La Demande

De MercureWiki.

 
Jules Renard, « La Demande », Mercure de France, t. I, n° 1, janvier 1890, p. 8-17.


 
LA DEMANDE

À Louis Béroud

I


 Dans la grande cour de la Gouille, Mme Repin lançait à sa volaille des poignées de grains. Ils s'envolaient régulièrement de la corbeille, suivant le rythme du geste, et s'éparpillaient en grésillant, sur le sol dur. La fine musique d'un trousseau de clefs entrechoquées montait de l'une des poches du tablier. En faisant des lèvres :
 « Cht ! cht ! »
et même à grands coups de pieds, Mme Repin écartait les dindes voraces. Leurs crêtes bleuissaient de colère, et leurs demi-roues rayonnaient aussitôt avec une sorte de détonation et le brusque développement d'un éventail qui s'ouvre entre les doigts d'une dame nerveuse.
 Monsieur Repin apparut sur la route, le pas accéléré. Le jet de grains fut comme coupé, les clefs se turent, et les poules inquiètes se bousculèrent un instant à cause de l'allure inaccoutumée de M. Repin.
 — Quoi donc ? demanda la fermière.
 Monsieur Repin répondit :
 — Gaillardon en prend une !
 — Une poule ?
 — Fais-donc la niaise : une de nos filles. Il vient déjeuner dimanche.
 Dès que ces demoiselles apprirent la nouvelle, Marie, la plus jeune, embrassa d'une façon turbulente sa grande sœur :
 — Tant mieux, mon Henriette, tant mieux !
 Elle était heureuse du bonheur de son aînée d'abord, et un peu pour elle, car M. Repin avait toujours dit, presque en chantonnant :
 — Quand deux filles sont à marier, c'est l'aînée qui va devant, la cadette suit derrière !
 Or, Henriette n'avançait pas vite, et Marie songeait que si elle ne se mettait pas en tête, on n'arriverait jamais, peut-être. On disait d'Henriette, au premier coup d'oeil :
 — C'est une oie !
 — Oui, mais elle n'est pas méchante.
 — Il ne manquerait plus que cela !
 En outre, elle était trop grande. Sa taille effrayante intimidait les hommes. Elle était aussi trop rouge, et, la figure couverte de taches ardentes, elle faisait, à toute heure, l'effet de s'être barbouillée en gavant, avec du son délayé, les volailles de concours. Elle avait vingt-cinq ans. M. Gaillardon était un fermier des environs, très à l'aise et déjà en pleine maturité. Henriette n'avait pas à faire d'objection. Du reste, elle n'en cherchait point, mais, effarouchée et gauche, elle n'osait accepter avec une joie bruyante un bonheur qui pouvait encore lui échapper et qu'elle n'attendait plus. Marie, la jolie brune au teint blanc, avait beau lui dire :
 — Quelle veine ! mais ris donc, veux-tu bien rire !
 Elle ne riait pas, tout près de trouver sa cadette insupportable ; elle aurait voulu être un peu seule, avec les quelques idées très rares et nouvelles qui mettaient tant de désordre dans sa tête, et, comme elle connaisssait bien l'opinion du monde, elle ne voulait pas croire à tant de chance, et elle s'avouait interieurement :
 — Non, ce n'est possible, je suis trop bête, trop oie !
 — Allons bon, voilà que tu pleures, maintenant !
 — C'est rien, c'est les nerfs.

II


 Au déjeuner du dimanche, quand on passa à table, Madame Repin dit :
 — Où donc que vous allez vous mettre, Monsieur Gaillardon ?
 — Moi, oh ! ça m'est égal, où vous voudrez.
 — Il serait peut-être mieux de vous mettre à coté de mes filles, mais en faisant le service, elles vous dérangeraient.
 — Oh ! non, elles ne me dérangeraient pas.
 — Et si des fois, en apportant des plats, elles renversaient de la sauce sur votre veste ?
 Il se mit à rire :
 — Ah ! par exemple, ceci ne serait point à faire.
 — Dame, mettez-vous où vous voudrez !
 — Non, non, où vous voudrez, vous. Moi, je vous dis, ça m'est égal.
 Madame Repin, perplexe, et la peau du front contractée, recomptait les couverts, haussait les épaules, et s'égarait dans ses calculs.
 En attendant sa décision, tous, debout, l'estomac vide, tambourinaient du bout des doigts sur le dossier des chaises, prêts à s'élancer, au moindre commandement, pour s'asseoir.
 Enfin, elle reprit :
 — Voyez-vous, j'ai peur à cause de la sauce. Un malheur peut arriver. Comment faire ?
 Irrésolue et prise au dépourvu, elle consulta ces demoiselles qui répondirent, l'une :
 — Oh ! ça m'est égal.
 Et l'autre :
 — Oh ! ça m'est égal.
 Non qu'elles fussent indifférentes mais elles ignoraient les propos du grand monde.
 Heureusement Monsieur Repin prit la parole.
 — Tiens, femme, tu nous ennuies. En voilà, des manières. Asseyez-vous là, Monsieur Gaillardon, à côté de moi, et les autres, arrangez-vous. Après tout, vous êtes de la famille, et si vous n'en êtes pas, vous en serez.
 Quel homme rond que Monsieur Repin, rond comme la terre !
 À la bonne heure ! au moins, vous comprenez les affaires — dit M. Gaillardon.
 Il allait s'asseoir, mais il n'avait pas encore eu l'occasion de poser son chapeau quelque part. Il chercha des yeux un clou pour le pendre. N'en découvrant pas, comme aucune de ces dames ne s'offrait pour le débarasser en disant :
 — Donnez donc, donnez donc,
il dut le poser sur une chaise. Il aimait les plats cuits à point, et plut tout de suite à Monsieur Repin. Tous les deux étaient à peu près également chauves, mais, grâce à sa barbe blanche et longue, Monsieur Repin l'emportait en autorité sur son futur gendre. D'ailleurs, il parlait haut, un peu fier d'avoir un domicile. Ils causèrent bœufs longuement, et tombèrent d'accord, au bout de mutuelles concessions, qu'il faut qu'un bœuf vendu paie son engrais à raison de un franc par jour. Et encore, ce n'est pas beau. On fait ses frais, voilà tout. Au dessert, quand il trouva un moment pour faire tourner ses pouces sur son ventre, Monsieur Gaillardon se hasarda à regarder Mademoiselle Marie. Sans doute, il n'osait pas regarder tout d'abord et franchement, comme un effronté, Mademoiselle Henriette. Il s'essayait, et prenait du courage avec la jeune soeur. Du moins, cela parut évident à tous. Henriette le comprit si nettement, qu'elle baissa les yeux de confiance. Le regard n'allait pas à elle, mais il était pour elle. Au contraire, Marie, n'étant point en cause, ne jugeait pas convenable de s'intimider, et la tête haute, œil pour œil, elle dévisageait Monsieur Gaillardon, ce qui achevait de le troubler.
 Bien entendu, et conformément aux habitudes prudentes de gens qui n'abordent que le plus tard possible les sujets graves, il ne fut pas question de mariage ce jour-là.
 Un autre dimanche passa, et rien ne se conclut. Madame Repin s'impatientait. Il est bon de prendre des précautions, jusqu'à un certain point, toutefois. Outre qu'on ne déjeune pas pour rien à la campagne, comme à Paris, où chacun sait que certains restaurants donnent à manger à des prix si réduits. Peut-être Monsieur Gaillardon espérait-il causer auparavant avec la jeune fille. Aussi, le dimanche suivant, quand M. Repin dut quitter la table, au dessert, pour aller voir une bête à cornes qui s'était cassé la jambe, Madame Repin,habile et audacieuse, sortit, passa dans la cuisine, appela Marie et laissa son Henriette en tête à tête avec Monsieur Gaillardon. Celui-ci, tout d'abord, attendit leur retour. Comme elles tardaient, il chercha à s'occuper et débourra soigneusement sa pipe, en lui enfonçant dans le tuyau, jusqu'à la gorge, une aiguille à tricoter.
 Henriette, ses fortes mains étalées sur ses genoux, gardait son immobilité, dans un coin, la tête penchée, le souffle doux, rouge autant que l'occasion l'exigeait. Monsieur Gaillardon se leva et se promena d'une fenêtre à l'autre. Il s'aperçut que le temps allait se gâter, sûrement, et, comme il voulait être de retour chez lui avant l'orage, il appela ces dames pour leur dire au revoir.
 Dès qu'il fut parti, Madame Repin demanda :
 — Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?
 — Il m'a rien dit.
 C'était trop fort. Une semblable indifférence stupéfia Monsieur Repin même. Il fut d'avis qu'il fallait renouveler l'essai.
 Donc, au premier déjeuner, le café pris d'une manière hâtive, Monsieur Repin, sous le prétexte d'une course pressée, se leva de table. Madame Repin et Mademoiselle Marie disparurent vite dans la cuisine. Mais cinq minutes après Monsieur Gaillardon les rejoignait.
 — Est-ce que je vous fais peur ? — dit-il à Mademoiselle Marie.
 Elle était à ce point interdite qu'elle ne trouva rien à répondre.
 — Faudrait pourtant vous habituer à moi, — ajouta Monsieur Gaillardon.
 Madame Repin intervint :
 — C'est comme ça que vous laissez mon Henriette ?
 —Oh ! j'ai bien le temps de la voir, elle !
 Madame Repin dit finement :
 — Ça, c'est vrai.
 Mais, réflexion faite, elle trouva que de la part d'un prétendu ce n'étaient point des choses à dire. Toujours hardie, elle le prit par le bras, le ramena de force à la salle à manger et dit :
 — Laissez-nous donc un peu tranquilles. Nous avons à travailler. Henriette n'a rien à faire, bavarder avec elle à votre aise.
 Et elle referma la porte sur lui, bruyamment.
 Dès son départ, qui d'ailleurs ne se fit pas longtemps attendre, Madame Repin et Mademoiselle Marie, anxieuses, interrogèrent Henriette.
 — Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?
 — Il m'a rien dit.
 Madame Repin et sa fille cadette se regardèrent :
 — Eh bien, tu crois ? eh bien, tu crois !
 Décidément, cet homme têtu leur ferait passer de mauvaises nuits. M. Repin dut s'en mêler directement. Il entra en scène avec énergie, c'était le plus sûr moyen, en offrant à M. Gaillardon un verre de vieille fine, c'était le meilleur moment.
 — Voyons, dit-il, fixons–nous le jour ?
 — Enfin, dit M. Gaillardon, vous y voilà. Je n'osais pas vous le dire, mais, sans reproche, je commençais à trouver le temps long. Mais on est bien éduqué, ou on ne l'est pas.
 — Très bien, dit M. Repin ; alors, prenons le vingt-sept octobre, ça vous va-t-il ?
 — Si ça me va ! — et le beau-père et le gendre approchèrent l'un de l'autre leurs verres de fine, en ayant soin de ne pas les entrechoquer, de peur d'en renverser des gouttes. M. Repin se tourna vers sa femme, et, le torse droit, la main gauche en grappin sur la cuisse :
 — Bourgeoise, qu'est-ce que tu avais donc l'air de dire. Voilà comme on arrange les choses : les simagrées ne servent à rien.
 M. Gaillardon réclama l'honneur et le plaisir d'embrasser ces dames. Elles s'essuyèrent les lèvres, se levèrent avec minauderie et se placèrent sur un rang. M. Gaillardon commença la tournée. Il termina par Mlle Marie. Elle fut obligée de le repousser, car il doublait sa part. Sa joue était d'un beau rouge écarlate à l'endroit où son beau-frère venait de l'embrasser.
 — Ne vous gênez pas, qu'est-ce que va dire ma sœur ?
 Ému comme au jour de sa première communion, le fiancé chercha des mots d'excuse, puis, saisissant la main de M. Repin, il dit :
 — Mon cher papa, merci.
 Leurs têtes chauves se trouvaient à niveau. Qui était le « cher papa » ? Il eût fallu regarder de près. On s'y trompait. L'émotion gagna toute la société. M. Repin, désignant sa femme en larmes, disait :
 — Regardez-là donc, est-elle bête, est-elle bête.
 Comme il avait peur d'être bête à son tour, il brusqua les choses :
 — Il se fait tard. Allez-vous en, à dimanche. Venez de bonne heure, nous jouerons à la gadine.
 Dans la cour, un cabriolet attendait. Le domestique, la blouse gonflée, avait peine à contenir, à coups de guides, la lourde jument aux jambes poilues. M. Gaillardon mettait un pied sur le marchepied, frappant de l'autre talon de violents coups sur le sol pour se hisser jusqu'au siège. Mais la jument remuante lui donnait bien du mal. Il sautillait, tournant encore la tête du côté de sa nouvelle famille :
 — Au revoir, bien le bonsoir !
 Henriette était en arrière avec sa mère. M. Repin se trouvait tout près, donnant le bras à Marie, et disait :
 — Ah ! Marie, à ton tour maintenant. Voilà Henriette bien lotie, il faudra qu'on pense à toi.
 — Comment, ça ? — dit M. Gaillardon, qui dansait encore sur un pied.
 — Dame, vous vous en moquez, maintenant que vous avez ce qu'il vous faut.
 — Mais pardon, mais pardon, dit M. Gaillardon, faites excuse, je ne comprends pas.
 — Mais montez-donc ; ce n'est pas votre affaire. Vous allez pourtant finir par vous faire écraser, — dit M. Repin.
 Et, donnant un bon coup d'épaule à l'arrière-train de son gendre, il le poussa de force dans le cabriolet. La jument sentit que le poids était au complet, et partit au grand trot, cinglée par le domestique à la blouse ballonnante. Longtemps les Repin virent M. Gaillardon agiter les bras de leur côté, comme lorsqu'on veut marquer une grande surprise. ils se demandaient :
 — Mais qu'est-ce qu'il a donc, mais qu'est-ce qu'il a donc ?
 Puis, tout à la joie, on ne se demanda plus rien.

III



 Mais quand, une nouvelle fois, M. Gaillardon se laissa tomber du cabriolet, il leur revint qu'il les avait quittés drôlement, et M. Repin prit encore sur lui d'arranger les choses, au dessert, s'entend.
 — Qu'est-ce que vous aviez donc, l'autre jour, sur l'adieu ?
 — J'avais, dit M. Gaillardon, ce que j'ai encore.
 À ces mots, les cuillers, qui mélangeaient dans des assiettes à fleurs le fromage blanc, l'échalote et la crème, s'immobilisèrent soudain.
 — Ah ! ah !
 — Voyons, du calme, dit M. Repin, qu'est-ce qu'il y a ?
 — II y a, dit M. Gaillardon, il y a qu'il y a maldonne, voilà ce qu'il y a.
 — Maldonne !
 — Parfaitement.
 Monsieur Repin regarda sa femme et ses deux filles, qui, le buste écarté de la table, le regardaient. Il dit :
 — Comprends pas, et vous ?
 Celles-ci firent signe de la tête :
 — Ni nous !
 — C'est pourtant bien simple. Il y a que je vous ai demandé l'une de vos filles, et que vous m'avez donné l'autre. Vous me direz ce que vous voudrez, mais il me semble que ce n'est pas d'un franc jeu.
 Monsieur Repin leva les bras, les abaissa, siffla du bout des lèvres.
 — Pu tu tu u u.
 Il atteignait l'extrême de l'étonnement. Ces dames ne firent pas un geste, atterrées. Selon la méthode ancienne, le silence, le grave et majestueux silence, prince des situations fausses, régna. Enfin Monsieur Repin parvint à parler :
 — Il fallait le dire, il fallait le dire !
 Madame Repin, un moment déconcertée, renonça à se contenir davantage.
 — Comment, ce n'est pas notre Henriette que vous nous avez demandée ?
 — Pas du tout, c'est mademoiselle Marie !
 Monsieur Gaillardon, ayant chiffonné sa serviette entre ses doigts, l'écrasa sur la table, se leva et marcha d'une fenêtré à l'autre et inversement, d'un pas inégal, avec une grande agitation. Ses bretelles étaient un peu anciennes et mollissaient, son pantalon tenait mal. Il le relevait d'un mouvement brusque, puis se croisait les mains derrière le dos. Ces demoiselles, bouche bée, attendaient la suite.
 — Femmes, du calme, dit Monsieur Repin, de la dignité. Ne nous emportons pas comme des libertins.
 Sa recommandation était superflue. Personne ne songeait à s'emporter. Seulement, on se trouvait aux prises avec une difficulté inattendue. Il s'agissait de la tourner avec tranquillité et prudence, comme un arbre qui, déraciné par le vent, barre la route. Monsieur Repin se leva également et commença une promenade à l'exemple de Monsieur Gaillardon, mais en sens opposé. Au troisième croisement :
 — Monsieur, dit-il, je ne vous dirai pas que je suis surpris, je suis étonné, profondément étonné, mais, après tout, rien n'est fait, et du moment que vous reprenez votre parole, nous vous la rendons.
 Il était presque distingué, ayant parlé un jour, en personne, au préfet, et la gravité du cas lui faisait trouver des phrases correctes.
 — Oh, je ne réclame rien, dit Monsieur Gaillardon, en frappant l'air de son bras comme d'un fouet. C'est fait, c'est fait, tant pis pour moi !
 Tout à coup on entendit des sanglots, et Henriette en larmes, les mains sur les yeux pour cacher son visage, dit, convulsée :
 — Mais je ne tiens pas tant que cela à me marier, moi ; s'il aime mieux ma sœur, qu'il prenne ma sœur.
 — Ça, jamais, déclara Monsieur Repin, j'ai toujours dit que tu te marierais la première, la première tu te marieras.
 Madame Repin semblait aussi têtue, mais Henriette vint embrasser son père et lui dit :
 — Je t'assure, mon papa, que j'ai bien le temps de me marier.
 — Bien le temps ! mais tu ne sais donc pas que tu as vingt-cinq ans, presque vingt-six.
 — Si, si, mais, vois-tu, j'aime mieux attendre encore un petit peu.
 Elle le suppliait, pleurante, avec des hoquets, le dominant de tout son buste de géante, et sa voix, pauvre et honteuse de se faire entendre, semblait une voix amincie entre ses dents comme par un laminoir.
 — C'est honnêtement parlé, dit Monsieur Gaillardon.
 Il lui prit les deux mains et les serra avec vigueur. Elle se laissa faire, apparemment sans rancune, tant elle trouvait simple que la chance, un moment égarée de son côté, reprit le bon chemin pour aller ailleurs, vers les autres. Madame Repin céda la première.
 — Si elle n'y tient pas, faut pourtant pas la forcer !
 — Possible, elle est libre. Mais on ne peut toujours pas donner sa sœur à ce monsieur dont tu ne veux point, dis-voir, Marie ?
 — Oh ! moi, répondit Marie, ça m'est égal. Faites comme vous voudrez, comme ça vous fera plaisir à tous.
 — Sûrement, dit Madame Repin, si ce monsieur s'en retourne chez lui les mains vides, on va causer.
 Monsieur Gaillardon approuva.
 — Voyons, mon cher papa !
 — Connu, dit Monsieur Repin, On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, mais je ne veux pas encore donner dans le panneau ; et, pour commencer, faites-moi le plaisir de ne point m'appeler : « cher papa », du moins, avant d'avoir tout réglé convenablement et solidement, cette fois. Voyons, parlons franc et le cœur sur la main (il levait et étendait sa main à hauteur de menton, les doigts joints, la paume en creux, comme si son cœur allait sauter dedans), c'est bien ma fille cadette, Marie, la brune âgée de vingt-deux ans, que vous me demandez en mariage ?
 — Tout juste.
 — Je vous la donne, mais vous allez me signer un papier comme quoi, si vous changez encore une fois d'idée vous me donnerez une paire de bœufs, des bœufs fameux, oui-da, des bœufs de mille.
 — Soit, c'est dit.
 — Alors donc, adjugée la cadette.
 De nouveau, leurs têtes chauves se rapprochèrent, leurs mains s'étreignirent et leurs visages se rassérénèrent comme des ciels.
 Puis Marie embrassa sa grande sœur Henriette, et à son tour pleura.
 — Ma pauvre sœur, quand j'y pense ! écoute, va, tu peux être sûre que je n'y pensais pas. Qu'est-ce que vous voulez, on pourra dire que si je me suis mariée avant toi, je ne l'ai pas fait exprès.
 — C'est bon, c'est bon, dit Monsieur Repin, pas tant de giries. Henriette n'attendra pas longtemps, marche, je vais lui en trouver un en ne tardant guère, et un crâne encore !
 Il frappait amicalement de petits coups sur l'épaule, puis sur la joue de son Henriette. Celle-ci, les yeux rouges encore et les cils humides, toutes les taches de sa peau de rousse en feu, s'efforçait de sourire en disant :
 — Mais oui, mais oui, va, papa.
 De retenir ses larmes et de garder pour elle, en dedans, la grosse peine qui gonflait, gonflait sa poitrine énorme, jusqu'à menacer de l'étouffer.
 — Ah ! pour ça, dit Monsieur Gaillardon, mon cher papa, je suis votre homme. J'ai justement un ami qui en cherche une ; elle va joliment bien faire son affaire !

Renard


Outils personnels