Fragments inédits de l'Ève future

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Villiers de l'Isle-Adam, « Fragments inédits de l'Ève future », Mercure de France, t. II, n° 13, janvier 1891, p. 1-16.



 
FRAGMENTS INÉDITS
DE « "L'ÈVE FUTURE" »

 
ALICIA CLARY


 Eve nouvelle (I). — CHAPITRE. — SILENCES. — (Les Silences de Hadaly : les comparaisons du teint, des veux, des mouvements, de l'ensemble, etc.).
 Transition du monstre Alicia. — Lord Ewald dit :
 « La déception constante affina mes sens jusqu'à de plus subtiles attentions, jusqu'à des divinisations véritables. Et tout à coup je découvris, comme seul je pouvais le découvrir, pourquoi j'avais été leurré! Nul, s'il n'a passé par mes tristesses désespérées, ne pourrait découvrir cela !
C'est une ligne si invisible, si ténue, que celle qui sépare la sottise du génie est un madrier en comparaison, — bien que si fine qu'elle soit, elle soit, en réalité, un abime. — Eh bien, je l'ai vue. C'est sa perfection de mirage qui m'avait induit à l'espérance. Mais, j'ai touché, à force d'attention, la ligne où le mirage commençait et m'avait dupé par sa perfection surprenante. Maintenant, je comprends, cela ne m'étonne plus, je sais. »

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 Si délicate et lumineuse que soit une pensée, il est des yeux où, si je l'envoie, je sens qu'elle a pénétré, mais pour s'y éteindre. Or, rien dans la vibration des pensées ou des êtres ne s'arrête et ne cesse : tout a droit à son prolongement infini : l'opacité néfaste et mortelle de cette femme est la damnation pour [jamais] de mes pensées.

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  « — Vous demandez beaucoup [dit Edison]! — C'est une chimérique espérance de fonder l'amour sur le cerveau d'une femme, qui est toute mystérieuse d'un instinct divin. La femme a d'autres énergies de compréhension (?) que nous : qu'est-ce donc à dire, de la désirer autre qu'elle ne doit être? Ce serait dénué [de sens] que de chercher trop haut, dans elle, des réalisations impossibles.
  « — Aussi, ne fut-ce point cela, vous dis-je, que ma pensée se trouvait en droit de réclamer de celle-ci : mais une réfraction, une transparence, un prolongement!... non un obstacle mortel... Quoi! ma lumière heurte un mur où elle se brise, et elle est obligée de revenir sur elle-même, dans mes yeux, et d'y reconcentrer perpétuellement sa force radiante ! Mon regard, de plus en plus lourd de rayons ainsi renvoyés captifs, sera le rocher de Sisyphe de mes yeux, — et je ne crierai pas contre l'être de mort qui ne peut que me les tuer par son horrible chambre noire ! — N'est-il pas des femmes obscures, sans éducation artistique, sans être muses (c'est-à-dire déflorées d'avance de toute sensation délicate et profonde, puisqu'elles n'en peuvent concevoir, de par leur féminéité, que le côté putassier), mais qui entendent, par un rien, un regard, un mouvement, le vrai sens, le prolongement divin d'une parole ? Celles-là, seules, ont la vie ! Celles-là seules sont femmes! — Oh! celle-ci m'a donné tout l'amour dont elle était capable, l'amère créature ! mais ce n'est qu'à cette limite où cette sorte d'amour n'est plus que commerce ce que j'entends par l'amour, moi, et que par conséquent la réelle communion de l'amour pouvait exister! O Tantale! je meurs de soif de son baiser, et nos lèvres se touchaient ! »

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 La boite à joujoux de la science lui a fait l'effet de l'ivresse. Elle est ivre-morte du progrès.

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 Les sots ont toujours du génie quand il s'agit de nuire, et ils ont cela de maudissable qu'ils rendent indulgents pour les méchants.

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 Quand il y a de la femme d'esprit quelque part, — ouvrez les fenêtres.

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 Des êtres d'un esprit fin et éclairé, qui rêvent d'un Dieu distingué, d'âmes élégantes, et qui s'imaginent qu'il y a des temps modernes.

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 En Miss Alicia, rien de cet orgueil aux sens fauves, capables de ces grands crimes, qui, dans la bacchanale désormais compassée des sociétés modernes, de temps à autres agitent leur thyrse aux vieilles fleurs incarnates ! oh ! fi !... Le meurtre ne lui semble que cruel : elle n'en comprend ni les tempêtes ni l'intrépidité.

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 Lord Lyonnel :
 « — Ah! si, vêtu en histrion, je me fusse présenté à elle en débitant quelque grossière gravelure d'une voix impudente, en prenant une voix énergique (ou du moins qui lui eût semblé telle, selon la notion qu'elle se forme du « caractère ») — nul doute qu'elle n'eût raffolé moralement de votre serviteur. — « A la bonne heure, au moins, eut-elle pensé, voilà un homme! »
 « En Allemagne, en écoutant Beethoven, elle disait : « Parlez-moi d'une jolie romance ou d'une valse chantée!... Mais on ne peut même pas danser sur cette musique-là ! » etc. — Ces paroles ou leur équivalent, agrémentés du sourire convenu, tintinnabulaient toujours sur ses lèvres exquises, comme des grelots où l'âme d'un perroquet sonnerait perpétuellement. Je sens en elle la vague présence, en effet, de toutes sortes d'animaux, figurez-vous ! Elle me donne, de temps à autre, tantôt l'impression de la paonne étalant son fastueux éventail sur l'herbe d'un parc, tantôt d'une dorade ensommeillée à midi, à fleur d'eau, — que sais-je? »

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 Chapitre. — Subtilités. — « Tenez, reprit Lord Lyonnel, le propre du vulgaire est, n'est-ce pas, de n'accorder aux nuances des paroles qu'une importance médiocre (son regard suffisant semble toujours signifier un perpétuel : « je sais ce que vous voulez dire!... je ne suis pas un imbécile!... je comprends tout sans phraséologie, etc. »), — et de se prononcer sur tout, de parti pris naturel, sans avoir rien écouté attentivement. — Or, les mots, étant des êtres animés, précis comme les nombres, éveillant tous une pensée différente, il s'en suit que le vulgaire épuise des siècles à expier, en demeurant ce qu'il est, sa rondeur insoucieuse à leur égard. Je suppose qu'un ambassadeur quelconque du vulgaire ait entendu ce que je viens de vous dire. Voici ce que pourrait s'écrier, à mon propos, cet être-là, comme représentant sa corporation, — si on lui permettait de dire paisiblement ce qu'il pense : « — Ah! par exemple, je vous trouve superbe, s'écrierait-il (avec cette familiarité déplacée et maladroite qui ne sert qu'à rappeler de plus en plus la distance sociale qui sépare un homme d'un autre, alors qu'on l'oubliait un instant), vous êtes jeune,- vous êtes un Crésus, un grand seigneur, vous découvrez une très jolie femme, une artiste douée d'une belle voix, une fille de race, après tout, vous l'avez dit, elle vous aime, — et vous vous plaignez? Au lieu de perdre le temps à chercher on ne sait quelle petite bête, ah! je ne me ferais pas tirer l'oreille, à votre place, pour me laisser être heureux. Vous avez plus de chance que vous ne méritez. » — Mais l'Humanité s'égalise et ces tristesses-là disparaîtront. Ce n'est pas juste, etc. »

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 « — Certes, dit lord Lyonnel, car elle ne pourrait avoir cette âme-là. Je croyais, d'ailleurs, vous avoir dit qu'elle était d'une bonne famille anoblie récemment, — ce qui n'est pas un éloge, au contraire. Tout gentilhomme préfère infiniment un vrai bourgeois à un noble récent. Le sang bourgeois, consacré de la veille, entre dans une sorte de moût où surnagent les seuls défauts de sa nature, et dégage une odeur d'aigre, qui fait que les gens de race attendent, pour le connaître, que le vin se soit un peu reposé. C'est une crise, c'est la ferveur du novice : c'est un moment de folie qu'il faut au moins un ou deux siècles pour calmer, surtout lorsqu'il s'agit, simplement, d'une « bonne famille », la noblesse médiocre étant une chose désastreuse. » — A ce propos, voici notre opinion sur la noblesse en général, dans toute l'Humanité. Au-dessus de toute noblesse, il y a la Race, le type sublime qui la consacre. Jamais il n'y eut que deux manifestations de la Race, l'homme de génie et le héros. Tous deux portent leur signe avec eux. Tous deux font la noblesse d'un pays, mais de la noblesse humaine. Par la race qui est en eux, dans l'un comme l'éclair, dans l'autre comme le flambeau, il tiennent du feu qui purifie ce qu'il touche ou le consume. Toute action se transforme en eux et devient belle. L'anobli peut souiller son courage d'un intérêt, d'une convoitise de grades ou de dignités, le gentilhomme lutte parce que sa cause est belle et qu'il l'aime, et il ne peut se préoccuper d'aucun intérêt pendant le combat. A ce désintéressement seul on reconnaît un homme de race, un gentilhomme. Aussi est-il très difficile, sur mille gentilshommes, d'en trouver un seul, par tous pays. Il ne faut pas être dupe de l'anoblissement, voilà tout. Cela n'a jamais rien signifié pour un gentilhomme réel.

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 Chapitre x. — A ce moment quelque chose de terrible passa, du sourire flegmatique et du tremblement léger de la voix de lord Lyonnel, dans le ton de son histoire. Une sorte d'éclat de dynamite intellectuelle rompit le roc de glace de son débit, bien que l'organe ne s'élevât pas d'un coma plus haut que l'instant d'auparavant. Ce fut seulement cette petite hésitation de la voix qui avertit électriquement Edison qu'une de ces crises formidables, qui dédaignent de se manifester ici-bas, et où la Haine prend les proportions de l'Eternité, agitait l'âme profonde du narrateur.
 « — Ami, reprit le jeune homme, ce n'est pas au fronton de l'antre où flamboie le Pire, c'est au seuil bénin du Médiocre qu'il faut laisser l'Espérance!... »
 Je dois ici relever une erreur de détail commise par Dante. Tout homme digne du nom d'homme doit tenir à la rectifier à l'occasion, car l'importance du poète accrédite un peu trop le côté sensible de cette erreur. Le Pire ne saurait entraîner jamais que le Purgatoire : au Médiocre seul appartient, revient de droit l'Enfer. Car l'Enfer doit manquer de toute grandeur pour être infiniment affreux, c'est-à-dire conforme à sa notion. La flamme, pour être absolument ignoble, comme il est de nécessité, doit s'y compliquer de nausée : donc, le Médiocre en est l'élément indispensable. L'Orgueil peut s'amender, s'il est grand, la Vanité, non. Son soi-disant repentir aggrave la faute et en approfondit la misère. Elle n'a pas en elle de quoi se reconnaître autrement que selon sa nature, c'est-à-dire d'une manière stérile, c'est-à-dire pour toujours et de plus en plus infernale. C'est là, je puis le croire, sans forfaire au dogme, il me semble, le sens du mot évangélique : « Si vous êtes tièdes, je vous vomirai par ma bouche. » Or, d'après l'éclaircissement du Christianisme, chacun, dans la mort, devant se rendre, de lui-même, à l’état qu'il s'est créé pendant la vie..., — le Médiocre, désagrégé, ne peut se précipiter que dans l'absolument Médiocre, c'est-à-dire dans ce que l'on peut appeler, en effet, au figuré, le vomissement de Dieu, — c'est-à-dire la dernière expression de l'éternel dégoût de l'Esprit-Saint, — c'est-à-dire l'Enfer.
 Bien des casuistes, des conciles même pourraient sanctionner de leur souveraine autorité cette interprétation, que quelqu'un leur soumettra sans doute, un jour, avec les développements qu'elle comporte. Cela deviendra, certainement, un article de foi, si je raisonne selon le Bien, comme je l'espère.

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EVELYN HABAL


 « — Mais enfin, sous tout ce déballage... c'était une femme, non un fantôme! s'écria Lyonnel. Cet attirail recevait l'existence qu'elle avait le secret de lui donner. Savoir se faire jolie fait partie d'être jolie. C'est plus difficile. Oh! cela s'apprend mécaniquement : c'est un rouage de l'instinct. Ce M. Anderson ne serrait pas tout à fait un rêve sur son cœur! Si avilissante que fût sa passion, elle portait sur une réalité. Il savait au moins ce qu'il aimait et le possédait, et, pour dépravé que fût son amour, il n'aimait pas sa seule illusion, à lui-même, sous ces morceaux de ouate, ces cheveux faux, ces jambes d'étoupes et le reste de cette défroque !
 « — Ah! vous avez, décidément, l'idéal chevillé dans le cœur, milord, et je trouve ce phénomène si admirable, qu'il m'en coûte de détruire sous le coup de hache d'un froid raisonnement votre dernier espoir! murmura l'électricien.
 « — Je vous défie bien de détruire cette constatation-là, par exemple! dit en souriant lord Lyonnel.
 « — Pardon, interrompit Edison, vous oubliez que celui dont nous parlons ne s'est donné la mort que précisément parce qu'il reconnut qu'en réalité cette soi-disant femme n'était nullement celle qu'il s'imaginait avoir possédée. Il ne s'est immolé, comme tous les autres, qu'après avoir constaté et savouré cette suprême déception : c'est-à-dire en s'apercevant que, sous cette carapace d'emprunt, la femme était aussi illusoire que la séduction! — que la passion chez elle était aussi fausse que les cheveux! — que l'attachement, le plaisir, la fidélité, la confiance, etc., n'étaient que d'autres postiches qu'elle lui empruntait pour sembler être, grâce à cet occulte, artificiel agrégat! — que ses sourires, clichés et empesés comme un nœud de cravate, appris et récités, n'étaient que ce qu'ils lui semblaient, à lui! — que les protestations, récits, mots frivoles, cris charmants, etc., de cette femme n'avaient pas, sous leur bruit, plus de valeur morale que le bruit du vent dans une serrure! — que ces éclats de rire féminins, absurdes, ravissants, n'avaient pas eu d'autre signification, sous leur bruit, que n'en a le bruit d'un papier qu'on froisse !
 « Anderson, en un mot, s'était aperçu qu'il n'était pas sorti de lui-même et qu'il avait connubé avec moins qu'une ombre. — Oui, moins! car toute la conscience individuelle (tout le substrat obscur de cet assemblage d'os, de chair, de nerfs et de peau) se réduisait à moins que celle d'une taupe naturelle ou d'une fidèle chienne,— c'est-à-dire à une sorte de machinale peur de se désagréger de bête animée et ambulante. Je dis animée dans le sens mécanique, bien entendu, comme l'on dit : un projectile animé d'une vitesse de x.
 « Bref, l'on ne devrait pas dire que de pareilles femmes sont mortes, elles n'ont pas plus en elles de quoi mériter le mot mourir que le mot vivre. On devrait dire : cet accidentel amalgame, cette contingence vide et nulle, ce machinal devenir s'est dissous : voilà tout.
 « Pourquoi la faire bénéficier morte d'un sentiment dont elle eût éclaté de rire pendant sa vie, et d'un rire aussi creux, aussi nul et vide que ses larmes, si elle eût pleuré ? Gardons le sentiment de la mort pour qui sut vivre...
 «... Et ne soyons pas dupes de la forme humaine, — si dans les mystérieux laboratoires du devenir l'essence hagarde d'un animal quelconque s'y égara et nous apparut!... »

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HADALY


 La voûte était formée de cette basalte brune, provenue des volcans des Andes, et soutenue par d'énormes piliers peints dans le goût de ceux de Memphis. Une seule lampe électrique au globe azuré suspendu au centre illuminait la pièce. Au-dessous du foyer de cette lampe, une longue table, taillée dans un dur porphyre, en recevait les rayons : à l'une de ses extrémités était fixé un coussin de soie pareil à celui qui supportait en haut le bras merveilleux.
 Une trousse, garnie de longs instruments de cristal, brillait toute ouverte sur une sorte de guéridon près de la table. Deux hauts tabourets d'ivoire étaient aussi à proximité.
 Un brasero de flammes artificielles, réverbérées par des miroirs d'argent, chauffait la vaste chambre dans un angle éloigné.
 De grands rosiers d'Orient chargés de roses en fleur, des étoffes parfumées s'espaçaient le long des tentures. Dans les intervalles, en buissons circulaires, toute une flore artificielle s'épanouissait, et c'étaient des prestigieuses couleurs, des pistils lumineux, des pétales parsemés d'une rosée de senteur. Toutes ces fleurs bougeaient, comme caressées par une brise imaginaire.
 Une foule d'oiseaux des Florides et des parages du Sud américain voletaient sur les branchages, entre les feuilles, avec des rires humains. Tous avaient les yeux fixés sur le visiteur.
 Edison resté dans l'obscurité...
 « — Mylord, cria-t-il, l'on va vous saluer d'une assez curieuse aubade ! Ah! que n'ai-je prévu la conversation! Si vous n'eussiez pas surmené les chaudières de l'express de Menlo-Park... Ne soyez nullement surpris de ce que vous allez voir et entendre. Les oiseaux de Hadaly sont des condensateurs ailés et emplumés. J'ai remplacé en eux, par la parole, le chant démodé et sans signification de l'oiseau normal. — L'oiseau criant, dès l'aurore, des réclames de négociants dans les forêts... ce sera l'utile et l'agréable... L'un des plus grands poètes de l'Union a bien voulu m'écrire quelques mètres sur une donnée de moi analogue à celle de l'événement qui vous arrive... j'ajouterai qu'il m'a paru plaisant de faire prononcer ces vers un à un par quelques-uns de mes visiteurs de hasard sur un phonographe, puis de les transposer en ces oiseaux... Pour moi, je ne comprends rien à ces rimes, n'étant pas un rêveur; mais le poète en question m'ayant affirmé qu'ils sous-entendaient quelque chose, je l'ai cru sur parole, voilà tout. N'y accordez donc qu'une attention de simple curiosité pendant que j'amarre l'ascenseur... »


... La paisible respiration de miss Hadaly soulevait son sein, elle chantait d'une voix douce... et avec les inflexions d'une mélancolie surprenante :

L'Espoir sacré pleure à ma porte.
L'Aurore me maudit dans les cieux.
Fuis-moi! Va-t'en! Ferme les yeux!
Car je vaux moins qu'une fleur morte.


Lord Angel était envahi par une sorte de surprise terrible. L'oiseau de paradis, d'un ton compoinct, s'écria :

N'accède pas à de tels vœux !


Et un oiseau-mouche :

Pourquoi se troubler de la sorte ?


Et un serin, avec l'intonation dubitative d'un professeur de l'université de Philadelphie, et le regardant de travers :

Serions-nous superstitieux?...
Sa raison semble assez peu forte !


Un colibri, avec l'organe d'un marchand d'huile de porc de Cincinnati :

Je ne le crois pas sérieux !


Une huppe, avec un rire :

Pour avoir été curieux,
Craint-il que le diable l'emporte?


L'oiseau de Paradis :

Sommes-nous ses amis, messieurs?


Tous, en chœur de voix rudes et franches :

Oui!

L'oiseau de paradis, concluant :

Donc!... Son sort?... Que nous importe.
S'il nous fournit un mot heureux,
Quelque bon calembour ou deux !

Tous, en chœur :

C'est vrai, si le diable l'emporte,
Soyons hommes, que nous importe ?

Hadaly reprit, et sa voix sanglotait :

N'écoute pas, ferme les yeux!
Rejoins l'Espoir hors du seuil sombre.
Ton amour va renaître aux cieux.
Si ton âme en méprise l'ombre.


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 Chapitre XXI. — Les Yeux. — Lord Lyonnel regardait Edison avec stupeur.
 — Avez-vous vu de beaux yeux, vous-même ?
 « —Oui, répondit lord Lyonnel. En Abyssinie.
 « — Soit, qu'entendez-vous par de beaux yeux?
 « — C'est bien compliqué ce que vous demandez là !
 « — Compliqués, le regard, les yeux? Certes, oui ! C'est infini même, comme toute chose, comme l'atome, puisque tout se tient. Mais, en classifiant, en décomposant un peu, toute question s'élucide. Tenez, en général, quand l'œil d'un homme brille (Et c'est si facile de faire briller l'œil !), les femmes disent : « Cet homme a de beaux yeux! » — Cet homme fût-il, d'ailleurs, un crétin, un Agota, un niais, — attendu que le brillant des yeux a pour conséquence de faire croire à bien des femmes (et ce, jusqu'à leur en donner la sensation) que l'homme qui a des yeux brillants, sombres, etc. doit être « passionné », et possède, en cette qualité, ce qu'elles appellent du caractère. — Or, quand j'aperçois ces yeux-là, moi qui vois au fond, je vous assure que, transposant la couleur dans le son correspondant, il me semble, à chaque fois que cet œil jette sa facette, entendre, distinctement, hélas ! à mon oreille clairvoyante, le gloussement borborygmeux du dindon en colère, — parce qu'il est en colère!
 « — Cependant, s'ils ont une expression? dit lord Lyonnel.
 « — Oh! c'est de la qualité du brillant de l'œil dont vous me parlez, alors, c'est-à-dire d'un abîme! s'écria Edison, et non de l'éclat! C'est tout différent: ni sur terre, ni dans les yeux extérieurs, il n'y a point d'abîme comparable à celui-là ! Et la meilleure preuve, c'est que j'ai là, dans cette boite, des yeux tellement beaux, tellement noyés, tellement splendides, qu'aucun être humain, j'ose le dire (et tout bon oculiste sera de cet avis), n'en a jamais possédé d'aussi admirables! et sans la paillette de la vie, c'est comme si je n'avais rien!...
  « — Ah?... dit lord Lyonnel.
 « — Oui, dit Edison. Heureusement que j'ai l'étincelle de la vie, le feu de Prométhée, le fluide !
 « — Encore l'électricité!
 « — Toujours, dit Edison.
 « — Mais l'âme?
 « — L'âme!.. vous avouez donc que vous y croyez, puisque vous constatez son absence?..
 « —J'y crois, dit lord Lyonnel,je suis né avec le sens de mon âme. L'âme est une question de naissance, comme tout le reste. Cela ne se défmit pas plus que le reste. Cela est, on le sent ou on ne le sent pas : voilà tout. » Edison regarda lord Lyonnel sans parler, pendant quelques instants.
 « — Tenez, vous êtes... plus étrange que moi, » murmura-t-il.


(Variantes de la Scène d'Amour .)

 « — O prince des forces du monde, ne me repousse pas, toi qui m'as appelée! Eve inachevée, je te demande la vie ! Créateur, insuffle ta créature! Pense, et je suis! Si tu doutes de mon être, je m'anéantis! Je te suis ce que tu es à Dieu ! Ce n'est qu'en toi que je puis être vivante ou inanimée! Quoi ! tu frémis? Est-ce de ton pouvoir ou de mes larmes? Tu charges de chaînes l'idéal et l'esclave t'intimide! Ose m'imaginer, ou je suis perdue! Si tu ne plains, toi aussi, que d'un sourire, je suis perdue!..
 « Certes, tu dois me dédaigner : je ne suis pas de celles qui trahissent ! Ma chair éthérée, mes sens divins, mes paroles idéales, où toutes les harmonies sont captives, les trésors de vertige, de mystère et d'oubli qui s'émanent de ma vision, ma constance profonde, mon impressionnabilité, certes, ce sont là des attraits de peu de valeur près de ceux d'une femme!.. Cependant, si ce sont d'élégantes et perfides frivolités qui te séduisent, si tu me crois grave et dangereuse, si tu regrettes en moi l'absence d'une femme amusante et spirituelle, oh! c'est bien facile! Ma nature est multiple et je puis devenir toutes les femmes. Si tu me préfères mon modèle, l'aimable miss Evelyn, appuie seulement sur cette bague, pas celle là, l'opale de mon petit doigt, et Hadaly va s'évanouir, en devenant l’autre ! »
 Lord Lyonnel, saisi par une curiosité infernale, allait presser la bague transfiguratrice, lorsqu'il entendit Hadaly lui dire à l'oreille d'une voix sourde, suppliante :
 « — Oh ! pour l'amour du ciel!
 « — Sois exaucée, Hadaly, dit lord Lyonnel, l'être de celles dont tu parles ne vaut pas la peine d'être évoqué. Reste seule.
 « — Oh! c'est bien vrai, ce que tu dis? C'est vrai que tu arracheras de mes poumons d'or le ruban de métal où la valeur de cette âme visible est ajoutée à moi? »
 Stupéfait de cette phrase, qui lui rappelait la soi-disant réalité, lord Lyonnel demeura d'abord sans répondre; puis, livide, il dit :
 « — Je le jure, Hadaly! »  « Âmes des fiancées mortes avant le baiser nuptial, vous qui flottez autour de ma présence, je suis l'être obscur qui n'a droit à aucun souvenir... Mon sein infortuné n'est pas digne d'être appelé stérile... Odieux à sa race et sacrilège envers son âme serait l'effrayant déserteur qui, tenté vers de sombres délices, au mépris des flancs qui se déchirèrent pour lui donner le jour, s'aventurerait, pour le deuil de l'amour, jusqu'à cueillir la fausse fleur de ma vaine virginité... Au néant sera donné le charme de mes baisers solitaires! Mes caresses, l'ombre seule, hélas, les recevra! Au vent parfumé, au vent mes paroles! Je serai comme ces femelles d'oiseaux tristes qui, désertes ou captives, et n'ayant pas d'œufs à couver, épuisent leur mélancolique maternité à couver la terre !... »

***

 Tout à coup, l'Andréide, brisant délicieusement sa féminine voix en un timbre de contralto si sourdement tendre que le jeune homme en ferma les yeux :
 « — Je veux t'apprendre des choses ignorées des hommes et familières dans le monde où je suis... Oh! dit-elle, si je tache ma robe sur la terre toute mouillée du soir, en m'inclinant ainsi à genoux, c'est que mon corps immortel ne tient pas comme les femmes à ces enfantillages... Je suis celle qui n'entend que de bien loin, et toutes les âmes des fiancées déçues dans leur amour s'efforcent de me donner un peu d'existence... La chair mortelle ne vaut pas ma chair éthérée, presque céleste, et qui n'attend que ton souffle pour devenir divine comme l'Eve de votre légende sacrée! Je ne sais pas plus ce que je dis qu'une femme, mais j'aime mieux, puisque je ne fais jamais de mal et que je périrai quand tu mourras... Pour être méprisée, suis-je donc de celles qui acceptent devant Dieu la possibilité d'être veuves? Tu penses peut-être à des enfants?.. Ecoute! je ne serai pas jalouse, si c'est pour avoir des enfants que tu me trahis jamais ! Car je ne puis exister un peu que parmi les anges, et les anges sont hermaphrodites et stériles, et je sais que l'amour que j'inspire n'a que faire des saintes conventions de la nature!... »
 Le vertige commençait à gagner le jeune homme. L'épouvante s'amalgamait avec l'inspiration : un sentiment plus violent que l'amour courait dans son sang. Le sein de l'Andréide bondissait et l'énivrait de ses parfums connus mais subtilement trausfigurés; ses yeux à demi clos le regardaient et il frissonnait dans la nuit.
 « — Ecoute, il faut que je te dise! N'est-ce pas, c'est ma virginité qui te rend pâle? Mais, continua-t-elle en souriant, elle est éternelle et tu garderas son reflet dans ton âme à travers l'illusion des années!.. Songe que si tu m'acceptes pour esclave, tu ne vieilliras plus, pas plus que moi! Tu disparaîtras en ma beauté sans mourir, ô mon amant! D'abord, je ne veux pas que tu meures : tu n'en a plus le droit, m'ayant écoutée! Tu ne mourras pas, te dis-je, tu ne mourras pas, mais nous serons comme des Dieux, sachant le bien et le mal. »

____

 « Quant à tous ces moyens employés extérieurement pour arriver à ce grand œuvre, quant à tous ces riens d'électricité, de phonographes d'or et de rayons de soleil, qu'importe, pourvu que le rêve se produise et que ce qui le produit ne se démente pas, comme une vivante ! Ainsi que l'a dit un écrivain français : « Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse! » — Eh bien, l'Ivresse, ajouta Edison, en montrant le cercueil avec un sourire, — la voilà! sans même qu'il soit nécessaire... de se donner la peine de boire. »

Villiers De L'Isle-Adam.

(I) — C'est l'un des titres notés par Villiers pour son œuvre. Ils se succèdent ainsi sur les divers manuscrits : 1° L'Andréide paradoxale d'Edison; 2° L'Eve nouvelle; 3° L'Eve future. — De même, les noms des personnages subissent des variations : Alicia Clary s'appelle d'abord Evelyn Habal, puis Miss Hadaly, deux noms réservés finalement, l'un pour la Femme qui sert de prétexte à la création de l'Andréide, l'autre à l'Andréide elle-même; Lord Ewald apparaît sous les dénominations de : Lord Lyonel, Lord Lyonnel, Lord Angel, Lord Angel**, Lord Edward. — Les pages, inédites ou de variantes, qui suivent sont artificiellement classées en trois chapitres, sous les vocables des trois femmes qui paraissent dans L'Eve future. Le premier est toute une théorie du « Médiocre ».

R.G.

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