Enquêtes et Curiosités juillet 1892

De MercureWiki.

 
Mercvre, « Enquêtes et Curiosités », Mercure de France, t. V, n° 31, juillet 1892, p. 282-285.



ENQUÊTES ET CURIOSITÉS

Questions


 Stendhal. - Pourquoi M. Stryenski, éditeur d'un roman posthume de Stendhal, l'a-t-il publié sous le titre de Lamiel, alors que Stendhal lui-même l'avait annoncé sous le titre de Amiel? On lit, en effet, au verso du faux titre de La Chartreuse de Parme, par l'auteur de Rouge et Noir, 2e édition, Paris, Ambroise Dupont, 1839, à la suite de la liste des œuvres parues de l'auteur: Sous presse, Amiel, 2 vol. in.-8°.

R. G.

 Barbey d'Aurevilly n'a-t-il pas collaboré, vers 1830, à une revue qui paraissait à Caen, le Momus Normand? On désirerait quelques détails à ce sujet.

Lucien D.

Réponses


 Marée. - Voici quelques notes complémentaires à mes premiers renseignements. En 1819, il se vendit à Paris pour plus de trois millions de marée; les poissons les plus communs étaient le hareng, la raie, la plie, la morue, le maquereau, la vive, le merlan, etc., et d'autres, maintenant inconnus tes que le gournal, - et des oiseaux de mer, non moins inconnus à cette heure, tels que les alètes, chère réputée maigre. Un des plus anciens et importants documents touchant la vente du poisson frais à Paris semble être une ordonnance du roi Jean, rendue en 1352, qui instituait une commission de quatre conseillers au Parlement et d'un juge au Châtelet pour surveiller et protéger le commerce du poisson de mer. Une autre ordonnance de Charles V constate encore, en 1569, l'existence d'une corporation de marayeurs (gens qui amenaient en grand'hâte et nuitamment le poisson de la côte à Paris), à laquelle il accorde certains privilèges et garanties, car « ils estoient tellement grevez et endommagez, qu'ils délaissent quasi comme du tout à envitailler la ville de Paris ». Les ennuis des marayeurs venaient du péage qu'on exigeait d'eux, en vertu de droits féodaux ou royaux, sur différents points de la route de la mer à Paris. L'ordonnance les relevait de ces impôts et organisait une compagne de gardes spéciaux chargées de défendre leurs intérêts. Ces gardes rédigèrent une sorte de code de la marée qui resta en vigueur jusqu'en 1678, où fut créée au Parlement une Chambre de la marée pour connaître seule de toutes les contestations des marayeurs avec les agents du fisc. Outre les marayeurs, il y avait les pourvoyeurs du roi, toujours en chemin entre les ports de la Manche et Paris, chargés de recruter les meilleurs morceaux; néanmoins les marayeurs avaient le privilège d'acheter même avant les pourvoyeurs du royaux. Autre privilège: il était défendu de saisir pour dettes leurs voitures ou leurs chevaux. Leur seule obligation était de ne pas s'arrêter en route et de ne vendre leur poisson qu'à Paris; il fallut une permission du roi pour que, en 1753, le Parlement étant exilé à Pontoise, les voitures de marée y fissent escale à certains jours.
 On pourrait aller à bien plus haut que le roi Jean si l'on voulait donner sur ce sujet mieux que des indications; il serait facile, par exemple de parler du droit de hallebic, établi à Paris sur le poisson frais et supprimé en 1325 par Charles le Bel: cet impôt datait du XIIIe siècle. Mais ces notions suffisent à prouver qu'avant les chemins de fer et très anciennement, Paris était pourvu de marée; elle y était même abondante, d'après le chiffre donné au début de cette note. Quant au poisson salé ou fumé, il a toujours abondé à Paris et dans toute la France: les Normands péchaient le hareng dès le XIe siècle, comme nous l'apprends la charte de fondation de l'abbaye de Sainte-Catherine-lez-Rouen, qui date de 1030. Le poisson de rivière était commun au point que les valets de meuniers retenaient, en Normandie, de n'être nourris de saumon que trois fois par semaine. La législation sur la pêche fluviale, telle qu'elle est encore en vigueur, remonte en grande partie à Philippe le Bel.

A. D. M.

Curiosités


 Shakespeare. - On nous écrit:

Paris, 1er juin 1892.

  Monsieur et cher confrère,
 Je lis dans le n° de mars du Mercure une fort intéressante note sur Shakespeare, de la quelle il semble résulter que le plus ancien document français sur l'illustre dramaturge est dû au chevalier Temple, Utrech, 1693. L'auteur de la note termine en disant. « Cette mention est bien antérieure à celle que l'on doit à Clément, rédacteur dans les premières années du XVIIIe siècle du catalogue manuscrit de la Bibliothèque nationale. »
 Or il est bon de rappeler ici que Nicolas Clément est l'auteur de deux catalogues méthodiques. Le premier, commencé en 1675 et achevé en 1684, comprend entre autres un exemplaire du Shakespeare in-fol. de 1632. Ce travail avait été préparé à l'aide de fiches manuscrites que la Bibliothèque

possède encore. Sur la feuille relative à Shakespeare, après avoir inscrit ce qu'il considère comme les œuvres du maître, Clément ajoute son opinion personnelle sur l'auteur :
« Will. Shakespeare
poeta anglicus
..............

 « Ce poète anglois a l'imagination assés belle, il pense naturellement, il s'exprime avec finesse ; mais ces belles qualitez sont obscurcies par les ordures qu il mêle dans ses comédies. »
 Ce qui permet à M. J.-J. Jusserand, à qui nous empruntons les éléments de notre dire, de conclure ainsi :
 « Quoi qu'il en soit, et en attendant quelque nouvelle découverte qui vienne le déposséder de cette qualité le bibliothécaire royal, Nicolas Clément, doit être considéré maintenant comme le premier de nos compatriotes qui ait formulé son opinion sur Shakespeare… » Revue Critique, 1887, 2° sem.,p 362.
 En effet, le passage cité plus haut a manifestement comme date extrême 1684, c'est-à-dire qu'il est au moins de neuf ans antérieur aux lignes du chevalier Temple. Il est vrai que, quoique conservé dans un document officiel, il n'est pas imprimé. Et sur ce point M. R. G. garde gain de cause. Votre éminent collaborateur nous fournit d'ailleurs trop rarement l'occasion de le rectifier pour qu'il ne nous pardonne pas ce petit complément d'information.
 Puisque nous en sommes sur la littérature anglaise, je prendrai la liberté de révéler à M. Vielé-Griffin, dont vous analysez dans votre n° de mai une étude sur Walt Whitman publiée dans les Entretiens, que Jules Laforgue n'est pas proprement le premier traducteur français du poète américain. Bien auparavant, à savoir dès 1861, M. Louis tienne, au cours d'un travail important, quoique peu admiratif, sur Walt Whitman, poète, philosophe et « rowdy », donnait dans la Revue Européenne (1er novembre) la traduction de plusieurs morceaux caractéristiques des Leaves of grass. Permettez-moi de remarquer à ce propos que les jeunes lettrés négligent peut-être un peu trop dans leurs enquêtes toutes ces anciennes revues des deux premiers tiers du siècle. J'imagine qu'en y fouillant intelligemment ils y découvriraient plus d'un précurseur.
 Veuillez, etc.
 Paul Masson

 Un inédit de Baudelaire. — M. H. Hignard, Doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Lyon, qui fut, en 1835, interne au Lycée de cette ville avec Baudelaire, dont il demeura toujours l'ami, a fait dernièrement, à Cannes, une conférence sur son ancien condisciple, au cours de laquelle il a dit une poésie datant de la jeunesse du poète et qui, du moins il croit pouvoir l'affirmer, n'avait jamais été imprimée nulle part. ― Pourtant, ajoute-t-il, je trouve dans la bibliographie très détaillée qu'on doit à l'éditeur Pincebourde l'indication suivante : « Recueillement, Revue Européenne, 1er mars 1861 ; Le Boulevard, 2 janvier 1862 ». Ce titre conviendrait à la pièce ci-dessous reproduite ; mais, comme il se rapporte également à un poème des Fleurs du Mal, on ne saurait rien certifier. — L. de S.-J.

Hélas ! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même ?
Et qui n'a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur,
Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur !
Ils m'ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »
Alors, lassé du monde et de ses vains discours,
Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages
Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images,
De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.
Alors, alors il faut s'entourer de mystère,
Se fermer aux regards, et, sans morgue et sans fiel,
Sans dire à vos voisins : « Je n'aime que le ciel »,
Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »
Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,
Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
Se remplit de silence et de recueillement.



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