Le Château Hermétique

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Rachilde, « Le Château Hermétique » , Mercure de France, t. IV, n° 28, avril 1892, p. 315-324.


LE CHÂTEAU HERMÉTIQUE

A Marcel Schwob.

 J'ai connu deux vieilles femmes qui sont mortes en disant: « Nous ne sommes pas chez nous ici ! Ce n'est pas ici que nous devrions mourir. » L'une était une paysanne du Limousin, fort pauvre, un peu folle, dont la principale monomanie consistait en un éternel besoin de locomotion. Elle rêvait d'un endroit où elle aurait été mieux, où elle aurait dû vivre toujours, et comme elle ne connaissait pas cet endroit, que, du reste, elle ignorait même s'il existait autre part que sous son crâne, elle répétait jaculatoirement : « Ah! Ils sont bien malheureux, ceux qui n'ont pas de pays !.. » Elle expira en faisant un geste d'entêtée, signifiant : « Là-bas ! »
 L'autre, une comtesse de Beaumont-Landry, avait toute sa raison, mais elle songeait des journées entières à la maison de ses rêves, et cette maison ne représentait pas, pour elle, une phrase sentimentale de son jeune temps : c'était réellement, sincèrement, une demeure bâtie quelque part, peut-être dans la Suède ou dans l'Irlande, dans une contrée couleur de dentelle grise, disait-elle, et où les colombes doivent être en deuil. Elle ne définissait rien, ne souhaitait rien. Ni tableaux, ni gravures, ne lui donnaient d'indications plus précises, mais elle savait que cette maison était là-bas, et que sa place, à elle, une choyée mondaine, était marquée dans ce modeste endroit de repos. Quand elle entra en agonie, elle prit les mains de sa fille, lui murmura d'une voix très inquiète : « Je ne suis pas ici chez moi ! Non, ce n'est pas ici que je devrais être ».
 S'il y a l'âme sœur que l'on cherche à travers toutes les déceptions et tous les crimes d'amour, n'y aurait-il pas aussi le pays frère, sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut obtenir une fin paisible?
 Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les yeux : « J'ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve ! Je ne sais plus le nom du village... je ne vois plus la nuance du ciel.... »
 Combien d'explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par delà les mers et les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu'elle leur paraît être le souvenir d'une ancienne estampe admirée trop longuement durant leur enfance !
 Et il y a les lieux maudits où l'on va parce qu'il faut qu'on y aille, où l'on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l'on se pend à l'arbre que l'on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de broussailles noires, où l'on se jette avec la presque joie d'avoir enfin trouvé sa tombe à soi et non pas la tombe pareille à celle du voisin. De toute éternité la place de nos pieds est probablement désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré: nos parents s'agitent, s'éloignent, vont, viennent, inutilement, cherchent eux-mêmes leur définitive résidence, si bien qu'ils faut des hasards multiples pour nous renseigner, nous fournir l'intuition solennelle et nous enlever, comme sur des ailes, jusqu'au pays qui garde, en un champ de blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.
 Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup reculer, se fondre, s'évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, elle est trop effrayante, nous devinons que nous ne l'atteindrons pas, que cette terre promise nous sera éternellement dérobée.
 Et voici ce que je veux raconter bien sincèrement, au sujet d'un de ces pays de chimères, que j'ai bien réellement trouvé sur ma route :

 C'était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil une grande propriété triste située vers le village de Roquemont, dans le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d'une colline qu'on dénommait aux environs : la Dent de l'Ours, à cause de sa bizarre échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe rousse qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud ; nous ne causions plus, avant épuisé toutes les banales histoires parisiennes. A cette hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des conversations vulgaires s'était tarie subitement en nous, et nous ne désirions plus qu'étouffer les échos des villes toujours si détonants dans le religieux silence d'une montée de calvaire. Mes amis avaient d'abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin, le vignoble ; de différents côtés, ils m'indiquaient les célébrités du pays : l'endroit où l'année dernière Albert Téard avait tué un lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des Prussiens, le sentiers par où descendaient du bois, certains hivers, les loups voleurs ; puis, peu à peu, saisis d'un respect pour la grandeur enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et nous regardions presque sans voir.
 A l'horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l'on apercevait, très distinctement, les ruines d'un château féodal faisant corps avec la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s'éparpillaient des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait d'un air malfaisant, impérieux, et il n'était pas possible de ne pas déclarer tout de suite que, là, se trouvait le seul endroit curieux, le point d'histoire ou le point de légende. Mais on n'en avait pas parlé encore. Albert Téard, d'un ton dolent, murmura :
 « ... Il y a aussi des cavernes pleines d'ossements fossiles, de silex taillé ; nous vous y mènerons ; ensuite vous aurez tout vu. »
 « Comment, tout vu? dis-je, me redressant sur un coude; et les ruines, là-bas? »
 « Hein ? Quelles ruines ? » demanda madame Téard étonnée.
 J'avais les yeux fixes. J'étendis le bras, et Albert Téard se mit à rire.
 « Ça des ruines ! Peut-être que si, et plus sûr que non ! De chez nous, par un jour de pluie, on dirait tout simplement une roche à pic, mais, par le soleil, avec des jeux de lumière tombant des nuages, on croit quelquefois qu'il s'agit d'un vieux château sans porte. Oh ! ne vous y fiez pas !... »
 « Vous plaisantez ? »
 Je regardais, fasciné, à m'en faire mal au cerveau.
 « Non, c'est la roche qui plaisante, reprit Albert Téard. Il n'y a aucune description de ces ruines dans les annales franc-comtoises, et nos paysans, qui n'ont pas le temps de s'amuser, prétendent ne les avoir jamais distinguées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi, je ne les aperçois plus que vaguement... parce que je sais depuis longtemps à quoi m'en tenir. »
 « Moi, fit doucement madame Téard, une exquise vieille femme raisonnable, j'ai souvent essayé de me figurer le château, et je n'ai pas pu découvrir la moindre tourelle !... »
 J'étais abasourdi. D'instant en instant le mirage s'accentuait, devenait formidable ; je voyais des croisillons, des ogives, des créneaux, et tous ces détails bleuâtres se fonçaient comme sous les coups d'un pinceau fantastique.
 « Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter cette roche ? »
 La mère, de Téard souriait en inclinant son bon visage sur l'épaule gauche.
 « Vous voulez donc risquer le saut du mauvais garnement ? »
 « Qu'est-ce que le mauvais garnement? Une légende? »
 « Non, une aventure très naturelle. C'est un conscrit qui avait parié de dénicher des œufs de buse, là-haut, avant d'aller au régiment, et, comme il était gris le matin où il tenta son ascension, il a dégringolé de votre fameux château jusqu'à sa chaumière. S'il n'a pas trouvé des œufs de buse, il a toujours trouvé de la salle de police en arrivant chez son capitaine, car il a fallu le soigner et il a manqué le premier appel, ce nigaud. »
 Je restai en contemplation devant le château magique. Une brume entourait cette colline revêtue de grands genévriers et de taillis de hêtres. On y rêvait la fraîcheur d'une eau cachée dans les profondeurs des donjons, et la roche, à distance, paraissait luire comme une peau de reptile. A un pied du premier corps de bâtiment, une sorte de renflement taillé en chemin de ronde faisait exactement l'effet d'un travail humain, et il semblait tellement facile de se promener là-dessus que je ne comprenais pas le dédain de mes amis.
 « Nous irons! c'est entendu », décida Téard avec une grimace narquoise.
 Nous y allâmes le lendemain. Madame Téard nous suivait, portant un panier copieusement garni, parce que, disait-elle, c'était toujours plus loin qu'on ne le pensait.
 Au bout d'une heure de marche dans les blés et dans les vignes, nous arrivions sur la pente caillouteuse d'une colline creusée à son centre, endeuillant d'une ombre épaisse et froide un hameau de cinq ou six pauvres masures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les hommes arrangeaient des tonneaux sans crier ni jurer. Les femmes, berçant des nourrissons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je, moi tout seul, cette spéciale vision d'un village endormi, puisque mes compagnons ne remarquèrent vraiment rien d'anormal en traversant ce coin de pays d'ombre. Cependant, Madame Téard, ayant voulu acheter un peu de lait, s'aperçut qu'on ne lui répondait même pas, et elle me dit d'une voix ennuyée :
 « Ils sont comme ça, ici ! »
 La vieille dame s'installa au bord d'un lavoir primitif où gargouillait une fontaine par des conduits de bois ; elle nous souhaita une heureuse escalade et se mit à plonger des bouteilles dans l'eau pour le coup du retour. J'avais beau me dire qu'il s'agissait maintenant d'une excursion agréable, non d'une conquête, j'étais tout désespéré d'avance. Je ne distinguais plus la roche féodale derrière les rochers ordinaires, qui me la masquaient, le silence du hameau me poignait, j'étais nerveux. Ce mirage romantique de la veille se transformait en un guet-apens ridicule, et je vibrais comme déjà victime d'une redoutable injustice. Téard, philosophiquement, me fit observer que nos guêtres étaient solides, me pria de m'armer de patience à cause des ronciers inextricables qu'il nous faudrait franchir :
 « Vous l'aurez voulu ! » appuya-t-il.
 Se diriger en droite ligne vers le Château me paraissait un assaut enfantin; mais, de minute en minute, cela devint tout un plan de bataille sérieuse. On déviait, malgré soi. On reculait devant les fossés remplis de fange, d'épines, de pierrailles aiguës. On était bien obligé de tourner les difficultés s'enchevêtrant les unes dans les autres, et on finissait par tourner le dos à son but. Des rideaux d'églantiers et de ronces, des broussailles hautes à vous asseoir par terre, nous dissimulaient de plus en plus les ruines, et quand une éclaircie, sous les branches, nous laissait les apercevoir, l'œil se heurtait à un mur énorme, un mur tout uni. Les donjons, les créneaux, le chemin de ronde, s'étaient engloutis absolument dans cette muraille suintante d'humidité, et il ne demeurait debout qu'une façade muette, aveugle, la menaçante façade par excellence, la façade hermétique... Nous nous assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sur un tronc d'arbre.
 « Hein ? me dit Téard, s'épongeant le front, c'est agaçant !... »
 « II faut couper au plus court, je veux toucher cette roche de mes deux mains. »
 Nous voilà repartis,le nez levé, les yeux inquiets. Téard était repris d'une fièvre,et il m'avoua qu'on ne savait pas bien le fin mot de cette satanée roche. Jadis on aurait bien pu creuser des carrières dans la colline, peut-être avait-on essayé de bâtir quelque chose dans le roc même, et, sans doute, y avait-on renoncé en présence de la dureté du granit. Seulement, s'il y avait quelque chose. Comment était-on parvenu au sommet de l'édifice ? Comment avait-on franchi ce début de muraille, si lisse qu'elle en luisait ?...
 « Avec des échelles ? »
 « Allons donc ! C'est l'aventure du conscrit! Ce garçon avait traîné des cordes à nœuds et des crampons. Il a dressé des échelles, tantôt à l'est, tantôt a l'ouest ; on le voyait, d'en bas, se démener comme un diable, et il n'était pas plus ivre que moi. N'empêche que ça s'est terminé par une dégringolade folle. Un plongeon dans la fontaine, tête la première !... Non !.. Faudrait un ballon !. »
 Lorsque nous fûmes sur les assises du château, les narines humant l'acre parfum de la mousse verte qui les veloutait, nous étions beaucoup moins avancés qu'à mi-côte ; nous ne saisissions plus rien de l'ensemble, et les détails égaraient notre imagination au milieu des conjectures les plus stupides.
 « Tournons ! » m'écriai-je.
 L'un vira vers l'ouest, l'autre vers l'est. Nous devions nous réunir sous ce que j'appelais le chemin de ronde. Pour marcher, je me suspendais aux arbustes, aux touffes d'herbe, le terrain était extrêmement glissant, des pierres s'éboulaient entre mes jambes, allaient rouler jusqu'à la fontaine où rafraîchissait le vin de la collation : on les entendait bondir de fossés en fossés, frapper des rocs et choir ensuite dans le feuillage comme des oiseaux morts. La terre s'effondrait sous mes pas, bizarrement friable, ruisselait en ruisseaux lourds, pleins d'une quantité de paillettes brunes et brillantes ressemblant peut-être aux écailles d'un gigantesque poisson anté-diluvien. Les verdures grasses vous laissaient à la main une sève gluante, et on respirait, tout près de la mousse, une odeur de pourri. Quand je relevais la tête, je retrouvais la ligne imposante de ce monument sans porte ni fenêtre, et mon regard, montant à pic désespérément, ne pouvait s'accrocher ni à une aspérité de la pierre, ni à une fleurette. La roche, toujours la roche, luisante, suintante, sans une fissure, sans un trou. Et là-haut, très haut, dans la lumière, planaient les buses aux ailes argentées, lentement, avec des allures de nageuses tranquilles qui s'abandonnent à l'onde calme d'un océan bleu. Il y a des heures où l'air pur vous grise, vous fait oublier le terre à terre des choses. Une seconde, il me parut presque simple d'avoir un ballon !..
 Oh ! entrer dans le château que j'avais vu. et qui existait puisque je l'avais vu ! Pénétrer à l'intérieur de la citadelle mystérieuse, où il me semblait décidément que quelqu'un m'attendait !.. Oui, je devais y venir un jour ! Je devais toucher la colossale muraille de mes pauvres mains impuissantes, cogner du front le granit pour appeler des gens que j'avais besoin de délivrer !... Et je prêtais l'oreille, je scrutais l'inexorable dureté de cette pyramide naturelle pour tâcher de surprendre quelque signal de reconnaissance !...
 Tous les sites sauvages vous donnent des hallucinations et d'instantanées monomanies de grandeurs. Quand on est seul sur une montagne, rien ne vous empêche de croire que vous êtes roi ! J'aurais pu effleurer, de ma guêtre, la cime d'un peuplier, et tout en bas j'apercevais madame Téard dormant sous son ombrelle blanche doublée de rouge, Madame Téard grosse comme une coccinelle à tête rose !.... Eh bien, alors ? Pourquoi n'abaissait-on pas le pont-levis ?... Enfin, le vertige me gagna, et, les yeux furieusement clos, je me remis à tourner.
 Sous le chemin de ronde, Téard examinait une trace dans la pierre. Cela nous excita un moment. On eût dit la marque d'un anneau de fer, de ces anneaux que l'on plante sur les quais pour amarrer les navires. Durant un bon quart d'heure nous nous entêtâmes là, pendus à la force de nos ongles au-dessus du gouffre, étudiant ce faible vestige d'humanité, et nous dûmes conclure qu'un caillou, en sortant de son alvéole de grès comme un noyau sort d'un fruit mûr, avait probablement formé cette marque d'anneau. Il fallut redescendre. Nous nous éloignâmes, chacun très absorbé, avec la physionomie malheureuse d'individus qu'on n'a pas voulu recevoir parce qu'ils n'étaient pas assez bien mis. Tout le long de la descente nous eûmes des accidents terribles, je tombai dans un fossé bourré d'épines, et Téard posa le pied sur une vipère. En bas, madame Téard, réveillée, nous guettait, la figure bouleversée, les bras en l'air : un chien errant avait dévalisé le panier aux provisions ; le vin, trop secoué par les remous de la fontaine, était perdu. Il nous restait du pain, mais du pain déjà rongé, couvert de bave... Téard, désappointé, riait rageusement. Sa mère se lamentait, moi je n'osais plus rien dire. Le soleil se couchait; on rentra vite pour dîner.
 Pendant le repas, comme la croisée était ouverte sur un merveilleux horizon de flammes et d'or, je poussai un véritable cri de colère en leur désignant de l'index la lointaine colline. Là-bas... là-bas, un jeu diabolique de lumières pourpres, d'ombres violettes, faisait réapparaître les ruines du castel féodal. Je distinguais plus nettement que jamais les donjons, le chemin de ronde, les créneaux ; et, plus formidablement que jamais, se dressait, dans le sang du jour agonisant, le Château hermétique, la patrie inconnue qui attirait mon cœur !...

Rachilde.


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