Le Suaire

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Remy de Gourmont, « Le Suaire », Mercure de France, t. III, n° 20, août 1891, p. 94-102


LE SUAIRE
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À Alfred Vallette.


 La mer montait; royale et dominatrice ; les mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.
 Longer la ligne de broue vomie par les flots lourds, lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...
 (En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)
 ...Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent, les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes : leurs cheveux sont pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des chevelures, — comme de vraies chevelures ; leurs dents ont la dureté blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones...
 « Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux d'anémone transfixe mon coeur!...»
 (En intermède,Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)  
Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.
 Tombé de quelles épaules?
 Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.
 Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.

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 Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes : une robe claquait au vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une ombrelle.


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 «— Il est joli, joli n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!... »
 Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque; la main appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre pâleur kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.
 «— N'est-ce pas, Ted? »
 «— Oh! oui, sœur Sarah »;— et l'articulation de Ted décelait un Anglais.
 Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang; d'âme apparue sous la brume soyeuse de ses yeux verts,— de sang par l'immatérielle transparence de la peau,— et de cheveux : ses cheveux blonds souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
 Une Illusion se dressa debout d'entre ses sœurs endormies.
 «— Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure... »
 Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque divinement :d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein calme, — soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres : oh! oui. oh! oui. — Et elle rougit.
 Sa robe claquait au vent.
 «— Je çrois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception, — et je ne suis pas une aventure.»
 «— Vos yeux sont pleins — de délicieux maléfices. »
  « — Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la terre,— et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est telle, sans doute, elle est la sœur de mes yeux, la sœur de cette nature obscure et dure : un désert y épand des sables... J'ai peur d'avoir une âme obscure et dure... J'ai peur que sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait rien, — rien dans mes yeux, rien dans mon âme!... »
 L'Illusion vacillait comme une flamme, au souffle du sommeil.
 «— Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le voile? O Aventure! — O, malgré vous, Aventure! — qui vous le dira?... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant, dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s éloigne de l'autre, d'un pas, à chacune des secondés que marquent les diastoles de nos cœurs. Déjà, peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes : je suis la minute présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la vôtre, et si vous aviez pénétré davantage en moi vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, jusqu'à l'heure des prochaines distractions... »
 L'Illusion retomba, vaincue par le sommeil.
 La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua :
 «— Non, non, je ne m'ennuie pas : j'ai un but précis, c'est de vivre, — et pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce pas? les joies complémentaires. . mais je m'y plongerai, comme en cette mer, quand il me plaira...Il est choisi, celui qui doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec moi : il n'attend que l'heure de ma volonté,— et je ne suis pas une Aventure... »
  Elle regardait Aubert qui très simplement répondit :
 « —Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puis-que l'Illusion a refermé les yeux parmi ses sœurs endormies. »
 « — A demain », dit Sarah.
 Elle siffla. Ted obéit..
 «— Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il n'est rien... »
 Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de ravenelles flétries.
 Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes solitudes.

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 La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.

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 La robe de Sarah claquait au vent.
 Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main : elle le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusement avec une idéale tendresse, les ramena, souriante sur sa poitrine.
 Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, elle dit; tremblante de colère attendrie :
 « — Pourquoi ne m'aimes-tu pas? »
 Aubert tremblait aussi, mais tel que sous la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement dans l'orbe de ses replis : d'insensibles mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se joignirent : Sarah mordait, — car elle était de ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent, — la nacre de ses dents mordait...
 Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte...
 Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine :
 « — Aubert; je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais, écoute-moi, je reviendrai. »
 Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.


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 Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes : nulle robe ne claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme la mort d'une mouette.


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 Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences : les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes d'Amsterdam, — sur le Dam.
 Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent. Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes de Bruges, ― sur le Divre.
 Là-bas, vers les horizons vastes, nulle robe ne claque au vent.
 Les pierrots gringotent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des cœurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux, — sur la Seine.
 Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!


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 Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.
 Au milieu. des yarechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le réveil d'une mouette, ― mais nulle robe ne claquait au vent.


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 Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages, les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
 « — Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle. »
 « — Oui; répondit Aubert, mais que s'est-il passé? »
 « — Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait ma curiosité... »
 La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
 « — Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée. Quel est ton nom? »
 « — Mon nom est Veuve. »
 « — Tu me fais peur. »
 « — Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune homme, — oh! si las, si las! — qui complétait son écurie par un cheval de luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné. »
 « — Et tu n'as point pardonné? »
 « — Non. »
 « — Tu es impitoyable. »
 « — La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie... Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte la mort, — sans le savoir. »
 « — Sans le savoir? » répéta Aubert.
 « — Tiens, écoute, je vais te dire la vérité. »
 « — Non, je ne veux pas. »
 « — Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus encore : — tout cela, par piété filiale. Maintenant, comprends-tu? je t'aimais, je te voulais, — alors, j'ai agi selon mon désir... »
 La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
 Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert, d'une voix cruellement ironique, demanda :
 « — Comment t'y es-tu prise? »
 « — Je l'ai abreuvé de sarcasmes. »
 « — Empoisonnés? »
 « — A la dose nécessaire. »
 « — Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué. »
 « — Oui, pour toi. Me veux-tu? »
 Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...
 ...Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...
 ...Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures des algues mortes.
 Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée, ― et la robe de Sarah claquait au vent.
 Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne flottait comme une voilure autour de ses frissonnantes épaules — ...tout en duvet de cygne voyageur; si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le jeta dans la mer, disant :
 « — Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle emporté, la première fois! »
 Sarah croisa les bras sur son cœur effaré, mais Aubert lui prit la main et elle lut dans ses yeux le pardon du crime... — Après tout, n'est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?...
 Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée. Un ressac nerveux la coucha sur Aubert : il ne la repoussa pas.
 La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.
 Cependant, elle se taisait, malade. Son cœur se souleva pour un vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se durcissait, alourdie, par le poison.
 Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave, que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.
 Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.
 Ils allaient, toujours : déjà les premiers rochers émergeaient, éternels naufragés, au-dessus de l'eau glauque : le manteau blanc disparut, circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.
 « — C'est fini, dit Aubert, retournons. »
 Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux devant la mer fuyante, en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah renaissait. Elle était sûre de lui,
 sûre de sa résignation, sûre d'un amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères lèvres où se pressaient, — encore un peu honteuses, des paroles de désir ! Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...
 Sa robe claquait au vent.
 « - J'en ai pour la vie » cria-t-elle.
 « - N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie? »
 « - Et la tienne est à moi, mon cher cœur. »
 Une vague insolite vint mourir à leurs pieds..
 « - La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux. »
 D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant ingénûment :
 « - Ce sera le suaire du survivant. »
 La robe de Sarah claquait au vent.

Remy De Gourmont.

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