Découpures : II. Déjeuner de soleil ; III. La Limace ; IV. La Partie de Silence ; V. Le Rêve

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Jules Renard, « Découpures : II. Déjeuner de soleil ; III. La Limace ; IV. La Partie de Silence ; V. Le Rêve », Mercure de France, t. II, n° 15, mars 1891, p. 152-154.


DÉCOUPURES

II.
déjeuner de soleil
 La neige, qui suggère les comparaisons fades (voulez-vous que nous partions pour les pays où la neige est noire?), couvre tout comme ..... non!
 Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie, sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que "gobes", les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes les forces.
 Souvent, la boule résiste entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin, elle s'immobilise.
 Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail, n'ayant plus rien à faire, disparaît.
 Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne toute patraque grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises.

III.
la limace

Cette carte est l'abomination de la dégoûtation.

(Journal des Goncourt.)

 Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme dans dans une herbe rare, une limace rouge.
 -« Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là? Attends, je vais t'en donner, moi! »
 Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat au port d'armes.
 Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un moment, ses deux prunelle n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle nage dans le joie.
 —« Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file, maintenant, ou je te chiquenaude. »
 Repue, onctueuse et glacée, la limace, que l'air vif à rendue plus rouge encore, recule docilement, descend, descend et rentre chez elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille.

IV
la partie de silence

Il semblait par moments qu'on l'entendait.

(Comte de Villiers de l'Isle-Adam.)

 Ils ont mangé la soupe et le bœuf. La mère débarrasse la table, l'approche tout près du poêle, pour le père et la fille y dépose la lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le linge. le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le fils le surveille. On n'entend pas de tac-tac d'horloge; mais dans une bouilloire siffle comme un nez pris.
 Y sont-ils?
 Ah! La mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu. Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles endormies déjà, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence.

V
le rêve

Ha, que mademoiselle de la Basinière est mignarde!

Mme de Sévigné.

 Elle demande, en s'éveillant : « Où suis-je? »
 Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se déclarer :
 —« Voici la pendule et voilà le paravent. En face : les fenêtres! »
 Elle s'est donc grisée?
 Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées se sont collées comme des pattes de mouche :
 —« Qu'est ce que j'ai fait, sans le vouloir? »
 Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front :
 —« Tiens, tiens, tiens! »
 Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents « passages » du rêve.
 —« Fameux! Que serait-ce, si c'était « pour de vrai? »
 Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.
 Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, entend distinctement des choses, à gauche.
 Elle a une tourterelle dans le cœur!

Jules Renard.


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