Lamentation

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Louis Le Cardonnel, « Lamentation », Mercure de France, t. I, n° 5, mai 1890, p. 163.


LAMENTATION


À Alfred Vallette



(Sapho devant la mer chante)

Vous somnolez, vogueurs, vogueurs au front bruni,
Par ce midi qui fait tomber, lourdes, les voiles,
Tandis que, regrettant la fraîcheur des étoiles
Et le pâle matin des alcyons béni,
Toute la mer ondule et brûle, à l'infini.

La mer, elle murmure encor.... mais combien lasse !
Comme nous, on dirait que, la poitrine en feu,
À la férocité du jour tranquille et bleu,
Dans sa vaste agonie, elle demande grâce.
Parfois un vol lassé de grands oiseaux blancs passe.

Un vol blanc et lassé d'alcyons éblouis.
Ah ! leurs ailes, ainsi que les voiles, sont lourdes.
Mais, ô clartés du ciel d'été, vous restez sourdes.
Et, soleil implacable, ô soleil, tu jouis
De voir nos corps pâlis, nos corps évanouis !

Vainement nous avons, chairs malades d'étreintes,
Demandé la fraîcheur à ce golfe, où le flot
Berce nos deux ennuis d'un placide sanglot.
Et le sable foulé gardera nos empreintes
Que baisera longtemps la mer avec des plaintes.

O ma sœur, qui maudis comme moi le jour dur,
Dont la joie, emplissant nos âmes d'amertume,
Boit la triste moiteur qui, sur nos gorges, fume
Je vais, dans tes cheveux, lavés d'un parfum pur,
Je vais cacher mes yeux, aveuglés par l'azur !

Oui, que le sable luise au bord des grèves blanches,
Que l'algue suive l'algue et roule aux flots marins,
Pendant que le sommeil alanguira nos reins,
Et que, dans les cheveux profonds que tu m'épanches,
J'évoquerai la fraîche obscurité des branches.

Louis Le Cardonnel.


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