Le Forgeron

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Charles Merki, « Le Forgeron », Mercure de France, t. I, n° 8, aout 1890, p. 283-286.


LE FORGERON

(En manière de prélude)


 Dans l'incendie de la Forge où le Bon Forgeron bat à grands coups l'enclume, les lentes théories des âmes juvéniles sont venues des quatre horizons. Leur foule ondoyante ― évadée dans le sommeil et gardant encore la vaine apparence des formes périssables ― emplit l'antre fabuleux de son agitation factice, de sa rumeur bourdonnante et multiple. Et de voir la lame Splendide qu'achève l'Ouvrier de miracle, et qui fulgure en son poing robuste aux rouges réverbérations du brasier, voici, qu'elles s'écrient d'une convoitise jalouse, qu'elles supplient de désirs éperdus ; des mains illusoires se tendent, spoliatrices. Et, comme un confus et ancestral souvenir de domination brutale réveillant soudain la vanité des tueries héréditaires, un Psaume d'orgueil éclate et chante sous les voûtes, et publie le Symbole du fer vainqueur devant l'épée de lumière et de souverain prestige.
 — Bon Forgeron ! Bon Forgeron, nos bras sont assez forts ! Pourquoi n'irions nous pas guerroyer par le glaive ? Tu nous vis approcher aux lueurs de ta fournaise, au tapage sonore des marteaux sur l'acier ; et c’était en songeant de villes embrasées, de massacres vengeurs au passé des insultes, et d'empires gagnés pour un soir de bataille ! Nos cœurs battent au plein souffle de la jeunesse, et nous avons pour legs, le sang des anciens preux ! Parfois, nous le sentons bouillonner dans nos veines ; nous jetons dans le vent leurs clameurs de bravoure ; nous voudrions avoir leurs armures superbes, les boucliers géants et les lames épiques ! Nous marcherions comme eux au sac des citadelles ! Nous irions conquérir les royaumes d'Orient, les Toisons merveilleuses aux terres chimériques, et des Archipels d'or jusque sous le soleil ! La gloire du vieux temps a sombré dans la nuit ! Qu'elles appareillent donc, les escadres nouvelles ! Qu'on embarque nos rêves et qu'on déploie les voiles, nous irons devant nous au hasard des combats ! Nous savons les oracles, d'ailleurs, et les présages, et les rives d'accueil au gré des capitaines, et les fleurs répandues par la Voie Triomphale ! Pour cortège à nos chars, nous aurons des armées ! pour servir nos caprices, combien de femmes nues ? Les peuples par troupeaux viendront se prosterner, nous adorant bientôt à l'égal de leurs dieux ! Nous aurons tant d'esclaves, aux cités de tribut, tant de nations soumises à notre seule image, et tant de coffres emplis de leur impôt servile, que le moindre de nous pourrait vêtir demain la pourpre souveraine et ceindre le diadème ! La flotte attend au large, ô guerriers, levons l'ancre ! Laissons dormir en mer l'erreur des Atlantides ! Là-bas sont les pays de richesse barbare ! Là-bas sont les trésors insolents des Carthages, les montagnes d'or pur du palais des Caciques et les joyaux certains de toute Toprobane ! Le fer que tu frappas, Forgeron magnifique, nous irons le montrer aux limites du monde ! Et s'il nous vaut la mort, un moment de carnage, quand les Vierges élues, de casques cimés d'ailes, auront pris nos dépouilles au galop des cavales et nous mèneront au castel d'enchantement, nous le pendrons aux murs pour le défi des races ! Nos noms seront gravés aux fastes des légendes! Et tandis que, buvant des hanaps d'hydromel dans l'éternel festin du Walhal advenu, nous redirons nos luttes et nos folles audaces, les derniers de la Terre, altiers d'être nos fils, périront d'égaler nos exploits despotiques en poursuivant encore la joie tiède du sang !...

***



 Elles disent ainsi, les âmes juvéniles, et cherchent à saisir l'arme d'un tel sortilège. Mais le Bon Forgeron secoue la tête. Celui qu'il appelle a déjà sur le front le signe fatidique. Et, d'un geste royal, rejetant vers l’ombre du seuil la plèbe aux mains avides :
 — Regarde, mon fils ! Regarde l'épée ! Vois comme elle ruisselle et scintille ! Elle n'est point faite de vil métal ; et les glaives évoqués des vieux paladins ne sauraient prévaloir contre elle ! Leur fer grossier ne l'écarterait pas ! Durandal de Roland, Joyeuse de l'empereur Karl, et toi, Tizona du Cid, le brave Campéador, que feriez-vous devant cette pure lame d'un serviteur du Graal ? Son acier d'éclair vous briserait sans férir ! Il fut trempé pour de plus fières ripostes, et j'ai volé pour lui l'étincelle divine ! Mais si je te le donne, mon fils, si je te dis de le prendre et de le porter à ton côté, n'accepte pas sans connaître l'idéale Aventure ! Sache qui te prime et t'engage, et le suzerain qui te réclame : tu n'auras point l'avril insouciant et le plaisir familier des novices ! Les rires faciles te blesseront comme un outrage et te hanteront de révoltes ! Tu passeras à l'écart, en des pensées d'apostolat, de dévouements trompeurs et sublimes ! Même la douceur des amantes et les chevelures blondes ne t'importeront point : car de posséder la lame neuve, tu te croiras choisi pour défendre, et châtier ! Tu t'en iras, sous ton camail d'inconnu, tels que vaguaient au conseil du destin les grands chevaliers de rêve, en leurs casques fermés. Tu traverseras les routes où voyagent les superbes des hommes et les cités du peuple ; et souvent la tentation te viendra de punir, pour de futiles paroles ! Souviens-toi bien, pourtant : tu ne te démasqueras point ! Les plus nobles ne seraient pas tes pairs ! Il n'auraient que des bâtons et des cailloux ! Sans doute, s'ils osaient se dresser contre toi, tu les moissonnerais comme des herbes frêles ; mais tu dois t'épargner ces conflits dérisoires ! Et lorsque viendra l'heure de la Bataille Sainte, aux clameurs des clairons propageant leur appel vers les soirs de fortune, tu surgiras ! Tu l'arracheras du fourreau, l'invincible espadon ! Tu le lèveras, au frémissement des drapeaux héroïques, et tu le feras flamboyer dans le soleil ! Et, tu comprendras alors, tu comprendras, mon fils, qu'il est meilleur encore pour tailler dans le marbre le songe prochain de ton égoïsme. Après l'épreuve du Bon Combat, tu dédaigneras autrement le sourire de la Dame qui te couronnera de ses belles mains pâles, et les fanfares des cortèges. Lentement tu t'éloigneras, sûr de ta force, pour sculpter l'Idole mensongère et suprême que voudront tes baisers et tes agenouillements. Et peut-être qu'au Crépuscule tu la porteras vers le Capitole ; peut-être que tu la monteras vers le Tabernacle où viennent se consoler les Générations ― au Temple où veillent les fervents du seul culte qui soit l'Honneur de Vivre !...

***

 Cependant, les ingénus congédiés, au matin blémissant, le Bon Forgeron, parfois, pleure d'amères larmes. Il se rappelle ceux qui s'abandonnèrent et rejetèrent la foi : ceux qui se livraient à de tristes vendanges, et se souillèrent, et déchurent ! Depuis des siècles qu'il bat le fer des glaives sacrés, combien furent mis en des mains proditoires ? Combien des appelés vendirent leur courage et se firent marchander par les chemins ? Combien aussi, se libérant de la sagesse importune et méprisant l'hommage, laissèrent leur fierté chez les filles des bouges et par les lits des courtisanes ? Combien descendirent aux fêtes misérables des passants? il le sait et se désespère !
 Mais ses défaillances sont courtes. Il reprend le lourd marteau, le Bon Forgeron, et dans l'incendie de la Forge il se remet à frapper l'enclume. Et la face éclairée d'orgueil, en sa puissance de Dieu Créateur, il pense à d'autres lames, à des armes plus souples et plus fortes, à des épées qu'il fera meilleures encore pour ceux qui grandiront dans l'avènement vermeil des aurores promises, ― au Verbe étincelant des Poètes futurs !

Charles Merki.


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