Le Coureur de filles

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Jules Renard, « Le Coureur de filles », Mercure de France, t. I, n° 4, avril 1890, p. 118-127.


LE COUREUR DE FILLES


I

À Alfred Vallette.



 Parce qu'il venait d'achever ses cinq ans, Pierre Leroc se croyait homme, c'est-à-dire libre, le soir, après le travail, de sortir seul, de jouer aux cartes en prenant quelque chose, en racontant des souvenirs du régiment, et de rentrer tard, à l'heure où les chiens qui sont enragés courent par les rues désertes, cherchant les os, la queue arquée entre les jambes. Doux au fond et docile, il n'avait guère que ce défaut de vouloir faire l'homme, non seulement avec ses deux sœurs timides et simples, mais encore avec son père et sa mère, parents terribles. Sa mère l'avait prévenu tout de suite :
 — Je ne veux pas que tu quittes la ferme après la soupe.
 — Mais, maman, qu'est-ce que je fais ? Je ne fais rien, moi !
 — Prends bien garde, ou je te donne une calotte !
 Une calotte ! Pierre avait haussé les épaules. La Griotte, comme on appelait sa mère, du nom de la cerise à courte queue, n'avait pas changé pendant son absence. Elle semblait toujours aussi aigre, et même aussi bonne qu'auparavant. Elle aimait ses enfants d'une manière bizarre, méchante et dure le plus souvent, mais toute en pleurs dès que son fils écrivait : « J'ai couché cette nuit à la salle de police », et dès que l'une des deux sœurs se faisait venir le sang au bout du doigt d'une brusque piqûre.
 — Mais, maman, je ne suis pourtant plus un gamin !
 — Tais-toi donc, nez mou. Je te défends de courir le guilledou. M'entends-tu ?
 À ces mots, les deux sœurs, en train de coudre avec application près de la fenêtre, les joues caressées, au moindre coup de vent, par les langues des géraniums qui se penchaient, élastiques, baissèrent sagement les yeux. La Griotte s'en aperçut, et, comme elle avait dit une bêtise, elle s'en prit à Pierre :
 — D'abord, grand vaurien, tu ne pourrais pas mieux te tenir, quand tes sœurs sont là ?
 Sous ses sourcils rejoints, ses yeux paraissaient en
combustion. Elle tremblait, les poings fermés. Ses lèvres blanches rentraient dans sa bouche, comme si les pointes de ses dents, pareilles à des aiguilles, en eussent pincé, mordu et tiré les bords de l'intérieur, pour les réunir en un surjet solide. Allait-elle prendre un manche de balai ou une casserole ?
 Les deux sœurs haletaient et manquaient deux points sur trois. Pierre répondit :
 — Tu ne sais pas ce que tu dis, va, maman !
 Il sortit, et ce soir-là rentra plus tard encore que d'ordinaire.


II


 Le père dut intervenir. C'était un homme d'une force extraordinaire. De ce qu'on l'avait vu abattre un bélier malade, d'un seul coup de pioche à la nuque, on avait conclu qu'il pouvait prendre un bœuf furieux par ses deux cornes, et le retourner sur le dos, simplement, comme un petite tortue de restaurant. Une autre fois, n'avait-il pas, d'une détente de jarret, cassé la jambe droite d'un de ses meilleurs amis ? Ces histoires étonnantes, peut-être fausses, se contaient aux veillées d'hiver, aux soirées d'été, au chant criard des rainettes, et intéressaient comme des légendes. Certes, son garçon Pierre, par sa haute taille et ses membres souples et solides comme l'érable, tenait visiblement de lui. Mais quelle différence ! D'abord, un fils n'est jamais aussi fort que son père. Leroc se montrait surtout redoutable dans les discussions sur l'honneur, celui des filles et celui des garçons. Il s'enflait soudain, comme si une grande bouffée de vent eût soufflé, par ses veines, dans tout son être. On s'attendait à voir « gicler » des filets rouges de ses tempes battues par les violents afflux du sang. Ainsi les vers de terre sortent d'un sol humide, quand on frappe rythmiquement autour d'eux. Pour les fautes de libertinage, Leroc n'admettait qu'un seul châtiment : la mort.
 Déjà il avait voulu tuer à coups de revolver une des deux sœurs injustement soupçonnée. Heureusement le revolver n'était pas chargé. Le chien de l'arme fit jusqu'à six fois un petit « clic » inutile et grotesque. Les deux sœurs étaient à ce point innocentes qu'elles ne surent jamais bien, se trouvant côte à côte au moment de l'attentat, laquelle des deux avait failli mourir, et si leur père avait voulu plaisanter. Car, sensible au ridicule, il n'insista pas. Seulement, il eut soin de glisser dans le revolver, séance tenante, une balle. Une seule devait suffire à l'occasion !

III.


 Il dit à Pierre :
 — Alors, tu suis les « fumelles ? »
  — Comment, tu t'en mêles aussi, répondit Pierre, toi, un homme !
 C'était impatientant. Il reprit, têtu, le front plissé :
 — Et quand ça serait ?
 — Oh, moi, dit Leroc, je n'y vais pas par quatre chemins. Si tu sors encore le soir pour aller retrouver ta traînée, tu auras affaire à moi.
 De ses doigts recourbés, il indiquait le creux de sa poitrine, à trois reprises diverses, comme un pêcheur convaincu.
 Ce défi exaspéra Pierre.
 Il ne tenait pas aux filles, mais il tenait à sa liberté. Il garderait sa liberté et les filles avec. Les tracasseries de sa mère l'avaient rendu mauvais. Il comprit que toute tentative d'arrangement serait vaine. Il chercha quelque temps une bonne réplique, qu'il roula dans son cerveau comme un enfant pétrit entre ses doigts une boule de neige, une réplique dure, serrée, lourde d'entêtement, et la jeta en plein dans sa colère de son père, avec méchanceté et hardiesse :
 — Je suis majeur, je peux faire ce que je veux !
 Les deux sœurs cessèrent de coudre et dressèrent leur col, l'une toute rouge, l'autre toute pâle. Qu'allait-il se passer ?
 Pierre regardait résolument son père. Tous les deux se soufflaient dans la figure, les épaules penchées et prêtes à se heurter ; mais la Griotte, épouvantée et subitement attendrie par le danger que courait son fils, se jeta entre les deux hommes en criant :
 — Leroc, aussi, tu ne sais pas le prendre, ce petit ! Laisse-moi faire.
 Il ne se passa rien. Leroc en s'arc-boutant contre un mur neuf l'aurait fait crouler, mais il obéissait volontiers à sa femme. Par peur ou par mépris, il se contint et dit à Pierre :
 — Ah ! tu fais ton majeur avec ton père, mon garçon, c'est bon ! Continue, jusqu'à ce que je t'arrête.
 Et il détourna ses épaules menaçantes avec la lenteur d'une grue qui déplace des pierres de taille.


IV


 Pierre continua de rentrer à des heures tardives, indifférent aux clabauderies. Sa mère se mit en chasse avec ardeur, pour trois motifs. D'abord, très religieuse, elle
ne trouvait dans l'œuvre de chair, en dehors du mariage, que crime et perdition. Elle voulait surprendre son fils en pleine débauche, le nez sur la chose, et, après l'avoir corrigé (car elle le voyait encore tout petit, en culotte fendue, la porte grande ouverte aux fessées), lui faire honte de sa conduite, et le ramener à la ferme par l'une et l'autre oreilles, alternativement. Ensuite elle était jalouse comme mère. Enfin elle voulait regarder en face l'amoureuse, et, au moyen d'habiles coups doubles, lui distribuer, à elle aussi, sa part de gifles.
 Dès que Pierre était sorti, elle prenait son parapluie, même aux plus beaux soirs, et sa lanterne grillée, sans laquelle elle n'allait jamais dehors, la nuit venue, et tâchait de le suivre. C'était impossible. En effet, grâce à ses longues jambes, Pierre la distançait sans peine, et, plein de méfiance, rusait, compliquait les détours. Elle le perdait rapidement de vue, devait revenir, irritée et maligne, mais non découragée. Leroc et les deux sœurs dormaient déjà, tous les trois dans la même chambre. Pierre couchait à côté, dans l'écurie, tout près des bêtes. On pouvait l'entendre rentrer en collant son oreille au mur. Depuis quelque temps, c'était à croire qu'il ne rentrait pas du tout. Ayant enjambé son homme, coulée dans la ruelle, la Griotte, étendue sur le dos, son chapelet entre ses doigts, écoutait de ses deux oreilles. Mais rien ! pas un bruit de loquet ! Bientôt, sommeillante ; elle aurait été incapable de faire une différence entre un claquement de porte et la chute coupée et lourde d'une grosse bouse de vache. Il lui fallait accrocher son chapelet à la croix du bénitier, et s'endormir tout à fait.
 Un soir, elle eut une grande surprise. Vite déroutée par la disparition brusque de Pierre à un pan de mur, elle s'en revenait à la maison, lentement, toute triste. Elle entendit des pas qui la suivaient. On semblait avancer avec précaution. Elle se cacha derrière un arbre. Une ombre la frôla. C'était son fils. Comment, si tôt ? Elle prit sa piste, et prudemment l'épia. Il alla droit à l'écurie, en évitant de marcher sur les pierres craquantes. Il mit ses sabots dans ses mains, et il poussait la porte avec douceur quand elle lui frappa sur l'épaule.
 — Tu ne l'as donc pas trouvée, ce soir ?
 Il parut étonné.
 — Tiens, tu n'es point couchée !
 Comme elle ne répondait pas, il reprit avec hauteur :
 — Non, je ne l'ai pas trouvée.
 — Tu l'avoues donc, tu cours après elle tous les soirs !


 Déjà rageuse, elle lui pointait son parapluie en pleine poitrine, et lui en donnait de grands coups sur les bras, tandis qu'elle agitait sa lanterne en la balançant comme un encensoir. Il laissa tomber ses sabots et saisit le bout du parapluie en disant d'une voix basse :
 — T'es folle, maman, t'es folle, c'est sûr.
 Elle lui jeta des mottes de terre, des morceaux de bois, tout ce qu'elle trouvait sous sa main. Il ouvrit le parapluie, et les projectiles rebondirent sur la toile tendue et sonore. Elle l'insultait en lui donnant des noms d'animaux méprisés, sans trop crier de peur de réveiller les deux sœurs. Enfin elle agrippa une baleine du parapluie. Pierre le lâcha et disparut dans la nuit.


V


 Le lendemain soir, la Griotte repartit en chasse comme de coutume. Il lui sembla qu'elle suivrait Pierre plus aisément. Il marchait au milieu de la route, sans tourner la tête de droite et de gauche, comme une personne honnête qui se promène pour se promener et n'a rien à craindre. Il s'enfonça tranquillement dans l'ombre des acacias. Elle crut le tenir, avec l'autre peut-être. Mais brusquement il se retourna et cria :
 — Si tu crois que je ne te vois pas ! mais tu perds ton temps.
 Et il s'enfuit, sauta par dessus un petit mur de pierres sèches. Elle avait beau crier :
 — Vas-tu m'écouter, vas-tu m'écouter !
 Il se sauvait toujours, peu à peu rétréci et rapetissé par les ténèbres. Longtemps encore elle le vit courir dans le pré, foulant les herbes, pareil à un revenant en folie. Sur son passage, de grands bœufs blancs se dressaient pesamment, détiraient leurs membres humides de rosée et gourds, et soufflaient avec force, pris d'inquiétude, leurs cornes luisantes en avant, toutes semblables à des arcs étranges où les étoiles auraient tendu leurs rayons.
 Je fais des bêtises, se dit la Griotte. Je me montre trop tôt.


VI


 — Cette fois, ils ne m'échapperont pas.
 Elle pensait cela au bord de la rivière, à une bonne distance de Pierre, qui, ce soir-là, n'avait pu la dépister. Patiente, elle marchait toujours entre deux saules. De temps en temps, elle reculait, repartait, et elle riait en elle-même, car si de loin un passant l'apercevait, il pouvait croire à une danse fantastique où elle faisait trois pas en avant, deux en arrière, jouant le rôle du cavalier seul.
 Devant un coude bien arrondi de la rivière, Pierre s'arrêta. Un bateau de flotteur, attaché à un tronc de saule par une chaîne libre, clappait comme une langue de chien qui boit. Pierre le détacha et sauta dedans. Le bateau glissa vers l'autre bord, sur le reflet d'un ciel très pur, jonché d'astres brillants comme des yeux et que le sillage faisait légèrement clignoter. L'eau coulait, lente, sans chocs, s'illuminait entre deux projections de saules, rentrait dans l'ombre, et la perche de Pierre s'enfonçait, se retirait sans bruit. Il semblait pêcher aux feux de la lune, et, avec son bras démesurément allongé, aller chercher des poissons sous les pierres.
 La Griotte ne put retenir une exclamation. La chance encore se tournait contre elle. Elle ne la verrait donc jamais, cette fille ! Pierre était arrivé. Les saules, au-dessus de lui, se creusaient en charmille impénétrable, et leurs branches se traînaient sur une pile de bois. Il était là, à n'en pas douter, derrière cette pile, sous un couvercle de feuilles fraîches, le nid de leur amour.
 La Griotte entendait la voix de Pierre, des sons indistincts et lointains, coupés de silence pour les réponses de l'autre voix, qu'elle n'entendait pas. Elle aurait voulu se jeter à l'eau ; elle ne put qu'agiter ses deux poings, suffoquée, en criant :
 — Libertins, libertins !
 Et en pleurant douloureusement.


VII


 Dans la journée, elle faisait des recherches, et allait effrontée, de porte en porte, par tout le village, questionner les filles :
 — C'est-il toi qui veux les bœufs ?
 Si la fille rougissait, sans oser comprendre, la Griotte précisait :
 — Je te demande si c'est toi qui veux les bœufs, avec mon Pierre !
 L'une lui rit au nez. L'autre la remit vertement à sa place. Une troisième la menaça même de lui faire envoyer du papier par monsieur le Juge de paix.
 Elle ne put rien savoir, et désespéra de jamais connaître la vérité, de plus en plus haineuse contre la rouleuse inconnue qui lui volait l'amitié de son enfant. Comme Leroc n'agissait pas, ne faisait aucune observation, en apparence désintéressée, elle l'aiguillonna, vexée toutefois de n'avoir point réussi toute seule.
 — Il faudrait pourtant t'y mettre, Leroc, et que ça finisse, cette histoire !
 — Ah ! tu te rends, dit Leroc avec dédain, ce n'est pas dommage. T'a-t-il assez roulé le petit que je ne sais pas prendre. Oh ! tu en es encore une drue, toi, de femme ! Enfin, tu y renonces ; c'est bon, à mon tour !
 Il s'expliqua nettement avec Pierre.
 — Ou tu te coucheras ce soir tout de suite après la soupe, ou je te ferai ton affaire ce soir même.
 Sa voix était si ferme, son attitude si énergique, que les deux sœurs s'agitèrent, effarées, et leurs quatre yeux se déplacèrent vivement, dans tous les sens, comme les billes d'ivoire d'un jongleur.
 Pierre ne répondit même pas, et, sa soupe avalée avec précipitation, il s'en alla en pleine liberté, sifflotant.
 Il passa dehors la moitié de la nuit.
 Comme il rentrait, insoucieux, à son écurie, une détonation éclata tout près de lui. En même temps, un grand cri fut poussé. Pierre se précipita et retint son père prêt à tomber. Leroc venait en effet de se loger une balle dans le bras gauche. Il criait, comme égorgé. Pierre le traîna à la maison. Ce fut une stupéfaction ! Les deux sœurs s'étaient assises sur leur lit. Elles se frottaient les yeux, ouvraient la bouche, et, pâles, collées l'une contre l'autre comme des figurines de porcelaine, elles tâchaient de comprendre. En chemise, sèche et affolée, la Griotte avait dévalé du haut de son grand lit. Une mèche de cheveux gris s'était échappée de son serre-tête et se tordait au creux de ses épaules maigres. Le bras de Leroc pendait misérablement. On le tâtait, on lui disait :
 — Fais donc voir, montre donc ; mon pauvre vieux, comment diable as-tu fait ton coup ?
 Mais, à chaque attouchement, il se débattait avec des plaintes rauques.
 — Laissez-moi. Allez-vous me laisser ?
 Toute la nuit, il gémit à lui seul comme un orchestre d'instruments à vent. Un instant, il se calmait, et, d'une voix enfantine, expliquait l'aventure :
 — J'ai d'abord voulu tirer, et puis, je n'ai plus voulu, et en même temps que j'ai tiré, je me suis retenu.
 Enfin je ne sais pas !
 Honteux de sa maladresse, incapable de supporter sa douleur avec courage, il refusait les soins, surtout ceux de Pierre, qu'il n'était pas loin de considérer comme son assassin. Les deux sœurs s'étaient levées, et, blanches, grelottantes comme si on les eût trempées dans un seau de glace, tenaient l'une la chandelle vacillante, l'autre des bandes de toile. Le médecin arriva. Il voulut tenter d'extraire la balle.
 — Jamais de la vie, ça me ferait trop mal ! Plus tard, vous reviendrez !
 Le médecin dut laisser la balle tranquille.
 — Mais s'il revient, il nous comptera deux visites, dit la Griotte quand il fut parti.
 Fréquemment repoussé, Pierre demeurait dans un coin, muet, tout à ses remords. Seule, la Griotte, marchant en chaussons, avait le droit de s'approcher du lit. Leroc eut la fièvre, délira, et finit par s'endormir d'un sommeil agité. Parfois, il se débattait, rejetait les draps au pied du lit et mettait à nu ses jambes rugueuses et moussues comme de la vieille écorce. Les deux sœurs se courbaient alors sur leur ouvrage, de telle sorte qu'elles étaient obligées de tirer l'aiguille horizontalement, de peur de s'éborgner. À tour de rôle, tous veillèrent Leroc, silencieux, superstitieusement frappés par la bizarrerie de l'accident. La Griotte réfléchissait en découpant de la charpie. Elle jugeait la conduite de Pierre avec plus d'indulgence. Peut-être bien, tout de même, qu'ils l'avaient traité par trop en enfant. Elle ne doutait pas que le malheur de Leroc ne fût une punition du bon Dieu. De son côté, Pierre, amolli, avait embrassé sa mère en lui promettant qu'il ne le ferait plus.
 Elle hocha la tête sans rien dire. Ils guettaient les mouvements du blessé, parlaient à voix basse, et faisaient « chut ! » aux voisins, qui entraient prendre des nouvelles. Ils les donnaient dans l'oreille, les murmuraient comme des confidences. Les curieux s'asseyaient, regardaient quelques instants Leroc dormir, et faisaient place aux autres. L'un d'eux prétendit qu'on aurait mieux fait d'appeler le vétérinaire, moins cher que le médecin, et, sauf le respect que je vous dois, aussi habile à soigner les gens que les bêtes. Toute la journée ce fut un va et vient.
 La Griotte, bien vraiment révolutionnée, répétait :
 — Jamais on n'a vu une chose pareille ; mais, je le dis toujours, on n'a que ce qu'on mérite !
 Leroc continuait de dormir, de plus en plus calme.


VIII


 Toute la grande chambre tombait à un silence profond. Au-dessus de l'immense cheminée, où tourbillonnait une fumée âcre, entre deux chandeliers de cuivre brillants comme des éclairs, et quatre baguettes de bois noir, Napoléon Ier, empereur, son petit chapeau un peu de travers, l'œil sévère et la main droite glissée dans sa redingote grise, comptait une à une les pulsations de son grand cœur. On ne voyait pas encore le portrait du général Boulanger, car les gloires successives de la France n'entraient guère sous cet humble toit qu'une vingtaine d'années après leur disparition. Un agent, toutefois, leur avait fait l'article en disant :
 — Un malin, celui-là, tenez !
 Leroc avait pris le portrait :
 — Un malin, vous dites ?
 C'est égal, il se défiait et préférait attendre ; et, après avoir tous regardé, à la ronde, longuement, l'image peinte, et bien que, selon les deux sœurs, elle eût un faux air de Pierre alors soldat, ils l'avaient rendue, en garde contre les entraînements du cœur, les coups de tête et les dépenses qui ne servent à rien.
 Enfin Leroc ouvrit les yeux. Il paraissait soulagé. Mais la vue de Pierre le mit de nouveau en fureur. Il lui cria :
 — Va-t-en ! Sors d'ici !
 Pierre s'en alla, penaud.
 — Ne te fâche pas, dit la Griotte, tu vas te faire mal.
 À son grand étonnement, Leroc ne sentait plus rien du tout.
 En effet, comme on n'avait pas voulu la retirer, la balle s'était décidée à sortir toute seule. Leroc la trouva dans ses bandes défaites. Il la prit d'abord pour un noyau de quelque fruit : c'était bien une balle, un petit morceau de plomb informe, bosselé, enveloppé dans une couche de sang caillé. Pierre, rappelé, d'un coup de canif montra à découvert le brillant du plomb. Il voulait la remettre tout entière à neuf, mais la Griotte et les deux sœurs l'en empêchèrent, comme s'il allait accomplir un sacrilège. Il fut convenu qu'on garderait la balle sous verre, sur la commode, à côté du livre qui avait servi aux trois premières communions des enfants. En réalité, la balle, à peine entrée dans les chairs, était restée à fleur de peau et n'avait eu qu'à se laisser tomber. Mais, de l'avis de tous, le bras était troué de part en part. Leroc geignait encore pour la forme. Cependant, joyeux de se voir hors de danger, il dit à Pierre :
 — Est-ce que ça te servira de leçon, au moins ?
 Pierre hésita avant de répondre ; puis il dit aux deux soeurs :
 — Allez donc voir au poulailler, s'il n'y a pas des oeufs !
 Quand elles se furent éloignées, il reprit :
 — Soyez tranquilles, papa et maman, je ne sortirai plus le soir.
 La Griotte n'accepta pas cette exagération :
 — Oh, de temps en temps, tu pourras nous laisser ! Il faut jeter ta gourme !
 Ému par tant de douceur, Pierre s'enhardit :
 — D'abord, c'était une farce !
 — Comment !
 — Oui, c'était pour vous faire en croire. Vrai comme je le dis, je connais point de fille. Quand j'avais dépisté maman, je rentrais tout de suite à l'écurie. Tu te rappelles, le soir du parapluie ? Eh bien, tous les soirs c'était la même chose ! Quand tu m'as suivi le long de la rivière, jusqu'en face de la pile, je t'ai joliment mis dedans. Tu as cru qu'elle était là, la fille ! Il n'y avait pas plus de fille que sur ma main. Je causais tout seul. Ça ne m'amusait point toujours. Des fois, je gelais dehors. D'autres fois, je travaillais pour passer le temps. La dernière nuitée, je suis allée dans la vigne et j'ai resserré avec une clef les fils de fer qui s'étaient détendus, même que j'ai relevé, au clair de lune, des supports à moitié tombés. Dame, vous vouliez me contrarier, alors j'ai voulu vous contrarier aussi, moi, na !
 Il avouait tout, la tête basse, modeste, souriant aussi, car il se félicitait d'avoir si bien joué à cache-cache. Il ne s'apercevait pas que la figure de son père s'empourprait graduellement. La Griotte poussait des « oh ! » d'étonnement, et n'en revenait pas, à la fois dépitée et orgueilleuse. Quand Pierre eût fini de raconter ses petites affaires, Leroc, oubliant son bras malade, s'était assis sur son lit :
 — Comment ! c'était une farce ? Tu te moques comme ça de tes père et mère, et, par-dessus le marché, tu manques de les tuer ! ».
 Il avait saisi une chaise avec sa main libre, et la lança de toute sa force. Pierre l'attrapa au vol, et la posa tranquillement sur ses quatre pieds. Leroc voulait sauter par terre. La Griotte le prévint à temps.
 — Allons bon ! ça va recommencer ! tu fais la bête, à la fin !
 Pierre dut l'aider à le maintenir. Il pressa légèrement le bras blessé de son père, qui, dompté comme un taureau auquel on a mis un anneau dans le nez, se recoucha avec un grognement perçant et continu, tandis que Pierre, sans le lâcher, sanglotait et lui disait, en maîtrisant ses soubresauts, le corps tout secoué :
 — Voyons, papa, si je te dis que je cours les filles, tu te fâches, et si je te dis que je cours pas les filles, tu te fâches encore. Alors je ne sais plus quoi dire, moi !

Renard





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