Comédies d'Aristophane

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Willy, « Comédies d'Aristophane », Mercure de France, t. II, n° 15, mars 1891, p. 182-184




COMÉDIES D'ARISTOPHANE


 Les Belles Infidèles ont fait leur temps; c'est les traductions que je veux dire : la Littérature est en progrès sur la Vie. En ce siècle photographe, le Réalisme a gagné l'Archéologie, même le doux songe virgilien (un peu fade et pâlot) des Humanités : le traducteur est exact, il veut l'être, et, maussade comme les lunettes d'un Privat-docent, l'Alceste intellectuel, gavé de grec, a de plus rares occasions de crier à la prose française, frivole Célimène : « Ah! traîtresse... » Que Perrot d'Ablancourt soit mort sans postérité, vous en en voulez la preuve? Dans l'Aristophane, on la trouve, dans l'Aristophane dont M. J. Denis, doyen de la Faculté de Caen, vient d'éditer une traduction posthume, confectionnée de grand ahan par Ch. Zévort; l'Introduction, aux documentations copieuses, a même la mélancolie romantique des choses inachevées... Pendent...
 Ouvrez ce bouquin; comparer c'est comprendre: choisissez donc un passage a votre goût [non Lysistrata, puisqu'on cette année de pudeurs éperdues la Fille Elisa se fait interdire, mais, par exemple, les Grenouilles et leur querelle si Femmes-Savantes des deux Poésies Eschyle-Leconte de Lisle et Euripide-Coppée (le cri barbare φλαττοθρατ opposé au refrain faubourien λήκυθον άπώλεσεν « il a perdu sa fiole »), ou bien les chœurs des Thesmophories, ceux des Oiseaux surtout, qui vous édifieront sur l'Atticisme, jugé la plus belle des choses humaines par Anatole France; ou encore les Nuées, au bouffon débordant de lyrisme, Falstaff jouant Ariel. « Nuées immortelles, prenons notre essor sur cette humide et légère parure qui nous révèle aux regards... »
 Votre choix fait, collationnez le passage lu dans les traductions précédentes : Artaud vous paraitra douloureusement vieux jeu; Poyard plus terne; Fallex plus làche (et fourmillant, d'ailleurs, d'extraordinaires strophes si pompier!) Ardant d'un fier courage, le valeureux Zévort a combattu le monstre; précis, nerveux, érudit, philologue, archéologue, il n'a rien épargné pour nous donner une idée exacte de ce Rabelais antique, le charme de la canaille et le mets des Jules Lemaitre.
 Une idée exacte? parbleu, tout calque est un Idéal! Son portrait du Sophocle scurille, ennemi forcené de toutes les décadences qui subtilisent, κομψευριπικως, n'évoque pas, ne pouvait absolument évoquer l'Athénien du Ve siécle, voisin de Phidias, dont les lèvres devinrent le sanctuaire favori des Kharites. Mais l'effort est louable, encore un coup.
 Très utile, la Préface, indispensable aux pères de famille qui pourront y puiser des renseignements faute desquels ils seraient exposés à demeurer quinauds devant leurs fils, bacheliers récents. La mort ayant trop tôt fauché le professeur Zévort, ils ignoreront toujours ce que fut la Parabase; mais il leur sera désormais loisible de lever des épaules méprisantes en lisant, dans les Manuels, que ce réactionnaire enragé, propriétaire foncier à Egine, plus rétrograde que M. Sardou, plus artiste aussi, moins gêné par la loi des Trente que l'auteur de Thermidor par la Censure, causa la mort du grand Novateur. Doctoralement, ils exposeront, entre le Chester et le Beurré gris, à leurs invités stupéfaits, un peu vexés peut-être de découvrir chez leur amphytrion tant de science, que vingt-quatre ans seulement après les Nuées — vingt-quatre ans, mon cher, ça compte! — Socrate bu gaiement la coupe empoisonnée, le matin où la blanche théorie revint de Délos à travers la bienveillante lumière.
 Au pittoresque argotier de Truandailles, l'helléniste arsouille dont on connaît la si j'm'enfoutiste dissertation, honneur du largonji platonicien, sur ό τι άν τυχώ au licencié ès lettres touranien des Blasphèmes, qui, dans sa « Réponse du Cyclope » :


Le tonnerre, fit-il, voilà : c'est quand je pète,

manifesta clairement un état d'âme idoine à la compréhension du drame satyrique, pourquoi diable un éditeur intelligent (mais si, mais si, il s'en trouve encore) ne demanderait-il pas une traduction d'Aristophane ? Commenté par les amusantes reconstitutions de Rochegrosse — au besoin, on appellerait à la rescousse, pour Lysistrata, le phallomane Félicien Rops — l'ouvrage se vendrait comme du (Monté) pin.

Willy.

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