Journaux et Revues mai 1892

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Mercvre, « Journaux et Revues  », Mercure de France, t. V, n° 29, mai 1892, p. 80-90




JOURNAUX ET REVUES


 A la Suite de notre dernier écho (tome IV, p. 366) sur le Nieuwe Gids, M. Jan Ten Brink nous a déclaré que les deux lettres reçues d'Amsterdam et de Leyde, et dont nous citions de courts passages, nous venaient de personnes qui lui ont « voué une haine littéraire des plus déloyales », qu'on l'avait déjà « insulté » dans le Nieuwe Gids, et qu'on ne nous avait écrit que pour « l'insulter encore ». Nous avons certifié à M. Jan Ten Brink que les lettres en question, et même une troisième (1) reçue d'Utrecht depuis la publication de notre dernier numéro, gardaient le ton de la plus parfaite bienséance : que nous y avions vu, certes, une divergence d'opinions littéraires entre lui et le Nieuwe Gids, mais nulle haine et pas la moindre parole « insultante »; que d'ailleurs - abstraction faite de ses propres sympathies littéraires - le Mercure de France insérerait impartialement soit une réponse à l'écho du mois dernier, soit partie de la lettre qu'il venait de recevoir. M. Jan Ten Brink nous prie de citer des passages de ses deux lettres. Les voici presque in-extenso, et nous espérons que leur publication mettra fin à l'incident :     « Leide, 3 avril 1892.

  A Monsieur Alfred Vallette,
   Rédacteur en chef' du Mercure de France.
  Monsieur !
 Permettez-moi de vous communiquer un petit renseignement, à propos de ce qu'on a écrit sous le titre : Nieuwe Gids (Journaux et revues), p. 366 de votre livraison d'avril 1892.
 L'auteur dit qu'il a reçu deux lettres d'Amsterdam et de Leide pour signaler une erreur, quand on m'a nommé « critique célèbres » dans votre livraison de février. Ces deux lettres vous viennent de personnes qui m'ont voué une haine littéraire des plus déloyales. Cette revue : Nieuwe Gids, ne produit rien d'original. Tout est de l'imitation de votre M. Stéphane Mallarmé et de l'école symboliste.
 S’il s'y trouve quelque chose de foncièrement hollandais, ce sont bien des insultes grossières à l'adresse de ces écrivains qui ne donnent pas dans le mallarmisme du Nieuwe Gids.
 Comme je n'admire pas beaucoup le symbolisme et le galimatias littéraire et comme je l'ai dit souvent, on m'a insulté dans le Nieuwe Gids..............
 Quand votre Mercure me reconnait « critique célèbre », ces messieurs vous ont écrit deux lettres pour m'insulter encore...........................
Vous-même, vous êtes hors de cette question; je vous prie de ne pas croire tout à fait ce que ces messieurs vous écrivent.

 Vous n'avez entendu que deux voix très partiales : vous aimerez voir aussi le revers de la médaille.
     Croyez, Monsieur; etc.
       Jan Ten Brink »


     « Leide, le 10 avril 92,
   Monsieur !
 Mille fois merci! Votre lettre me prouve qu'en France, du moins, on n’a pas perdu la belle tradition de courtoisie.
 Je vous prie de citer tout ce que vous trouverez d'utile dans mes deux lettres.
 S'il n'existait qu'une certaine divergence d'idées entre le Nieuwe Gids et moi, l'affaire se trouverait dans les termes les plus corrects. Mais ces jeunes gens se distinguent par un esprit-de-corps fort remarquable, et ont la bouche pleine d'offenses pour ceux qui oseraient leur faire la moindre critique.
 .....ils prétendent avoir inventé la littérature néerlandaise. J'ai écrit souvent contre cette tendance des esprits; jamais je n'ai oublié les lois de la courtoisie.
 Vous n'avez pas trouvé de haine littéraire dans les lettres de Leide et d'Amsterdam. C'est qu'ils voulaient me nuire en France auprès de votre publication, et ils avaient

besoin de prendre les allures de la correction. Dire que je ne suis « pas sérieux », « célèbre que dans mes propres yeux », est certainement pour moi une offense.
 Vous connaissez M. Byvanck, qui ne m'aime pas du tout; mais il est parfaitement honnête. Demandez-lui si c'est la vérité ce que disent vos lettres de Hollande. Il connait toute ma carrière scientifique et littéraire ! Je ne doute pas une minute qu'il me jugera tout autrement, quoiqu'il ait à se plaindre de moi au sujet de son dernier livre.
 En vous remerciant, etc.
           Jan Ten Brinck

A.V.


 La Fornightly Review (mars 1892) contient une étude d'Arthur Symons sur J.-K. Huysmans; en voici la traduction partielle, le début et la fin:
 « Les romans de M. Huysmans, si on peut les appeler romans, sont, en tout cas, la sincère et complète expression d'une très remarquable personnalité. De Marthe à Là-bas, de chaque histoire, de chaque volume, se dégage la même atmosphère de novembre, de Londres, où l'existence seule suffit à vous écraser les épaules, où les petites misères de la vie se transmuent dans le brouillard en un vague et formidable grotesque. Il s'agit là, cas rare, d'un pessimisme dont la philosophie ne s'élève pas au-dessus de la sensation. (Après tout la sensation est une certitude en un monde bien ou mal ordonné, en vue de causes dernières. ― mais qui est sûrement, pour chacun de nous, tel que chacun de nous le sent). A M. Huysmans le monde apparait profondément inconfortable, déplaisant, ridicule, tel que peuvent cependant l'améliorer quelques formes de l'art, et d'où l'on peut même s'échapper temporairement. Une partie de son œuvre nous présente une peinture de la vie ordinaire comme il la conçoit, en son uniforme et triviale misère; en une autre partie, il narre ses tentatives de fuite vers des directions qui ont semblé lui promettre quelque adoucissement; en d'autres encore, il s'est laissé aller à la joie de son personnel enthousiasme, l'enthousiasme pour l'art. Il serait lui-même le premier à la reconnaître ― et, en fait, il l'a reconnu ― cette manière originale de voir la vie provient d'un tempéramment particulier, d'une constitution spéciale: c'est une question de nerfs. Les Goncourt ne se sont jamais lassés d'insister sur leur névrose, d'en montrer l'importance en ce qui se rapporte à la forme et à la structure de leur œuvre, leur touche de style même. Eux, la maladie décadente les a délicatement atteints, comme des fines et languissantes femmes du Faubourg Saint-Germain; elle a aiguisé leurs sens jusqu'à la plus morbide sensibilité; elle a donné à leurs romans une certaine beauté fiévreuse: ― à M. Huysmans cette maladie n'a donné que l'horreur exagérée de tout ce qui est laid et malplaisant, avec un fatal don de découvrir, un fatal besoin de contempler chaque fêlure que ce monde imparfait offre à ses minutieuses inspections. C'est la transposition de l'idéal. Là, les valeurs relatives disparaissent; c'est le désagréable seul qui est mis en lumière, et le monde,

selon l'étrange désordre de cette vision, assume un aspect qui ne peut être comparé qu'à celui d'une goutte d'eau sale examinée au microscope. « La Nature vue à travers un tempérament »,― définition de tout art par M. Zola: rien certainement en peut être plus exact ou plus expressif s'il faut définir l'art de M. Huysmans.
 Pour se faire une idée bien adéquate de M. Huysmans, il est nécessaire de connaître l'homme.
 « Il m'a donné l'impression d'un chat », a écrit une interviewer; « il est courtois, très poli, presque aimable, mais tout nerfs, prêt à sortir ses griffes contre le monde entier. » Et, de fait, il y a en lui quelque chose de son animal favori. La figure est terne, à la fois vive et fatiguée, avec un regard de malice plutôt bienveillante. A première vue, elle est commune, les traits sont ordinaires, on croit l'avoir rencontrée à la Bourse ou au Stock Exchange. Mais graduellement cette étrange et invariable expression, ce regard de bienveillante malice vous capte à mesure que s'étend sur vous l'influence de l'homme lui-même. J'ai vu Huysmans dans son bureau (il est employé au ministère de l'Intérieur et employé modèle); je l'ai vu au café, en diverses maisons; mais je le revois toujours tel qu'il m'apparut chez la bizarre Mme. B. C***. Il est à demi étendu sur un sofa, roulant une cigarette entre ses doigts fins et expressifs, ne regardant personne, ni rien, pendant que Madame B. C.*** va et vient avec une vivacité sûre de soi au milieu de son extraordinaire ménagerie de bibelots. Les dépouilles du monde entier sont là, en cet incroyablement petit salon; elles sont sous les pieds; elles grimpent aux murs; elles s'accrochent aux écrans, aux piédouches et aux tables; un de vos coudes menace un joujou japonais et l'autre une bergère de Saxe; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel éclatent en un barbare discord de notes. Et, dans le coin de cette chambre fantastique, Huysmans se carre indifférent sur le sofa, avec l'air de quelqu'un de parfaitement résigné aux embêtements de la vie.
 Quelque chose est dit par M. R. G.***, l'un de mes amis, qui doit écrire dans une revue en formation, le Mercure de France, ou peut-être par M. A. V.***, le jeune directeur de cette revue, ou peut-être encore (si cela n'était pas impossible) par le taciturne Anglais qui m'accompagne, ― et Huysmans, sans lever les yeux, sans prendre la peine de parler bien distinctement, relève la phrase, la transforme, ou plutôt la transperce, la retourne, en fait une phrase, parfaite d'impromptu soigneusement élaboré. Peut-être ne s'agit-il que d'un livre stupide que quelqu'un a mentionné, ou d'une femme stupide; et à mesure qu'il parle le livre surgit dans sa monstrueuse, devient un miraculeux chef-d'oeuvre d’imbécillité; l'importante petite femme devient devant vos yeux une grandissante horreur. C'est toujours le déplaisant aspect des choses qu'il saisit, mais l'intensité de sa révolte contre cette déplaisance met comme une touche de sublime à l'intensité de son dégoût. Chaque phrase est une épigramme et chaque épigramme occide une réputation ou une idée. Il parle avec un accent de pénible surprise, un regard amusé plein de mépris, d'un mépris si profond que cela en devient presque de la pitié pour l'imbécilité humaine.
 « Oui, c'est bien là le vrai Huysmans d’A rebours, et dans le milieu qui fait le mieux ressortir sa personnalité. Avec ce mépris de l'humanité, cette haine de la médiocrité, cette passion pour une modernité un peu exotique, un artiste si exclusivement artiste était sûr, un jour ou l'autre, de produire une oeuvre qui ― produite pour le plaisir même de l'auteur et étant absolument repésentative de l'auteur, ― fût, en un certain sens, la quintessence de la Décadence contemporaine. Et c'est précisément un tel livre qu'a écrit Huysmans, dans son extravagant et étonnant A Rebours. Tous ses autres livres sont une sorte d'inconsciente préparation à ce livre-là ou une sorte d'inévitable suite, à peine nécessaire. L'ensemble de son oeuvre apparait, selon un développement un peu erratique, procéder de Baudelaire pour, à travers Goncourt et au moyen de Zola, aboutir à une surprenante originalité, à une déconcertante déviation de l'ordre logique des choses... »
 Après avoir analysé les livres de Huysmans, l'auteur conclut:
 « La place de Huysmans dans la littérature contemporaine n'est pas aisée à déterminer. Il y a le danger d'être ou trop attiré ou trop repoussé par ces qualités de singularité délibérée qui font de son oeuvre une sincère expression de sa propre personnalité, elle-même si artificielle et si recherchée. avec des caractéristiques aussi prononcées, aussi exceptionnelles, il lui aurait été impossible d'écrire un roman objectif, ni de se ranger pour longtemps en aucune école ou sous aucun maître... Mais, comme nous l'avons vu, il a subi diverses influences; il a eu ses périodes. Dès le commencement, il possède un style singulièrement piquant, nouveau et coloré... Travaillant sur les fondations de Flaubert et de Goncourt, les deux grands stylistes modernes, il s'est crée un verbe à lui, intensément personnel, dans lequel le sens du rythme est entièrement dominé par le sens de la couleur. Il manipule le français avec une liberté quelquefois barbare, « trainant les images par les talons ou par les cheveux (cette admirable phrase de M. Léon Bloy) le long de l'escalier vermoulu de la syntaxe terrifiée », mais atteignant certainement les effets qu'il cherche. Il possède au plus haut degré ce « style tacheté et faisandé » qu'il attribue à Goncourt et à Verlaine. Et avec son audacieuse et barbare profusion des mots, ― choisis toujours pour leur couleur et leur qualité de vie ― il est capable de décrire les aspects essentiellement modernes des choses comme personne ne l'a fait avant lui. Personne avant lui n'a jamais ainsi réalisé le charme pervers du sordide, le charme pervers de l'artificiel. Toujours exceptionnel, c'est plutôt de cette exceptionnalité que des ordinaires qualités du romancier qu'est faite sa valeur. Ses récits sont délités d'incidents; ils sont construits pour aller jusqu'au moment où il faut les arrêter; ils ne contiennent presque aucune

analyse de caractères. Sa psychologie ne va pas plus loin que les sensations et principalement les sensations visuelles. Il ignore le monde moral; ses émotions se résolvent d'elles-mêmes, pour la plupart; en sordide ennui; parfois en une certaine rage de vie. Le protagoniste de chacun de ses livres est moins un caractère qu'un faisceau d'impressions et de sensations, ― le vague dessin d'une conscience unique, la sienne. Mais c'est cette conscience unique que nous aimons dans ce morbide écrivain, ― car les romans de Huysmans, avec toute leur étrangeté, leur charme, leur répulsivité, ont une assez large valeur représentative et sont certainement l'expression d'une personnalité aussi remarquable que celle d'aucun autre contemporain.»

R.G.

 Les Entretiens Politiques et Littéraires (avril 1892) sont particulièrement intéressants, avec un sommaire composé de MM. Remy de Gourmont, Pierre Quillard, Edmond Cousturier, Henri de Régnier, F. Vielé-Griffin et Bernard Lazare. Tout serait à citer ― et une bonne partie à discuter ― de ce numéro substantiel, qui contient plus d’idées en lui seul que tel grand quotidien en l'année entière. Nous détachons cette Autobiographie de Walt Whitman, que rapporte M. Francis Vielé-Griffin:
 « Je suis né, le 13 mai 1819, dans la ferme de mon père, à West Hilles, L.I. Etat de New-York. Les gens de ma famille, la plupart fermiers ou marins, furent, du côté de mon père, d'origine anglaise, du côté de ma mère (Van Velsor), d'origine hollandaise. Il y eut d'abord, et longtemps, une grande famille d'enfants; j'étais le second. Nous fûmes à Brooklyn, quant j'étais encore en robe, et là, à Brooklyn, je grandis hors de mes robes; puis comme un garçonnet, ensuite comme garçon, je fréquentai les écoles publiques, d'abord, et pris du travail dans une imprimerie.
 A seize ou dix-sept ans seulement, et pour deux années, j'allai enseigner dans les écoles rurales, dans les comtés de Queens et Suffolk (Long-Island), et je vécus çà et là.
 Puis, retournant à New-York, je travaillai comme imprimeur et écrivain (avec parfois un écart « poétique »).
 1848-1849. ― Vers cette époque, je partis faire un voyage de loisir et de travail (avec mon frère Jeffe) à travers les Etats du centre et descendant l'Ohio et le Mississipi.
 Demeurai pour un temps à la Nouvelle-Orléans, y travaillant (ai vécu pas mal de temps dans les Etats du Sud). Après un temps, retournai vers le Nord, remontant le Mississipi, le Missouri, etc...; et, par la voie des grands lacs Michigan, Huron, Erié, aux chutes du Niagara et le bas Canada, rentrant enfin à travers l'Etat de New-York et descendant l'Hudson.
 1851-54. ― Occupé au travail du bâtiment à Brooklyn (pour quelque temps, au début, m'étais occupé à imprimer un journal quotidien et un hebdomadaire).
 1855. ― Perdis mon cher père cette année.. Commençai à imprimer « Brins d'herbe » pour de bon, après maints manuscrits, fontes et refontes. (J'eus grand peine à laisser de côté les « touches poétiques », mais j'y parvins, à la fin).
 1862. ― Au mois de décembre de cette année, descendis vers le « théâtre de la guerre » en Virginie. Mon frère Georges porté comme griévement blessé à la bataille de Fredericksburg (pour 1863 et 1864, voir Specimen Days).
 1865-71. ― Classé comme employé (jusque fin 73) au ministère de la Jusice, à Washington. (New-York et Brooklyn semblent plus mon chez moi; j'y suis né et y fus élevé et y vécus, enfant et homme, pour trente ans. Mais je vécus plusieurs années à Washington et ai visité, y séjournant, la plupart des villes de l'Ouest et de l'Est.)
 1873. ― Cette année je perdis ma chère, chère mère, et un peu avant, ma soeur Martha (les deux meilleures et douces femmes que j'aie jamais vues et connues, que je compte jamais voir.)
 Même année, une prostration soudaine de paralysie, qui couvait en moi depuis plusieurs années, s'était manifestée temporairemnt déjà mais avait été vaincue. Mais maintenant attaque sérieuse, irrémédiable. Le docteur Drinkard, mon médecin de Washington (de premier ordre), dit que c'était le résultat de ma tension nerveuse à Washington et aux avant-postes en 1863-64-65. Je ne crois pas qu'un homme plus gaillard, plus robuste et plus sain ait jamais vécu, que moi de 1840 à 1870. ce qui m'incita le plus à m'en aller de gauche et de droite faire ce que je pouvais pour les souffrants, les malades et les blessés, fut le sentiment de ma force et de ma santé (je me considérais comme invulnérable). J'abandonne le travail à Washington et vais m'installer à Camdem, N.J., où j'ai vécu depuis, et où (sept.1889) j'écris ces lignes.
 Une longue époque de maladie ou de demi-maladie, avec quelques répits. Durant quoi ai révisé et imprimé tous mes livres, ― publié « Rameaux de Novembre »; et, entre temps, des voyages aux Etats de la Prairie, aux Montagnes Rocheuses, au Canada, à New-York, au lieu de ma naissance, à Long-Island et à Boston. Mais la faiblesse physique et la guerre ― paralysie expliquée ci-dessus ― se sont appesanties sur moi de plus en plus ces dernières années.»
 M. F. Vielé-Griffin rappelle que, des quelques pages de Walt Whitman traduites en français, la première, Etoile de France, le fut par Jules Laforgue et a été imprimée dans la Vogue; et il note que, il y a deux ans, ayant offert pour rien une traduction de Whitman à l'éditeur Savine, il lui fut gracieusement répondu que l'auteur de Brins d'herbe était « trop peu connu. »

A.V.

 Revue Philosophique. Sous ce titre: Les Processus Nerveux dans l'Attention et la Volition, Charlton Bastian, l'éminent nécrologiste anglais, étudie certains problèmes fort discutés en ces derniers temps, et s'applique surtout à démontrer que les phénomènes de volition ne sont pas l'oeuvre d'une faculté spéciale, d'une entité mystérieuse; ils ne sont pas accomplis dans des centres moteurs, ils sont une simple transcription, en action de l'intellect, ce qu'avait déjà formulé Spinoza, qui affirmait: Voluntas et intellectus unum et idem sunt.
 A signaler aussi une revue générale, très intéressante, de M. Pierre Janet, sur Le Spiritisme contemporain. Après avoir énuméré les principaux organes des société spirites, et résumé leurs doctrines importantes, l'auteur passe à l'étude du médium, et à l'interprétation psychologique des phénomènes qu'il présente. L'écriture automatique, dont il s'occupe surtout, a déjà fait l'objet d'un remarquable travail du Dr Blocq (2), où les mêmes idées sont défendues, à savoir qu'il s'agit là d'actes inconscients de l'esprit, et non des esprits.

G.D.

 L'Art et l'Idée tient largement les promesses de son programme. La livraison de mars s'ouvre par un excellent article de M. Octave Uzanne sur Quelques plaisants croquis faits en sa prime manière par maître Félicien Rops, article illustré de dix sept desdits croquis reproduits en fac-simile, et du portrait de Rops. En tirage hors texte, l'Amour régnant sur le monde, composition inédite de Félicien Rops, reproduite en chromogravure taille-douce, ─ Quatre planches coloriées, par Pierre Vidal, représentant les principaux marchands d'estampes du siècle. Au sommaire: L'Idéal et l'Idéalisme (Salon de la Rose+Croix), par Alphonse Germain; Invitation à la physiologie de l'Iconophile et du Marchand d'estampes, par Henri Nogressau (14 illustrations de Pierre Vidal); Maurice Rollinat (Le poète d'antan, silhouette de souvenir), par Octave Uzanne, avec un portrait inédit de Maurice Rollinat d'après un dessin de Gaston Béthune; Revue bibliographique des nouveautés du mois, par B.-H. Gausseron; Revues et Idées nouvelles, par Pierre Valin, etc. Vignettes et lettrines nouvelles de A. Séon, Moreno, Viletti, A. Lynch, etc.

A.V.

 Le Don Marzio, de Naples, analyse, en son numéro du 4 avril, une conférence donnée par M. Vittorio Pica dans la salle du Filologico. Sujet: l'Art aristocratique. M. V. Pica reconnaît un art de telle essence qu'il s'oppose indéniablement à l'esprit démocratique et demeure fermé à la foule. Le plus grand de ces artistes fut hier Wagner, aujourd'hui il se nomme Stéphane Mallarmé, et, sous l'égide de l'un ou de l'autre, à la suite aussi de Baudelaire et Verlaine, ont lui ou luisent au ciel invisible les noms de Villiers de l'Isle-Adam, Laforgue, Rimbaud, Poictevin, Barrès, Puvis de Chavannes, O. Redon, Maeterlinck, Rops, H. de Groux, Minne, Holman Hunt, Burn Jones, Swinburne, Morris, Whistler; les peintres italiens Morelli, Sartorio Previati; les écrivains Carlo Dossi et d'Annunzio; Tolstoï, Rod, Goncourt, etc. Les énumérations sont toujours incohérentes; il y a à retenir de

ce compte rendu autre chose, l'idée dominante de la conférence: qu'il y a un art « ésotérique » et qu'il est absolument légitime.

 A mentionner dans la Gazzeta Letteraria (26 mars): L'Olirelombo, par A. Lenzoni; I Pressitimenti, par F. Rizzati; dans la Cronaca d'Arte (27 mars): un intéressant article d'Alberto Sormani, Arte unova, et sous ce titre: Venezia nell'arte e nella litteratura francese, un important extrait d'un volume de G. Molmenti: Studi e Riccerche, lequel va paraître à Turin chez L. Roux; dans la Critica Sociale (1er avril): La carestia in Russia, sue vere cause e sua significato, par Federico Engels, et Il Quinto Stato, par I. Gherardini.

 Livres nouveaux annoncés par les revues italiennes: Eva, poème d'Antonio Fogazzaro (Milan, Chiesa et Guindani); I Poeti bolognesi: Carducci, Panzacchi, Stecchetti, par Augusto Lenzoni (Bologne, Trêves); La Patologia del genio, in chiesta a proposito del caso di Guy de Maupassant, par A.-G. Bianchi (Milan, Kantorowicz).

 M. E. Rolland recueille pour Mélusine (Mars-Avril) les noms du Diable dans les divers langues et dialects du monde; en voici quelques-uns: L'Autre (Rabelais); ─ Celui qui n'a pas de blanc dans l’œil (Noël du Fail); ─ Le traquenard de saint Michel (Leroux, Dict. Comique); ─ Le Boulanger (argot français); ─ Le Dache (argot de Paris); ─ Le Vilain, le Peut, le Malin, le Maufé, le Gros (Morvan); ─ Georget, le Maufait, le Mauvais, Lui, Il (centre de la France); ─ l'Ange cornu (Valenciennes); ─ la Grande Bête (Haut-Maine); ─ le Petit Capet (La Hague); ─ Griffon (Montbéliard); ─ Double (Guernesey); ─ Quel che da l'ambio a'i baleni, Celui qui fait trotter les éclairs (Italie); ─ Ruffian (argot anglais); ─ Monnanmounan (créole mauricien); ─ Ita radjana, les autres gens (sanscrit).

 Le Bulletin de l'Afrique Française, sous la direction de M. Harry Alis, est en même temps le recueil officiel centralisant toutes les nouvelles de l'Afrique et un journal d'authentiques voyages dans le continent noir. Il est publié par un comité qui attend les souscriptions de tous ceux qui s'intéressent à l'inconnu.

 M. Romain Coolus, dans la Revue blanche (Mars), fait dialectiquer à la manière de Platon quelques contemporains sous des noms empruntés aux Dialogues; il s'agit de la liberté de l'art: Socrate affirme les droit d'un Etat moralisateur; les disciples mettent l'artiste au-dessus de ces droits, et Socrate n'a pas cette fois le dernier mot. Straton, à la fin, allègue d'une façon bien délicate le poète de notre temps, qui, comme Leucippe, dut « monnayer son âme en des pédagogies puériles. » Lisons M. Mallarmé, le maître estimé et aimé entre tous.

 Art et Critique vient de re-mourir; le mois de mars fut son dernier mois de vie. Bien que cette revue eût, en sa

seconde série, des tendances un peu moins étroites, elle n'en représentait pas moins l'esprit naturaliste, le genre Théâtre Libre; s'il y a encore des habitués pour cette sorte d'art, il n'y a plus de néophytes possibles. Ce décès prouve qu'il ne suffit pas qu'une revue soit bien faite; il faut encore qu'elle réponde à un besoin nouveau de ce public, très restreint, qui s'intéresse aux plus récentes évolutions littéraire. D'ailleurs, sur les sept principaux rédacteurs d'Art et Critiques mentionnés sur la couverture, cinq et peut-être tous expriment librement leurs idées dans la presse quotidienne; alors, à quoi bon ce groupement ?
 Néanmoins, nous déplorons cette disparition, car, après tout, c'est la liberté qui perd un organe, et elle n'en aura jamais trop.

 Du Figaro (7 avril), cette prédiction au sujet de M. Viaud, l'académicien nouveau, célèbre pour avoir narré son mariage (Le mariage de Loti) avec des larmes dans la voix: « Soyez sûr qu'aujourd'hui il ne manquera pas d'orner de sa dragonne d'or la poignée de nacre de son costume à palmes vertes. » ― Ne pas croire que cette phrase est extraite de l'article de M. A. Dayot sur le même Loti, publié le même jour dans le même journal. ― Le discours de réception de cet officier de marine (c'est en cette qualité que M. Mézières l'a reçu) ou, comme a dit l'Eclair, de ce « Don Juan pour négresses », a été très méprisant pour M. Zola. Nul n'avait moins de droit pourtant, qu'un naturaliste inconscient, à déblatérer contre le naturalisme voulu et raisonné. De plus, M. Zola, si répulsive que soit pour nous son oeuvre, compte dans le mouvement contemporain, et quant à M. Loti, sa littérature a tout juste la valeur d'une jolie série de lettres de femmes.

R.G.

 La Plume (1er avril) publie deux poésies: Sylve et Autre Sylve, de Jean Moréas; une poésie de Stuart Merrill: Croisade; des extraits inédits d'un prochain livre de Camille Lemonnier: La Fin du Bourgeois; trois portraits, deux dans le texte et un hors texte, de Léon Riotor, dont M. Alphonse Boubert signe dans la même livraison une biographie exacte et détaillé. ― Le fascicule du 15 avril est consacré à la Chanson populaire au Japon: M. le Dr L.-J.-E. Baret en donne de fort curieux spécimens, dont quelques-uns avec musique. ― Tirage hors texte: portrait en pied de Willy.

 Au sommaire de la Revue Indépendante: Maurice Beaubourg: La Nuit de lumière réelle; Camille Mauclair: Notes sur un essai de dramaturgie symbolique; Charles Saunier: Les Dons funestes (drame féerique en 4 tableaux); Maurice Bazalgette: Joséphin Péladan; René Ghil: Données évolutives: Sociocratie évolutive; la suite du roman de MM. Gaston et Jules Couturat: Le Naufrage; etc.

 M. Albert Saint-Paul publie dans l'Ermitage (15 mars) une traduction, avec texte en regard, d'extraits de Pilgerfahrten, le nouveau livre du poète allemand Stefan George, qui a traduit Baudelaire et subit l'influence des poètes français. « Mais, fait observer M. Albert Saint-Paul dans une note, influence ne saurait dire imitation. Si M. George, dans son esthétique, trahit la grande admiration qu'il professe à l'égard de Baudelaire ― dont il vient de faire paraître une vraiment belle traduction, la seule d'ailleurs qui existe en allemand, ― de Mallarmé et de Verlaine, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il garde toujours l'originalité de sa pensée, et qu'ainsi il nous apparaît comme le poète le plus curieux qu'il nous soit donné de connaître de toute la jeune génération d'Outre-Rhin ». ― D'autre part, numéro intéressant avec des poésies de MM. Henri de Régnier, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Henri Degron, Victor Remouchamps, des proses de MM. Jules Bois, Yvanhoé Rambosson, Pierre Valin, René Tardivaux et Henri Mazel. La livraison s'ouvre par Les Trois tasses de thé, poème en prose de J. Barbey d'Aurevilly, extrait de Rythmes oubliés.

 Le Saint-Graal (20 mars) donne une page inédite de Mme Desbordes-Valmore: une Ode à Paul Verlaine, d'une facture un peu en retard, dont l'auteur, M Emmanuel Signoret a fait tirer à part quelques exemplaires pour ses amis; des vers de Verlaine, George Suzanne et Gabriel Vicaire, etc.

 Dans le Nouvel Echo (15 avril), sous le titre: M. Viaud à l'Académie française, M. Alfred Duquet dit quelques vérités à M. Pierre Loti. Mais, à moins de considérer l'Académie ― ce à quoi inclinent quelques esprits évidemment grincheux ― comme la maison de retraite de nos plus glorieux Poncifs (ne pas lire Pontifes), nous ne voyons pas bien pourquoi la « vieille aveugle du pont des Arts » aurait dû choisir M. de Bornier.

 Nouveaux confrères: Littérature et Critique (Administrateur: M. Marcel Girard, 120 boulevard Saint-Germain). ― Essai de Jeunes (rédacteur en chef: Emmanuel Delbousquet; Secrétaire: Léon Santa, Toulouse, 2, rue de la Concorde). ― L'Idée Libre (Emile Besnus, Jules Bois, B. Guinaudeau, Gabriel Mourey, Maurice Pottecher, Edouard Schuré. ― Adresser les communications au Secrétaire de la Rédaction de l'Idée Libre, 28, rue des Ecoles). ― Simple Revue, Bulletin mensuel Littéraire, Artistique et Mondain. (rédacteur en chef: Georges Régnal. Paris, boulevars Hausemann, 41).

A.V.



 


 (1) Dont l'auteur serait bien aimable d'écrire plus lisiblement son nom : nous lui avons répondu courrier par courrier, mais notre lettre comme telle autre que nous lui avons adressée il y a quelques mois, pourrait bien s'être égarée.
 (2) Dr Paul Blocq: Le Spiritisme au point de scientifique.―L'Ecriture médianimique. (Bulletin Médical, 14 octobre 1889.)



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