L’Accomplissement des Figures

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B. C. « L'accomplissement des figures  », Mercure de France, t. IV, n° 28, avril 1892, p. 345-346.



L'ACCOMPLISSEMENT DES FIGURES.


Oblatus est quia ipse voluit, et non aperuit os suum.

Isaïe, LIII, 7.

Le Christ vient d'être flagellé. A droite et à gauche deux prétoriens, deux brutes, le serrent et l'exhibent à la multitude. Les anges ont fui; le dernier se voile la face et va s'envoler à son tour, car ils doivent être absents de la consommation du crime suprême : — n'ayant pas trempé dans les fautes, ils n'ont pas à prendre part à l'expiation. Donc, tout élément divin supérieur disparaît de cette scène. Le Christ torturé, épuisé par les coups, ayant perdu presque tout son sang, est arrivé au plus haut degré de souffrances physiques que l'homme puisse supporter avant de rendre l'âme, car le Dieu s'est effacé devant l'homme: c'est l'homme qui souffre seul et avec la seule force de résistance dont il est capable. Cette force est déjà surépuisée : l'intensité de la torture va mettre fin à la torture même.
 Mais ce que rien ne peut rendre, c'est la douleur morale sans fond et sans bornes que le Sauveur éprouve en contemplant le spectacle donné à ses yeux divins, divinement bons. Ses souffrances ont été prédites, il les connaît, mais ce qui n'a pas été formulé, c'est ce qu'il ressent à la douloureuse connaissance, en cette heure suprême, — de leur inutilité.
 Il aura tout souffert, tout assumé, tout expié, — vainement.
 Car qu'est-ce que le petit nombre des bons, comparativement au flot sans nombre des méchants, qui ne veulent pas être rédimés, qui refusent le rachat, qui exècrent le Rédempteur!
 Et ils sont là devant lui, lui montrant le poing, l'invectivant: volontiers ils le feraient mourir autant de fois que la pensée qu'il représente se lève en opposition opposition avec les actes qu'ils veulent commettre. Il n'y a que deux principes en présence : l'idéalisme, que le Christ seul signifie, et le matérialisme, qui a pris corps dans la foule ruée vers lui, — même dans les plus petits enfants.
 Et toutes les Convoitises apparaissent sur les visages de ces créatures, — sorties de ces cœurs où elles se sont incarnées, — et toutes les Convoitises comme un flot furieux s'exaspèrent contre le Principe, qu'elles veulent écraser parce qu'il gêne leurs satisfactions.
 Ce ne sont pas seulement toutes les injures, toutes les haines jetées sur lui par le Présent que le Christ subit à cette heure. — Non, — mais encore toutes celles qui lui ont été adressées jadis par les êtres qui l'ont outragé et haï avant sa venue, — et tous figurent à sa Passion.
 Les Sensuels du temps de Sardanapale et de Nabuchodonosor vomissent leurs imprécations; la reine Jézabel elle-même — pompeusement parée— se tord sous ses ornements : — les chiens sont proches. Toute l'Antiquité se lève pour manifester sa haine à celui au nom duquel les prophètes crièrent l'exécration contre les débordements des rois, des reines et des peuples. L'Avenir est là aussi: une figure qui donne l'idée d'une religieuse du moyen-âge exprime la convoitise de celles qui, enfermées dans le cloître, adorent l'homme dans le dieu, et le haïssent de n'être qu'un dieu et de ne pas devenir pour elles un homme, — de la ceinture au pieds.
 Tous ces appétits se heurtent, se pressent, s'entrechoquent dans une houle, une violente vague humaine qui déferle aux pieds du Christ, gronde, monte, grandit, va le couvrir et triompher enfin, quand avec le crucifiement elle l'aura fait disparaître.
 Cette multitude sent le danger de la condamnation, et elle croit y échapper en faisant mourir celui dont la doctrine les menace dans la jouissance des bassesses qui sont leur vie.
 Tel est le tableau intitulé le Christ aux outrages, œuvre de M. Henry de Groux. S'il est tel aujourd'hui, que sera-t-il donc demain?

B. C.

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