Contes d’Au-delà : Le Rêve de la Mort

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Gaston Danville, « Contes d'Au-delà : Le Rêve de la Mort », Mercure de France, t. V, n° 29, mai 1892, p. 46-53


CONTES D'AU-DELA
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LE RÊVE DE LA MORT

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 La consigne, très sévère, fut rigoureusement observée, et, malgré toutes leurs tentatives, journalistes, étudiants, curieux, ne purent forcer la porte de la salle d'autopsie.
 Aux quatre coins, quatre tables de pierre s'érigent, allongeant leur sournoise masse grise rongée d'ulcères bruns, pareilles à d'antiques autels. Elles sont excessivement vieilles ; aussi le mol frottement des cadavres qui s'y étendirent les a-t-il vernies d'une patine, luisante comme celle qui distingue, au fond des cryptes, les dalles funéraires où l'on s'est trop agenouillé. Le milieu de la pièce, dont les murs blanchis à la chaux ne reflètent qu'une louche clarté, traversant les barreaux des fenêtres, étroites et prenant jour sur un jardin, qui se pare au printemps d'une jonchée de pervenches semées de roses trémières, s'égaie du clapotis d'une fontaine s'égrenant en cascatelle dans une vasque de métal brillant.
 Seul le garçon d'amphithéâtre se trouvait avec moi, occupé activement, en fumant une courte pipe, à trier une collection de calculs variés, qu'il avait sortis avec précaution d'une boîte en fer-blanc. C'était sa manie de collectionner ainsi ces petites pierres, qu'il recueillait, au hasard des ventres, près des entrailles pelotonnées et grasses ainsi qu'on ramasse les galets chatoyants, les coquillages nacrés, parmi l'enchevêtrement ambré, humide, des algues ou des fucus ; et silencieusement, il les rangeait en expulsant, à intervalles réguliers, des bouffées de fumée bleue dont l'âcre senteur corrigeait l'indéfinissable et fade odeur planant dans la demi-ténèbre.
 Après avoir consulté ma montre, dont les aiguilles me désespéraient par leur lenteur à se déplacer, je laissai échapper une exclamation vive traduisant mon impatience ennuyée. Il daigna alors quitter un moment son macabre travail pour me dire, après avoir inspecté le ciel, que couvrait le manteau diaphane des brumes matineuses :
 « Il ne peut plus tarder bien longtemps, monsieur le docteur ; il doit être, au moulage et on va l'apporter dans quelques instants. »
 Puis, secouant les cendres du brûle-gueule, il se remit méthodiquement à l'ouvrage.
 Vraiment cette attente trop longue m'agaçait, et la contemplation des tables, de la fontaine du bonhomme, que je connaissais également de longue date, ne me distrayait que médiocrement. Les Imaginaires, alors, me venant en aide, transfigurèrent l'espace morne et bassement réel : ne me trouvais-je pas dans quelque temple consacré à une farouche divinité, qui exigeait le tribut quotidien d'hosties humaines, et l'heure n'allait-elle pas sonner du sacrifice, que, grand-prêtre, j'accomplirais ? Et, de fait, la Science, que je m'honorais de servir en humble familier, figurait bien cette Idole, auguste, mystérieuse, puissante puisqu'elle commande à des milliers d'intelligences, et non pas fictive, mais vivant de souffrances, de labeurs douloureux, de sang, de larmes chaque jour versées pour elle, exigeante, ne livrant ses secrets qu'aux initiés ! Combien d'êtres se prosternèrent inutilement devant la Déesse au mutisme de sphynge et moururent, fervents martyrs, pour l'avoir connue... Et à mesure que les générations, toutes éphémères, disparaissaient, bues par le sable mol du Néant, elle s'exhaussait sur les féconds alluvions apportés par ces vagues de peuples, avant de disparaître.
 Une légère ombre de mélancolie commençait à m'envahir. J'éprouvait donc un joyeux soulagement lorsque j'entendis s'approcher des pas lourds et des coups ébranler la porte. Précipitamment, j'ouvris...
 On le jeta sans précaution sur un des blocs fruste, où il tomba rendant un bruit mat, comparable à celui que produirait un fort coup de battoir sur du linge mouillé.
  Il paraissait très court. Les porteurs s'en allaient.
 « Et la tête ? » demandai-je, ne la trouvant pas.
 « Elle doit être là, monsieur » répondit l'un d'eux, qui dénoua le drap sanglant.
 En effet, on la lui avait mise sous un bras.
 « Comme saint Denis, après la décollation », fit en souriant le garçon d'amphithéâtre, facétieux quelquefois.
 Redevenant sérieux, il retroussa ses manches...
 Le corps du guillotiné n'était pas encore occupé par la rigidité cadavérique. Tiède, souple, robuste, les muscles bosselant la peau, à peine maculée par endroits d'une pourpre spumeuse qui en soulignait l'éclatante carnation, il reposait dans une attitude calme et confiante, d'une belle pureté de lignes ; on eût dit un lutteur fatigué, si l'impression atroce causée par l'absence de visage, et le sillon écarlate qui sectionnait le cou, n'avaient rappelé à la hideuse évidence. De banales, d'attristantes considérations la fragilité de notre existence m'assaillirent malgré mes relations antérieures et fréquentes avec la mort. Il est vrai que la plupart des corps sur lesquels j'opérais avaient succombé après l'affaiblissement d'une lente maladie ou la survenue d'accidents les mutilant. D'autres, ceux des vieillards, se recroquevillaient, maigres, chétifs, débiles, déformés ; tous, enfin, se présentaient marbrés des taches rousses, vertes, lie de vin,. de la putréfaction, ne ressemblant déjà plus à aucune forme humaine, tandis que lui datait d'une heure... et une fraction infinitésimale de minute avait suffi pour mettre à néant sa vigoureuse santé, sa force d'athlète, souffler sa vie comme une flamme.
 Maintenant, la poitrine ouverte, où je fouillais entre les poumons, d'un rose fané, pour atteindre le cœur, ne faisait plus songer, devant la carcasse entamée, les côtes brisées en triangle, qu'à la dépouille de quelque étrange animal de boucherie.
 Pendant que mon aide décortiquait lentement la moelle, opération difficile où il excellait, la sortant des vertèbres délicatement, de même qu'on extirpe la succulente chair d'une patte de homard, je pris la tête du supplicié.
 Complètement exsangue, elle était horriblement pâle, les lèvres épaisses et sensuelles, violettes, et les yeux ouverts, fixes, à l'iris pers, ternis par une frêle buée qui en opalisait la transparence. Une soyeuse teinte bistre les cerclait. Je la tenais à deux mains pour l'examiner : les sinus frontaux énormes, le nez offrant une mince déviation en son milieu, les mâchoires inférieures extrêmement développées, donnant à la face une apparence bestiale que complétaient les pommettes saillantes, tous ces caractères formaient par leur réunion un type accompli de criminel.
 Je saisis un couteau que me tendait le garçon, et me disposais à fendre le cuir chevelu, de façon à mettre le crâne à nu avant d'en scier la boîte pour parvenir au cerveau, quand un bruissement bizarre, composé de sons articulés, encore que très faiblement, un bourdement de paroles confuses, m'arrêta. Surpris, je regardai autour de moi : le seul être animé m'accompagnant avait la bouche close, et du reste le timbre de cette voix me demeurait inconnu. Elle semblait impersonnelle, extra-humaine, émanant des choses mêmes qu'elle évoquait, elle était douce, et, dirai-je, parfumée de terreur : cette expression rend presque mon sentiment d'alors, car il me parut que la voix me caressait d'une odeur sépulcrale, mélange d'encens et de pourriture, haleine d'épouvante.
 Je ne m'effraie pas facilement et n'ai jamais eu d'hallucinations ; cependant, là, il me vint à la fois le doute de moi-même, de ma lucidité d'esprit, et une crainte vague, qui fit battre plus fort mon pouls et me serra à la gorge, péniblement. Certes, je l'avoue, j'eus peur, une peur folle avec des envies de fuir, et je faillis laisser rouler à terre le chef de l'assassin dans ce moment de brusque terreur.
 Néanmoins, je maîtrisai cette panique soudaine, et, la bouche sèche, les tempes brûlantes, sentant mon cœur heurter tumultueusement ma poitrine, j'écoutai la voix.
 D'abord, je ne distinguai rien de précis. Les syllabes roulaient, étouffées, gutturales, sans prononciation nette qui permît de leur attribuer un sens. Elles se succédaient rapidement, rappelant le susurrement des sources vives, que l'on rencontre parfois en forêt, dissimulées sous la mousse et les feuilles. En même temps, je pensais ironiquement qu'il était impossible, complètement impossible à une tête, d'une part séparée du larynx, d'autre part privée du sang indispensable à sa fonction, d'exprimer des idées qu'elle ne devait plus avoir, et je me raillais de ma crédule attention à saisir quelque lambeau de phrase, plus clair.
 Ensuite... vous vous êtes certainement trouvé, parfois, au cours d'un cauchemar pesant, subitement figé, en quelque sorte, par une paralysie brusque, horrible, entravant toute action, et qui vous enlève, en présence d'un danger pressant, immédiat, vos moyens de défense ? Il en résulte une angoisse haletante, immense, puis un plongeon dans le noir, et le réveil. Pour moi, la scène se passa exactement ainsi.
 Ce que je tenais entre mes doigts disparut, ou plutôt se fondit dans ma conscience avec ma personnalité propre. J'eus la notion, assurément imprécise, que je pénétrais dans cette âme étrangère, déserte, m'annexant les perceptions, les idées, les images abandonnées par l'autre, auquel je me substituais par cette sorte de prise de possession de son ancien habitat. Etais-je lui ou moi? Peut-être les deux à la fois et non dédoublés ; d'ailleurs, je ne posai pas le problème. Cette manière d'être ambiguë, cet état d'esprit équivoque paraîtront, sans doute, à quelques-uns, illusoires, mensongers, peu vraisemblables : qu'il me suffise, de leur rappeler que je ne fais ici que transcrire, le plus fidèlement possible, mes impressions d'alors, sans analyse ni critique.
 Bientôt, je pressentis un danger obscur, latent, qui menaçait; et auquel je me déroberais pas. Mes prunelles se dilatèrent vainement à vouloir percer la nuit, à deviner le monstrueux péril accroupi, au guet, protégé par cette opacité lugubre qui m'environnait, et mes poumons s'enflaient-outre mesure, afin de soulever le poids d'anxiété les écrasant.
 — Un temps de transition, vidé, car ma mémoire ne retrouve rien.
 Ce fut, après, l'inévitable imminence du terme fatal. J'eus l'intuition que nulle force bienveillante, tutélaire, charitable ne pouvait m'y soustraire.
 Une place, bordée d'arbres effeuillés dont les branches mettent un volant de dentelle ajourée, guipure extrêmement fine, au bas de la traîne moirée du firmament, vêtu de roses saignantes et de jonquilles, s'étend, froide, sinistre, effleurée de la lumineuse caresse de l'aube pointant. Des nuages corail voguent sur une mer gris perle, vers des archipels d'or, loin, très loin des hautes maisons, lavées en grisaille, avec des toits d'ardoises mauves, que lèchent de carmin apâli des rayons de l'astre à son lever. De l'autre côté de l'espace vide, une foule agitée, bruyante et frondeuse, se presse en grondant derrière des cavaliers en ligne, le sabre haut, pailleté d'éclairs ; une foule que je ne vois pas, mais la rumeur qui monte par delà cette barrière de gardes m'indique assez sa présence. Pourquoi des formes humaines m'entraînent-elles ? Je ne veux pas. Non, et...je ne parviens pas à me débattre des liens étroits qui me garrottent. Ha ! mes regards se heurtent à une machine que je reconnais : deux poteaux encadrent un triangle brillant. Dans le même temps je bascule, précipité en avant, et sens autour de mon cou la gêne d'un collier rigide et glacé. Le couteau tarde bien, ou est-ce que ces secondes-là comptent double ? Je voudrais me recueillir, obtenir une dernière pensée lucide, solennelle, avant l'instant final... tout est flottant, indécis, flou, dans ma tête, qui va tomber.
  Cependant, voici que passent, avec une rapidité inconcevable qui n'exclut pas une achevée précision de détails, de naïves et candides images, mes actes de tout petit, menus épisodes datant mon enfance de leur insignifiance grandie et retenue les jeunes figures, les paysages primitifs qui l'encadrèrent. Cette reviviscence de fort anciens souvenirs s'irradia comme une gerbe de fusées éclatantes, constellation vite éclipsée.
  Une indéfinissable sensation de vide suit un choc violent sur la nuque : je m'aperçois de l'absence de mon corps et l'étrangeté de cette constatation m'effraie. Du noir éclaboussé de rouge et encore du rouge strié de noir, sous mes paupières, palpitantes d'un irréprimable tressaillement, un rappel de la récente impression, le biseau du couperet tranchant la moelle, en me vrillant d'une douleur suraiguë, survivent seuls à l’effondrement dernier.
  Ici se place une période d'inconscience absolue, complète, à la suite de laquelle, progressivement je redescends en moi-même ; une douce tiédeur, un bien-être infini me ranime, me pénètre, et je me retrouve dans mon laboratoire, versant de la liqueur orangée sur un cerveau placé en un cristallisoir.
  Surpris, effaré, je regarde attentivement autour de moi : tout est en place et il n'y a pas de confusion possible. Ce microscope est le mien, je me servis hier de ces flacons... Comment, alors cette incursion dans une âme étrangère, cette transfusion à laquelle je dois avoir parcouru à nouveau les stades émouvants qui précédèrent sa mort, n'a-t-elle pas interrompu tous mes actes ? Que s'est-il passé ?
  J'ai interrogé mon aide. Il n'a absolument rien remarqué d'anormal chez moi. J'insiste : il maintient sa réponse. Il m'a vu continuer la nécropsie, prendre les pièces anatomique et me rendre au bâtiment où je suis en ce moment, pour les mettre à durcir dans la solution d'usage.
  C'est donc vrai ! Une partie de mon être vaquait à ses occupations, tandis que l'autre revivait une terrifiante agonie. Eh bien, oui ! Cette funèbre fantasmagorie, coexistant avec des travaux multiples, encore que ne nécessitant pas un concours intelligent, est possible, et, après réflexion, je ne devrais pas concevoir une surprise telle, moi qui sais des cas de ce genre, en ai observé, en connais le mécanisme. Pourtant, un étonnement inquiet me poursuit, je ressemble à un homme qui possèderait la géographie parfaite d'une contrée, en aurait lu d'exactes descriptions topographiques et se trouverait transporté sur les lieux mêmes : je crois que, malgré ses notions antérieures, il ne manquerait néanmoins pas d'être dépaysé.
  Et je me surprends à douter de ce songe singulier, à chercher de craintives et de superstitieuses interprétations.
  Je prendrai du bromure, dès ce soir.

Gaston Danville.


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