Les Livres juillet 1892

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Mercvre, « Les Livres », Mercure de France, t. V, n° 31, juillet 1892, p. 265-276




LES LIVRES (I)
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 Libri e Teatro, par Luigi Capuana (Catane, Niccolo Gianetta).— V. page 249.
 Bruges-la-Morte, par Georges Rodenbach (Marpon et Flammarion). — Je l'avouerai d'abord, ce qui me choque décidément dans ce livre vient de l'illustration ; les similigravures de Bruges qui doivent « collaborer aux péripéties » dans le roman d'Hugues Viane, me semblent plutôt se développer à part ; elles donnent bien une impression de la ville morte, mais qui se dresse à côté dans notre esprit, chemine parallèlement au texte, n'y ajoute rien, demeure différente. — Il faut songer en somme que la pensée littéraire émane d'une oeuvre pour la refaire en nous qui la lisons, que l'oeuvre n'existe pour nous, telle que l'auteur l'a réalisée, qu'au moment seul où sa vision devient la nôtre, au moment fugitif où nous sommes si imprégnés de lui que nous avons son âme. La disposition du jour, l'association éventuelle des idées retardent ou précipitent cette communion dans l'illusoire ; on peut passer en deçà, au-delà du point précis où elle doit s'accomplir ; l'atmosphère d'aventure, le jeu des contingences suscitent l'état d'esprit nécessaire ou l'empêchent, et nous avons tous jugé insipides, un soir, telles manifestations d'art un peu subtil qui d'habitude nous agréent, simplement parce que les circonstances n'étaient point favorables. — De quel profit maintenant sera l'image sur papier, si fidèle qu'on la suppose ? Elle est une interprétation de fait une réalité brutale qui s'interpose maladroitement, gène et violente le rêve, le limite, le circonscrit, le ramène à de l'immédiat ; devant, la fluidité charmante des simulacres, le voile flottant et mystérieux des apparences, elle apporte son extériorité, sa prétention à une existence effective ; elle donne une idée quelconque, une reproduction quelconque des choses ; elle ne donne pas l'idée qui plane au dessus et au delà des monuments et des petits bonshommes. - D'ailleurs, un livre véritable, vivant de lui-même, s'affranchit facilement de ce secours un peu puéril ; dans ces pages de Bruges-la-Morte, hier dans le Règne du Silence, n'avons-nous pas vu se lever ces villes défuntes des Flandres, que chérit et raconte pieusement M. Rodenbach ; ne savons-nous pas les vieilles maisons se décalquant sur l'eau immobile des canaux, les églises, les béguinages, les banlieues désertes qui agonisent dans le brouillard d'hiver ; ne sentons-nous pas peser l'ombre des hautes tours ; ne sommes-nous pas pénétrés de l'immense tristesse des cloches, de l'ennui et de la solitude des dimanches ; n'éprouvons-nous pas, comme son Hugues Viane, une impression poignante de mort, de deuil, à vaguer sous la brume le long des quais aux maisons jalousement closes, par les rues mélancoliques et grises « où tous les jours ont l'air de la Toussaint » ? — M, Rodenbach a voulu cette fois indiquer l'influence qu'exerce une ville de physionomie aussi inquiétante sur les êtres qui acceptent ou subissent son affliction résignée, qui aiment sa tristesse, son délaissement, sa misérable détresse de chose condamnée. Elle les façonne, dit-il, selon ses sites et ses cloches ; elle est presque humaine ; elle oriente l'action ; elle conseille, dissuade, détermine les actes, les surveille en sa dévotion jalouse ; elle obsède l'âme et sa présence, comme un reproche, retient l'être dans la voie douloureuse lorsqu'il tente de retourner au soleil du dehors, à la vie claire et joyeuse. Hugues Viane, dans la vénération des félicités abolies, y croit trouver la sœur moribonde de son cœur moribond ; il se réfugie dans la ville de silence, de piété, de petites pratiques religieuses et de petits commérages ; il y dorlote ses souvenirs, s'y trouve non point consolé, mais moins seul, en communauté de renoncement et de veuvage ; la ville a pour lui la charité du repos ; elle parle de Dieu ; elle prie ; elle dresse en témoignage de sa croyance les bras de pierre de ses clochers ; elle sanglote ses carillons, ses glas de désespoir ; elle pleure avec lui les joies si lointaines de sa jeunesse. Il peut s'agenouiller devant de chères reliques, près d'une chevelure morte, des portraits, de petites dépouilles, et n'être point ridicule ; la ville est miséricordieuse. — Mais voici qu'il retrouve l'idole, qu'il pense mériter encore de vivre, qu'il s'éprend d'une femme rencontrée, ressemblant si bien à la morte qu'on dirait la morte revenue. Elle a les mêmes yeux, le même visage, la même chevelure d'or, jusqu'à la même voix. Il l'aime pour ce miracle, veut la confondre avec l'ancienne ; il la recherche et en fait sa maîtresse. — Cependant, la ville réprouve le pieux mensonge, qui l'illusionne ; il doit convenir qu'il s'est trompé ; la nouvelle femme n'est l'autre que par des apparences ; ses cheveux d'or sont teints ; elle n'est qu'une fille. Dans le naufrage de cet amour qu'elle n'a pas compris, Jane a encore l'imprudence du définitif sacrilège ; elle ne tient Hugues que par la chair, l'habitude de son corps, la crainte à présent de se retrouver seul en face de la cité douloureuse devenue hostile ; elle s'introduit dans sa maison, ose porter les mains sur les petites dépouilles, les choses du passé, les portraits qui lui sont pareils et la chevelure de la morte, alors que le conseil de la ville se fait plus impérieux, triomphe dans le chant des processions, le cliquetis des encensoirs, tandis qu'on promène sous les fenêtres la châsse du Précieux-Sang et que toutes les cloches carillonnent l'incertitude de la joie. Hugues l'étrangle, de la chevelure qu'elle a saisie, de la chevelure vindicative, qu'elle profane, qui lui sert de jouet, parce qu'elle n'a pas deviné le mystère et que le respect de la morte était la condition de sa vie, — parce qu'elle-même doit s'identifier à la morte et, dans cette ville de rêve, devenir le rêve.  
J'ai dû entrer dans quelques détails en parlant de ce livre, et je pense que beaucoup encore serait à dire. M. Rodenbach a mis dans Bruges-la-Morte nombre des jolies choses précieuses et charmantes de ses poèmes ; mais on nous a tant rasés avec les symboles que je crois méritoire de ne point insister. En terminant, je le féliciterai — sans malice — d'avoir écrit en bon français un livre très simple, très beau, et pourtant si subtil que des chroniqueurs ingénus avouèrent n'y avoir rien distingué (2).


C. Mki.


 Pélléas et Mélisande, par Maurice Maeterlinck. (Bruxelles, Paul Lacomblez). — M. Maurice Maeterlinck manque d'égards pour les critiques : il était convenu tacitement que son domaine propre était le royaume de la terreur et de la mort et qu'il n'avait pas le droit d'en sortir ; petit à petit les plus obtuses brutes du journalisme s'habituaient à la topographie de cette intelligence que l'on pouvait prévoir, à une semaine prés, l'époque où notre ineffable Maître — j'ai nommé M. Francisque Sarcey — en aurait pu décrire toutes les allées et tous les sombres parterres. Et voici que tout d'un coup, en ce nouveau drame, l'indélicat poète se permet de troubler toutes les notions reçues et d'obliger ces messieurs à trouver d'autres phrases, d'autres épithètes, des sottises encore inédites. Cependant, pour qui ne s'arrêterait pas à l'extérieur, c'est bien encore la même idée directrice qui a ordonné la création de Pélléas et Mélisande comme celle de l'Intruse ; ici, avec une grande richesse de détails, une variété charmante de gestes et d'attitudes, plus près à la fois et plus loin de nous, l'éternel spectacle se déroule, et, selon la parole du vieil Arkël : « Il n'arrive peut-être pas d'événements inutiles », apparaît l'inévitable nécessité des actes humains.
 Un soir, dans la forêt, Golaud rencontre une petite fille épouvantée qui pleure près d'une fontaine, où sa couronne est tombée, couronne de princesse inconnue et mystérieuse. Encore qu'elle s'effraie un peu de ses cheveux gris, il fait d'elle sa femme et la ramène au château héréditaire d'Allemonde, où habitent autour d'Arkël ; l'aïeul, sa mère Geneviève, son frère Pélléas et le petit Yniold, son fils du premier lit. Dès la première rencontre, avant d'avoir prononcé une parole, par l'élection des Puissances suprêmes, Pélléas et Mélisande s'aiment éperdument. Longtemps, « ils jouent en rêve autour des pièges des destinées » ; et quand ils échangent leur baiser de noces adultères, Goland tue Pélléas et blesse légèrement Mélisande, qui meurt peu après non de la blessure, mais d'une incurable nostalgie.
 Telle est l'affabulation : on n'en pourrait imaginer de plus initiale. Mais comme chaque scène conduit plus près de l'abîme ouvert pour eux, depuis l'origine des âges, les acteurs de ce drame ! Ils ont un pressentiment obscur des choses qui adviendront, et nul contraste n'est plus poignant que celui de leur amour ingénu et de leur tristesse secrète ; ils devinent qu'on n'échappe pas à sa destinée et qu'il y a une harmonie préétablie entre les événements et l'inconscient désir de notre volonté. Certes, ils semblent étrangers à ce qui leur arrive, et qui sait cependant si la cause réelle de tout cela n'est pas en eux-mêmes. La scène du meurtre est bien caractéristique : ils viennent de s'embrasser brusquement ; ils ont peur de leur joie nouvelle et ils s'arrachent presque à leur destinée, comme s'ils devaient se mentir toujours. Mais ils aperçoivent Golaud qui les épie, aviné, prêt à l'égorgement, et alors leur âme véritable se dévoile et c'est un débordement forcené de passion :
  Pélléas. — Va-t'en! Va-t'en ! il a tout vu ! il nous tuera !
 Mélisande. — Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !
 Pélléas. — Il vient ! il vient ! ta bouche ! ta bouche !
 Mélisande. — Oui !... Oui! Oui !

(Ils s'embrassent éperduement)

 Pélléas. — Oh! Oh toutes les étoiles tombent !
 Mélisande. — Sur moi aussi! sur moi aussi !
 Pélléas. — Encore ! donne ! donne !
 Mélisande. — Toute ! toute ! toute !
 La venue de Golaud semble seule les jeter dans les bras l'un de l'autre : point ; ils s'enlaçaient déjà ténébreusement d'autres soirs ; mais ils n'étaient pas sincères, et il a fallu la terrible lumière des heures éternelles pour qu'ils cessassent de ruser avec le sort et avec eux-mêmes.
 Mais le charme suprême, c'est que ce drame qui prête ainsi à penser soit en apparence aussi simple qu un conte de fées ; il en a les vives et charmantes couleurs, la grâce juvénile, l'élégance romantique, et c'est merveille que M. Maurice Maeterlinck sache ainsi prononcer les fraîches paroles de la légendé et pense en même temps avec la grave lucidité d'un contemplateur.


P. Q.


 Les Vergers illusoires, par André Fontainas (Librairie de l'Art Indépendant. — En 1889, M. André Fontainas publiait Le Sang de Fleurs, recueil de poésies éparses jusque-là dans diverses revues qui témoignaient d'un noble effort vers un art intègre et loyal, mais n'avaient guère entre elles d'autre lien que ce souci même de bien faire. Maintenant, après le silence, le recueillement, l'ombre obstinément faite autour de soi, le dédain absolu des vaines luttes, le poète se rappelle à nous, non plus par une collection un peu artificielle de vers composés au hasard des heures, mais par un livre d'une belle unité.
 Un jour, l'âme leurrée par des gloires et des baisers chimériques, le Châtelain aventureux quitte les terres de la vraie joie ; il appareille, loin de la Princesse du manoir, vers les havres aux fruits d'or, que recèle pour sa folie, « dans l'horreur consolatrice et les ténèbres », la brume merveilleuse des flots polaires. Là, « des formes de mensonge lui apparaissent et s'évanouissent avant qu'il les ait saisies, jusqu'au moment où, comme un étranger, il revient vers la maison désertée. Des voix obscures l'injurient ; mais la Princesse en deuil lui rouvre la bonne demeure et « avec un geste lent d'oubli qui lui pardonne » recueille le Voyageur, las des chemins, des vagues et des grèves.


 L'oeuvre n'a point dans son développement réel cette apparence de conte logiquement conduit ; elle ne se suit pas avec autant de rigueur. Sinon ce ne serait qu'une fable sans autre portée. Mais des motifs secondaires s'y entrelacent et des correspondances lointaines s'établissent pour le plaisir de l'imagination. Il advient même à une ou deux reprises que des poèmes soient presque trop excentriques à l'idée primordiale et y semblent comme arbitrairement réunis : ils diffèrent de ton et la technique en est moins souple que dans le reste du livre. Cela est surtout sensible dans la seconde partie (Voir p. ex: Celui qui s'embarquait, et, O toi, la fleur de sang). Cependant l'harmonie générale n'est pas troublée par ces rares — et si légers - disparates ; et Les Vergers illusoires laissent en définitive cette exquise impression d'une allégorie qui hésite perpétuellement, comme la vie elle-même, entre l'émotion sentimentale et l'anxiété intellectuelle, l'une n'étant peut-être après tout que le signe de l'autre. Il faudrait citer quelques passages pour donner une idée plus exacte de cet art savant et volontaire, riche de rythmes et d'images. Mais il y aurait péril à isoler telle ou telle partie, et à la dénaturer par conséquent. Ne pourrait-on, pour une fois, croire sur parole le critique, ce juge qui n'a pas plus que les autres magistrats le droit de juger et qui, honteux en secret de jouer un rôle si méprisable, est plus suspect, hélas ! d'acrimonie que de bienveillance?

P. Q.


 Chatte et Chats, par Raoul Gineste, Préface de Paul Arène (Flammarion). - « ...Raoul Gineste, compatriote du doux Gallus aimé par Virgile, tient sans doute de cette origine le besoin de précision et de clarté classique; charme de ses vers, ainsi que l'inquiétude du Mystérieux dont, au soleil couchant des décadences latines, se troublaient les âmes. » Cette phrase de la préface de M. Paul Arène résume, je crois, toute la critique à faire de ce livre aimable. Beaucoup de pièces, assez anciennes, sont édifiées selon la technique du Parnasse ; quelques-unes étaient fort connues avant la publication en volume, par exemple Les Vieux chats :
  Comme ils sont tristes les matous,

  De n'être plus sur les genoux
  Qui leur faisaient un lit si doux...
 Les bonnes vieilles, leurs maîtresses, sont mortes, et elles ont emporté tout le vieux bonheur : cajoleries, gourmandises, longues paresses au coin de l'âtre pendant qu'elles tricotaient
  En rêvant au bel houzard bleu

  Qui reçut leur premier aveu,
et que
  Le ragoût qu'on allait manger

  Cuisait avec un bruit léger.
 Ils rôdent abandonnés, étiques et funèbres, sur les toits, guettant une nourriture,
  Et quand ils voient passer en bas

  Des bonnes femmes à cabas
  Qui trottent menu d'un air las,
  Le bon goût des crèmes sucrées .
  Où trempaient les croûtes dorées,
  Revient a leurs lèvres sevrées...
 A signaler encore La Fileuse, Métamorphose, Freya, la Baladade du coupeur de chat, « l'homme au shako jaune merdeux » : cette ballade nous laisse le regret que M. Raoul Gineste n'en ait point écrit d'autres.

A.V.


 La Messa a Psiche di Emma (E. Viola Ferretti - (Città di Castello, tipografia dello stabilimento S. Lapi). - Ce volume nous est parvenu orné d'une dédicace bizarre dont voici la traduction : « Au Mercure de France, qui tente de galvaniser les symboles, un vieux rat de librairie matérialiste adresse [ce livre ] par dilettantisme d'antithèse. - Milan, 18 avril 1892. » Le vieux « Rat », qui n'est sans doute ni l'éditeur, ni la signorina Emma, a cru nous jouer un bon (ou mauvais) tour, en nous obligeant à lire cette historiette, et il ne s'est trompé qu'à moitié. Dans ce conte fantastique assez compliqué qui commence au Ve siècle et finit aux XVIIIe, la Psyché est une statuette, jetée dans un puits par le dernier poète païen ; un couvent se bâtit autour du puits ; Psyché « revient », se promène, est vue par un peintre, qui, croyant faire une Vierge pour l'église du couvent, fait une Psyché. On dit la messe devant cette Psyché, - ce qui n'est pas bien grave. Quant à l'expression la messe à Psyché, elle est singulièrement fausse, car on ne dit la messe ni à aucun personnage, ni à aucun saint, ni même à la Vierge. Le petit blasphème final est donc assez maladroitement raté. Je supplie le vieux « Rat » de ne plus m'envoyer que des chefs- d'oeuvre.

R.G.

 L'Amour cynique, par Alexandre Boutique (Dantu - Tout bien considéré, Jules Simon a pu se permettre la lecture du dernier feuilleton de l’Echo de Paris, car l'Amour cynique représente une oeuvre saine... étant donné que pousser à la roue de la reproduction de l'espèce est faire acte de bon citoyen par le temps qui court. Voici, dépouillée de la magie des phrases, l'intrigue toute nue de ce roman naturaliste : un homme exceptionnellement armé pour les luttes amoureuses rencontre deux femmes (la mère et la fille), dont l'une, la mère, est particulièrement ouverte aux aspirations sentimentales, et l'autre, la fille, possède un entendement relativement fermé aux choses de la passion. Cet homme a pour maîtresse la première et pour légitime compagne la seconde. Entre les deux son cœur éprouve des oscillations terribles. Finalement, la jeune mariée meurt d'avoir découvert que les idées d'un gendre s'adaptent quelquefois merveilleusement au cerveau d'une belle-mère.(Nous aurons sans doute mis tous les points sur les i en ajoutant que le cœur du héros donne sept oscillations en trois heures...) Il ne nous convient pas de chicaner Alexandre Boutique sur le choix de son sujet: le romancier qui désire l'oreille du grand public n'a pas à reculer devant la violence du document humain, et en fait de roucoulement voluptueux le plus gros ut de poitrine est encore la meilleure note. Malgré certaines dissertations médicales placées de-ci de-là comme d'impatientants prenez garde à la peinture, nous sommes allé jusqu'au bout du livre avec beaucoup de plaisir. Un régal de chair fraîche, quoi ! Et le savant garçon boucher qui disperse l'étal à droit a tous nos compliments.

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 Brunettes, ou petits airs tendres, par Jacques Madeleine (L. Vanier). — Le titre est charmant. C'est celui sous lequel Ballard recueillit, au commencement du XVIIIe siècle, tant d'anciennes chansons, galantes ou populaires. On trouve dans les Brunettes de Ballard La Belle dans la vigne :
  Ah ! mon beau laboureur !
  Beau laboureur de vigne,
   O lire, ô lire,
  Beau laboureur de vigne,
   O lire, ô la.

  N'a vous pas vu passer
  Marguerite ma mie ?
   O lire, ô lire,
  Marguerite ma mie
   O lire ô la.

  Dessous un prunier blanc
  La belle est endormie,
   O lire, ô lire,
  La belle est endormie,
   O lire, ô la.....
 On y trouve une des plus anciennes versions de A la claire Fontaine et tout plein de joliettes choses:
  Dedans une plaine,
  Pensant à l'amour :
  J'rencontray Climein',
  Me mis à ses genoux...
 Le livret de M. Jacques Madeleine est un assez agréable assemblage dé versiculets érotiques et évocateurs de retroussis, de blancheurs et de roseurs... le tout teinté d'un sentimentalisme qui n'est ni naïf, ni pervers. Petits airs tendres, tendres, tendres....

R. G.

 L'Angoisse, par Eugène Bosdeveix (Paul. Ollendorff). - L'épigraphe de ce livre singulier, qui tient du roman et de la dissertation philosophique, est suffisamment significative et résume bien l'enseignement qu'il en faudrait tirer : « Quel mal est comparable à la pensée ? » La thèse est celle-ci : quand un homme s'abandonne à une perpétuelle observation de soi-même, ce qui fut le monde, les êtres, sa propre personnalité, tout s'évanouit en présence de l'Analyse maudite ; la vie n'est plus pour lui qu'une hallucination continue, la folie consciente d'un damné qui touche à l'infini dans un gouffre amorphe de ténèbres, sans que rien, heurt douloureux, lueur apparue, donne un rythme quelconque et un intérêt au mouvement uniforme de cette chute. L'effort n'est point banal et honore grandement qui essaya d'intéresser à un tel drame, si peu semblable aux habituelles histoires d'amour, d'ambition, voire de simple bavardage mondain où s'égaient la plupart des écrivains français, en ce temps. Mais l'oeuvre n'est pas égale toujours à l'idée qu'on s'en pourrait faire et provoque dans son ensemble une critique fort grave. Ce ne sont pas les actes mêmes des personnages, mais leurs discours assez monotones, des paroles empruntées aux manuels de psychologie, qui marquent les différentes stations du récit : à quoi bon alors la forme du roman, sinon pour animer ce qui, dans les livres spéciaux, est, précisément par l'analyse, mort, fragmentaire et assez vain. Un épisode seul satisfait à toutes les exigences esthétiques. Le pitoyable héros de cette tragédie intellectuelle, Christian, s'est repris à vivre de la vie normale, instinctive par de hautains raisonnements métaphysiques. Ellen d'Hinisdor lui a persuadé, pour quelques jours, que la volonté était supérieure à l'intelligence et constituait la vraie vie. Non sans se reprocher une sorte d'attentat à l'esprit pur, l'analyste se laisse lier peu à peu aux chaînes heureuses du sentiment et de la sensualité ; et les deux amants revivent les âges jeunes et beaux « où le péché n'existait pas ». Mais un jour, en pleine extase, sans raison, Christian, séparé de sa maîtresse qui cueille des fleurs, oublie la femme qu elle est devenue et « recherche le mystère et le prestige de ses yeux de jadis », alors qu'elle était seulement l'éloquente prêtresse, à peine vivante. Dès lors l'analyse le ressaisit tout-entier et la chute est irrémédiable. C'est une scène très poignante. Mais partout ailleurs règne, dans le livre, l'abstraction fatigante et inutile; et l'on pense malgré soi, à cause d'une certaine gaucherie, que toute cette science, psychologique et autre, n'est pas très bien assimilée. Le drame même s'en trouve diminué. Christian ne serait-il malheureux que pour avoir mal compris ?
 La langue aussi est inégale, diffuse et parfois inexacte. Elle rappelle en quelques passages les poncifs romantiques: « S'il est des anges, elles doivent être toujours ainsi » ; et elle est aussi surchargée de termes techniques ou savants, non sans quelque méprise. Ainsi il faut dire le « chérubin », comme tout le monde, ou le « keroub », comme les hébraïsants mais point le « kéroubin »,qui n'est ni du vocabulaire courant, ni du vocabulaire des érudits. De même, il serait abusif de s'imaginer les « aruspices » comme des personnages qui détenaient de graves secrets hermétiques : c'étaient de pauvres petits sacrificateurs étrusques, sans aucune valeur sacerdotale, des diseurs de bonne aventure peu considérés, qu'on expulsait de temps à autre de Rome, à la manière de gens suspects et interlopes. Critiques de détail peut-être méticuleuses, il faut l'avouer, et qui n'enlèvent que peu de son très haut intérêt à une œuvre de si rare intention.

P. Q.

 La Vie sans lutte, par Jean Jullien (Bibliothèque Artistique et Littéraire). — Livre antérieur, j'imagine, au Maître et à La Mer; au reste, mêmes simplicité de conception et d'exécution, mêmes qualités d'observation menue, mais, ici, avec des fugues romanesques plus fréquentes. La première des trois nouvelles qui le composent, La Vie sans lutte, repose tout entière sur cette fausse idée si répandue que la condition sociale de l'ouvrier est préférable à celle de l'employé. L'auteur nous montre un rond-de-cuir appointé à 2.100 fr. et qui, avec des écritures expédiées en dehors du bureau, doit vivre sur le pied d'environ 3.000 fr. Certes, ce n'est pas riche. Mais prenons un ouvrier gagnant une journée moyenne, soit 7 fr.: un ouvrier sérieux et qui ne se dérange point, de bonne santé, dont le métier ne chôme jamais, ne travaille guère — dimanches, fêtes et circonstances inévitables retranchés — que 300 jours par an; total : 2.100 fr., juste comme l'employé. Mais il faut observer que l'ouvrier a donné toute sa journée à son patron, qu'il ne gagnera rien une fois sorti de l'usine, et que, à moins de s'établir (cas exceptionnel), sa condition ne s'améliorera jamais — tandis que l'employé d'administration, par augmentations periodiques, gagnera jusqu'à 3.6000 fr., à supposer qu'il ne passe sous-chef (cas exceptionnel correspondant à l'établissement de l'ouvrier). Je ne dis rien de la retraite, que l'employé paie de ses propres deniers. Quant à la « représentation » qui incombe à l'un et dont l'autre est dispensé, ce n'est vrai qu'en province; à Paris, l'employé vit comme il l'entend, demeure où il veut (celui de M. Jean Jullien habite une rue et une maison impossibles); il peut enfin n'avoir pour vêtements que ceux qu'il porte tous les jours, alors que l'homme des ateliers est obligé d'en avoir plusieurs. L'idée de La Vie Sans lutte est donc plus que contestable. Je préfère En Seine, esquisse rapide de la vie des mariniers : de jolis paysages, et parfois d'une notation très intense. Mais Premier amour, la plus longue des trois nouvelles, me parait supérieure aux deux autres, bien qu'elle ne soit qu'une simple historiette, sans autre prétention : toujours de jolis tableaux, et, ce qui est plus rare aujourd'hui, un peu d'émotion sincère, point romance. Pourquoi faut-il que le dénouement (pas neuf par surcroît) vienne tout gâter? D'ailleurs, le romanesque et le convenu abondent surtout dans les deux premières nouvelles, en ce livre qui vise à l'exactitude : on le déplore d'autant plus que le don d'observation est pour beaucoup dans le talent de M. Jean Jullien.

A.V.

 La Forêt enchantée, par Louis Duchosal (Genève, Gauchat et Eggimann).— M. Louis Duchosal est un poète d'imagination tendre et délicate. Sa langue, claire et simple, son vers, un peu mou de facture, ses images, discrètes et un peu monotones, sont loin d'être sans charmes, et il y a dans la Forêt enchantée, surtout au second livre, quelques poèmes qui vous laissent un agréable souvenir, tels : Perdu dans la Forêt, Epître aux Roses prochaines, Passante, Sur l'épinette, Au premier amour, Viviane, et une suite de lieder doux et mélancoliques et des plus gracieux, dont celui-ci :

De la laine de mon amour
Je tresse un poème ineffable
Qu'une dame, reine d'un jour,
Traverse comme dans la Fable.
Cette dame, d'un geste doux,
Semble commander quelque empire,
Et mon rêve, papillon fou,
S'est laissé prendre à son sourire.
Mon pauvre cœur est devenu
Une lyre aux cordes fragiles
Où frissonne un air inconnu
Qui n'est que pour ses doigts agiles.

 Aussi regrettons-nous que M. Duchosal ait, çà et là, omis d'effacer des taches; certaines phrases sont d'une syntaxe douteuse, les images se suivent parfois avec quelque incohérence; et enfin, pourquoi, à côté des frèles lieder que nous citions, imprimer cette lourde Ode de Genève, d'un lyrisme suranné, dune émotion trop locale, et qui ne s'harmonise pas avec le reste du livre ?

A.-F.H

 The Princess Maleine and the Intruder, by Maurice Maeterlinck. With an Introduction by Hall Caine. (Londres, Heinemann.) — Au jugement d'Arthur Symons, qui rédige, dans l'Athenoeum (23 avril), une bonne notice sur Maeterlinck, cette traduction est une pure parodie; l'Intruse est un peu moins massacrée que la Princesse Maleine, mais l'opérateur semble n'avoir compris le texte français que par à peu près.

R.G.

 De Branche en Branche, par Achille Grisard (sans éditeur). — Des vers pleins de bonnes intentions, mais qui s'en tiennent là. Sous prétexte de morigéner les décadents:
 Symbolistes divers, décadents extatiques,
 Restez dans vos brouillards et dans vos songes creux,
l'auteur nous inflige toute la séquelle des vieux clichés :
 Pégase d'un seul bond escaladant les cieux...
 L'amant farouche et fier de la Muse aux doigts roses...
  Vos fils sauront vaincre ou mourir en braves...
   Oui, je pleure comme un enfant...
 Elle avait des yeux bleus, portait un nom de fleur...
  Les bois sont remplis de frémissements...
     ... et le vieux maître
 Qui nous montra toujours le chemin de l'honneur...
 Dans une seule pièce, je remarque : les grands bois, cueillir des roses, des oiseaux bleus, lointaines grèves, joli printemps, couleur du Temps, courir dans les bois; les filles, les garçons, la terre étrangère, les ronces des buissons, la forêt mystérieuse, les blancs muguets, c'est toujours la même histoire, une autre patrie ; j'ai souffert, j'ai pleuré ; une idylle flétrie. Vive la simplicité, sans doute, mais vive la jeunesse : et tout cela c'est bien vieux. Dans ce volume, une pièce passable : Usine abandonnée, et une pièce bien : En pleins bois, où se trouve un joli effet de crescendo-diminuendo finissant sur un vers élégant agréablement amené. Mais quand, dans tout un volume, il n'y a qu'une pièce à citer... on ne la cite pas.

L. Dr.

 L'Année fantaisiste, par Willy (Delagrave).— M. Willy, que les Gaietés de Grosclaude empêchent évidemment de dormir, nous régale d'un bouquin d'articles; il a visité lui aussi le Pays du Mufle, et de ses impressions au jour le jour cuisine une Revue des douze mois avec couplets, calembours jeux de mots en plusieurs langues. Lecture facile, même en omnibus, honnête, et ne donnant point la migraine; dessins d'Albert Guillaume (un amour de chien, page 10, qu'on voudrait voir suspendu à de notables derrières).— J'observe d'ailleurs que M. Willy ne se gêne nullement pour servir à ses lecteurs deux où trois fois la même blague, et en accueille de bien vieilles, l'histoire du dentiste-assassin, entre autres, qui traîne depuis combien de lustres dans l'Almanach des 36.000 drôleries.

C. Mki.

 Chansons poilantes, par Alcanter et Saint-Jean (au Nouvel Echo, 19, rue Cassette). — Pour moi, je préfère m'en prendre à M. Willy ; discutailler avec des chansonniers — littérairement les derniers des êtres — laisserait croire que nous sommes aussi bêtes qu'eux; si l'on m'écoutait, ils seraient ce soir murés dans leurs beuglants, sous un mortier de chaux vive. — Mais M. Willy, qui est conscient, qui certes ne s'illusionne guère sur la valeur des idioties présentes, que nous veut-il avec sa préface en boniment de foire? Quoi! la chanson ? — Quoi! la chanson littéraire? — Nous devons nous esclaffer devant ces niaiseries, ces pétarades, ces coq-à-l'âne; devant une Marche des Calicots, une Complainte des Académiciens:

Qui nous rase comme la pluie?

C'est Victor Duruy;
Qui porte des bas de lain'?

C'est ce bon m'sieur Tain'...etc.

 M. Willy, avouez-le; pour faire plaisir à des copains, vous nous en jouez une bien bonne.

C. Mki.

 L'Esclandre, par Nada (Savine). — L'auteur, à en juger par la gravure qui sert de frontispice à l'ouvrage, nous a paru d'une beauté rêveuse, un peu mièvre, digne de tous les éloges. Nous avons le regret de ne pas pouvoir en dire autant de son œuvre.

G.D.


 (I) Aux prochaines livraisons : Les Aubes mortes (Jho Pâle); Empedocle (Mario Rapisardi) ; Raggi e Ombre (Alfio Belluso) ; Le Policier (Oscar Méténier) ; Paraiso perdido (A. de Oltveira-Soares) ; La Voie Sacrée (Jules Méry) ; Comic Salon (Willy) ; L'Athènes de la Sprée (Luc Gersal) ; Les Illuminés (Jac Ahrenherg et Fernande de Lysle) ; Coups de Plume (Firmin Vanden Bosch) ; Anarchistes (John-Henry Mackay, trad. de Louis de Hessem) ; Les Sphynx (Jean La Fargue); Pour l'Amour des Vers (Cornelius Price); Dans la Fournaise (Théodore de Banville); Tiradentes (Montenegro Cordeiro) ; L'Amoureuse Chanson (Jean de Brion); De Jérusalem à Constantinople (Lucien Trotignon) ; Poésies ; Contes de Fées (Mme Gurman); Contrastes et Charbons verts (Dimokidès).
 (2) On lit en effet dans le XIXe Siècle du Ier juin : — « Je voudrais pouvoir dire du bien de ce roman et je serais tout disposé à le faire si je l'avais compris... C'est le cas de dire que la sauce fait passer l'anguille. Les descriptions de la ville de Bruges sont peut-être fort poétiques mais elles sont si confuses que l'on pourrait prendre en y allant le Pirée pour un homme et les béguinages pour des maisons de tolérance. » — Sous la signature de M. Théodore Cahu ; — et sans commentaire.


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