croix où vous pantelez. Laissez donc; vous vous êtes faits intolérants pour vous persuader vous-mêmes; si vous êtes sincères aujourd'hui, vous l'étiez aussi naguère; l'àme d'octobre ne devrait point vous sembler meilleure que l'âme d'avril; elle est égoïste autant, désabusée sans doute, et bien lamentable, la veuve du fol enthousiasme; mais c'est toute son évolution.

 Car votre but n'a pas été atteint; quoi que vous cherchiez qui vous excuse, vous avez failli à vos vouloirs; vous êtes allés ailleurs et plus loin. — N'importe. — Vous regrettez parfois le bonheur des médiocres; vous jalousez leur triomphe et vous voudriez le leur voler, et vous parer de leur clinquant et vous vêtir de leurs sales oripeaux. Vous les croyez plus heureux de les savoir fêtés; vous vous dites qu'ils ont pris la bonne route, qu'ils tiennent au moins quelque chose des piètres satisfactions humaines.
 Pourtant vous devriez savoir qu'il n'est pas d'autre bonheur que le contentement passager de soi. — Et encore!...

3


 On les entend répéter : soyons des personnels.
 Mais ne faut-il pas être bien naïf ou bien outrecuidant pour se croire l'appelé, l'élu, l'incarnation d'une littérature — même aux derniers échelons — et prétendre avoir une seule pensée qui vous soit propre?
 Certes, si quelqu'un de nous, fût-ce le pire, — et surtout le pire — avait perpétré son livre aux siècles écoulés, j'imagine qu'il serait en effigie de bronze sur toutes les places publiques et périodiquement célébré dans sa ville natale; il n'y aurait pas assez de discouré académiques et d'éditions classiques. — Mais l'âge n'était point propice. Il est des courants d'idées qui se lèvent, traversent les générations et tournent les esprits, inconscientes girouettes, d'où souffla le vent. Le pire dont je parle, venu après Boileau, n'aurait point été le précurseur de Flaubert, mais l'imitateur de Boileau; il est dans la destinée de certains de toujours jouer les personnages de troisième plan et les seigneurs sans importance de la comédie; puis la littérature devait attendre des années avant de produire mieux que des La Harpe et des J.-B. Rousseau. Si nous n'avions pas eu la lutte des classiques et des romantiques et toutes les chicanes d'écoles et de sectes, nous en serions encore aux balivernes d'André Chénier. — Mais par ces termes génériques de classiques et de romantiques, d'un usage si fréquent, nous entendons que l'effort littéraire d'un moment, bien qu'il se manifeste de préférence en des êtres d'élection,est quand même une propriété collective, non l'apanage exclusif d'un trio d'élite. Et cela revient à dire qu on est toujours de son temps, quoi qu'on veuille. C'est triste à constater, mais dans cet immense clavier de noms qui sera au répertoire artistique du siècle, nous serons les cousins du baudet Jean Rameau. Et de même qu'on recueillit pieusement les minuscules sottises des derniers de la Renaissance et du Grand Siècle pour en former le trésor et l'anthologie de la littérature française, de même on ramassera nos obscurités, nos niaiseries, les rébus de nos symboles et de nos décadents pour les déchiffrer à la loupe, les montrer comme les curieux échantillons d'une époque.
 Vous pouvez dormir en paix, mes frères; nous aussi nous serons les classiques.

4

 On trouve de tout dans les vieux auteurs, et les apôtres de la repopulation à outrance devraient bien s'instruire chez le bonhomme Socrate, qui ne passa jamais pour un mauvais citoyen.
 « Ils proportionneront à leurs biens le nombre de leurs enfants, pour éviter les incommodités de la pauvreté ou de la guerre. »

5

 Quand on vous dit que le suffrage universel fut une invention de sacripants et d'imbéciles:
 — Il ne faut donner aux foules, crie l'évêque Synésius, qu'un enseignement proportionnel à leur intelligence bornée.
 Varron:
 — Il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vraies et en croie beaucoup de fausses.
 Joseph de Maistre:
 — La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc ils sont mauvais.
 Gabriel Naudé:
 — Les plus belles parties de la populace sont d'être inconstante et variable, approuver et improuver quelque chose en même temps, courir toujours d'un contraire à l'autre, croire de léger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer; bref tout ce qu'elle pense n'est que vanité, tout ce qu'elle dit est faux et absurde, ce qu'elle approuve mauvais, ce qu'elle loue infâme, et tout ce qu'elle fait et entreprend n'est que pure folie !
 Chamfort:
 — Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise; car elle a plu au grand nombre.
 On en citerait quarante encore; mais cette vieille commère de Montaigne les résume:
 — Démétrius disait plaisamment de la voix du peuple qu'il ne faisait pas plus de recepte de celle qui lui sortait par en hault que de celle qui lui sortait par en bas...

6

 Toujours nous regrettons le passé; c'est l'âge d'or des peuples et l'aube ensoleillée des êtres; et toujours aussi nous souhaitons de vieillir pour retrouver dans le futur ce passé d'idéal et ses simulacres de bonheur — comme s'il était possible d'éprouver deux fois les mêmes ravissements ou les mêmes peines.
 Avec cela il est des jours où l'on est meilleur et plus grand que soi; des jours où l'on s'accoude à sa table ainsi qu'on se pencherait a quelque balustrade de faîte pour regarder la vie; et la vie apparaît comme un immense vide que nous cherchons à combler de notre agitation puérile. Malgré les occupations, les distractions forgées, le voile parfois se déchire; il vient des heures de réflexion, terriblement lucides, où l'on retombe, où l'on a conscience du néant, où l'on se dit qu'il est enfantin de se créer un but d'art où de science, d'amitié ou d'amour, encore plus de dévouement social. — Toute philosophie aboutit à des maximes; l'affection n'est que faiblesse; la science n'est qu'une forme de la curiosité; et toujours l'inassouvissement. — Que reste-t-il alors? — Se résigner, s'en remettre aux guides bienveillants qui nous conduisirent par les voies d'espérance et nous firent traverser nos années de la terre en nous leurrant d'avenir. — D'ailleurs, on finit par croire à la fatalité, à tout l'inexorable de lois inconnues. Qu'on s'agite ou qu'on rêve, qu'on se défende ou qu'on s'abandonne, les choses n'arrivent qu'à leur jour, à la minute qui est leur minute, dans la succession des temps.
 Cesse donc de te révolter, mon orgueil, et pardonne aux autres comme tu te pardonnais à toi-même; nous ne sommes sûrs de rien et pas même de la douleur; à bien réfléchir, il n'est pas un instant que nous voudrions recommencer; et le grand charme de la vie, peut-être, — pour ceux qui peuvent vivre — c'est encore d'être inutile.

Charles Merki.

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