Les Livres mai 1892

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Mercvre, « Les Livres », Mercure de France, t. V, n° 29, mai 1892, p. 72-80




LES LIVRES(1)

 Il nous revient de divers côtés, après publication de chacune de nos livraisons, qu'il y a désaccord entre certains auteurs et nous sur leurs mérites : malentendu déplorable et où il semble bien qu'ils aient mauvaise grâce, puisque nous tâchons précisément à leur découvrir des qualités qu'ils s'ignoraient; ne les ayant point notées sur ces petits papiers qu'ils rédigent pour la presse et que, pour être agréables à nos confrères et par scrupule aussi, jamais nous n'insérons. Ce serait même de l'ingratitude : alors que nulle part dans les journaux on ne lit plus les livres, que partout on escamote la moitié des envois pour ne publier qu'un passage de la « prière d'insérer » de ceux qu'on retient, nous lisons en effet et nous signalons tous(2) les ouvrages qui nous parviennent; et, notre Recueil étant une des très rares publications où il soit permis de dire ce qu'on pense, les auteurs sont avec nous à l'abri de ces bordées de louanges inconsidérées dont on blesse si souvent leur légitime orgueil; et ils ont l’assurance d'une opinion toujours sincère - sinon, hélas! toujours juste. Au reste, cette liberté de tout dire, un peu notre raison d'être, nous avons la conviction de n'en jamais avoir mésusé, par comparaison surtout avec la parfaite muflerie de notre exquise époque. Que si, cependant, des auteurs croient avoir à se plaindre de nos procédés, il leur est loisible 1° ou de ne point nous envoyer leurs livres; auquel cas, n'ayant point coutume de les aller solliciter chez les éditeurs et ne rendant compte que tout à fait exceptionnellement d'un ouvrage que nous n'avons pas reçu, ils peuvent tenir pour à peu près certain qu'il ne sera soufflé mot de leur « vient de paraitre »; 2° ou de demander des explications au fauteur de la bibliographie jugée malséante : tous nos échos sont signés d'initiales, le signe *** appartenant au surplus à un seul rédacteur; et quant aux rares notes qui, pour une raison quelconque, sont anonymes, le rédacteur se dérobât-il — supposition que rien jusqu'ici n'autorise — , ou fut-il un mineur ou une femme, qu'on trouverait sans doute encore avec qui s'entendre.

A.V.

 Quand les violons sont partis, par Edouard Dubus {Bibliothèque Artistique et Litteraire) - Voir page 1.
 Rose et Ninette, Mœurs du jour; par Alphonse Daudet, avec un frontispice de Marold (E. Flammarion. — Collection Guillaume)- L'intolérance, pour ne pas dire plus, des très jeunes gens envers M. Alphonse Daudet a son exacte contrepartie dans la flagornerie universelle de la « grande » presse, et j'imagine que cette constance des uns à tout estimer pour le mieux dans le meilleur des mondes est pour quelque chose dans l'intransigeance des autres. Mais la cause de leur attitude dédaigneuse réside surtout en ces profondes différences morales qui séparent l'homme d'hier de l'homme d'aujourd'hui, au point qu'ils ne se comprennent pas plus que des individus de latitudes très distantes. Un peu moins même. Pour nous en tenir à la littérature, si, convaincus que les choses n'ont point de réalité objective, nous nous efforçons à une œuvre dégagée de l'accident (décor, mœurs, contingences quelconques) pour y renfermer le plus possible d'essences, il n'est pas douteux que les hommes de la génération de M. Alphonse Daudet nous jugeront prétentieux et soporifiques ; par contre, beaucoup d’écrivains de notre génération à nous, et la grosse majorité de ceux qui viennent actuellement au monde littéraire, comptent absolument pour rien - quelque soit du reste le talent de l'auteur — l'ouvrage qui est un simple tableau de mœurs et relate les incidents de la vie quotidienne dans le décor où nous nous mouvons habituellement. Il faut à un tel livre de bien spéciales qualités à côté, d'humour par exemple, pour qu'il soit apprécié des jeunes critiques - lesquels ne sont point que critiques, mais auteurs de livres aussi et qui, arrivant à l'heure où se précise un mouvement qu'ils trouvent bon de réaliser, adoptent presque tous la critique dogmatiste préconisée par M. Bernard Lazare(3): hors de mon esthétique, rien n'existe. Critique de combat et tout à fait légitime : elle fut celle de M. Zola et l'aida au triomphe. Mais, à l'appliquer aux écrivains d'il y a vingt ans — si l'on excepte les deux ou trois génies qu'on sait - nous commettons une sûre injustice et mieux vaut alors ne point parler d'eux: ils avaient en effet et ils ont gardé sur la littérature, des idées opposées aux nôtres, ils sont différents de nous — Voici Rose et Ninette : aux yeux de la critique dogmatiste actuelle, ce livre, a priori, en dehors de ses qualités ou de ses défauts d'exécution, « n'existe pas », puisqu'il est le simple tableau de mœurs et que nous n'admettons plus ce genre. Une critique moins volontairement étroite y regarderait de plus près, et, quitte à se prononcer ensuite sur la valeur du sujet, rechercherait d'abord ce que l'auteur a voulu; et s'il a réussi ce qu'il a voulu. Or, qu'a voulu ici M. Alphonse Daudet? Poser, sans le résoudre, le problème d'un cas - d'un seul — de la question des enfants dans le divorce. A-t-il réussi? Incontestablement, au point de vue de l'expression totale. Restent les critiques de détail: la grossièreté sans doute trop forcée du petit baron Rouchouze, l’épisode bizarre non du voyage de Fagan en Corse, ainsi qu'on l'a dit, mais de son introduction sous un déguisement au bal de la préfecture d'Ajaccio, enfin le suicide à point nommé de ce Hulin, séparé de sa femme, qui la reprend un soir et ne veut survivre à cette dernière nuit de délices. Tous ces gens-là font l'effet d'être un peu toqués, et M. Alphonse Daudet, en maintenant ses personnages dans la vraisemblance et en inventant d'autres évènements, nous eût tout aussi bien montré l'affection de Fagan pour ses filles, son abandon, son isolement et sa détresse de coeur au milieu d'une vie enviable d'apparence; et le roman eût profité d'une intégrité qui lui manque.

A.V.


 Le Cuirassier blanc, par Paul Margueritte (Lecène et Oudin), — Des nouvelles sentimentales écrites avec la désinvolture d'un auteur de bonne compagnie, qui se sent un peu fourvoyé dans le journalisme prétendu littéraire. La moins solide est, je crois, le Cuirassier blanc. Une des meilleures, Près de la mort, contient deux ou trois touches savantes et fines dignes du peintre de Tous Quatre. L'inceste, Cousine Mad, Grand Garçon, sont d'un joli ton de névrose enfantine, simples, claires, pourtant angoissantes. Le style de Paul Margueritte est doux-fleurant comme une fleur malade, une belle fleur de couronne mortuaire qui évoque des souvenirs d'enfance troublée par de solennelles catastrophes et des craintes de revenant glorieux. Ce qu'on peut dire de plus juste sur cet état d'âme littéraire est ce que l'auteur en dit lui-même dans sa première nouvelle : « Je pensais trop à ces choses-là. Elles m'entouraient d'une atmosphère de rêvasseries pâles le jour et de songes fiévreux la nuit »
 Il est à souhaiter que l'auteur pense moins à ces choses : nous préférons les rudes franchises de Tous Quatre à certaines mélancolies qui sembleraient trop voulues.

***


 Légendes puériles, par Pierre-M. Olin (Bruxelles, imprimerie de Mme Veuve Monnom.) Les sept brèves histoires, plus des poèmes que des contes, rassemblées ici par M. P-M. Olin forment une des plus exquises petites œuvres où se puissent distraire les imaginations à la fois ingénues et perverses. Transposer dans l'âme de couples enfantins, pour qui tout le mystère du monde réside dans le spectacle de la mer et de la forêt, les aventures cruelles que les jours réservent aux hommes, les montrer qui jouent avec les vagues et en meurent, comme plus tard ils joueraient avec la douleur et en mourraient, simplement, sans avoir même conscience que cette fantasmagorie est fort pénible en soi, c'est d'un artiste très inquiétant et très subtil, et j'en sais peu qui puissent donner un plaisir aussi ambigu de résignation, de tendresse et d'ironie. M. Théo van Rysselberghe a composé, pour illustrer ce livret d'une admirable exécution typographique, sept frontispices d'un charme égal à celui de l'œuvre commentée.

P. Q.


 Selon mon rêve, par Elzéard Rougier (Savine). - Selon le rêve de M. Elzéard Rougier, un prince russe fait bâtir un théâtre à Miramare et engage tout un corps de ballet pour représenter le chef-d'oeuvre inconnu d'un jeune auteur, plein de génie. (Voilà, certes, un de ces rêves irréalisables, ou je ne m'y connais pas!...) Il y a la Sérapis, une danseuse de voluptés, Céleste Lepage, une danseuse de puretés... et toutes les deux tombent en les bras du prince au premier faux pas, naturellement. L'une est la maîtresse, l'autre devient la femme, puis meurt bien tragiquement après un second mariage in extremis avec l'auteur du ballet perfectionné. Autour de cette intrigue tourbillonnent à vous en donner le vertige les jupes de tulle, et les chevelures folles, et les jolies jambes roses! Le fond de la mer est toujours bleu, le théâtre est toujours ruisselant de dorures, de sculptures, de peintures superbes. On mange tout le temps des bouchées à la Montglas; bref, à la fin du livre, on a une indigestion de belles choses et de belles filles comme si on avait mangé de la crème à la vanille depuis huit jours !... C'est charmant !...

***


 Le Mouvement néo-chrétien dans la Littérature contemporaine, par l'abbé Félix Klein (Perrin et Cie) - Avec une sympathie assez narquoise, M. l'abbé Félix Klein se demande ce qu'il faut penser du « mouvement néo-chrétien ». Il remarque que les apôtres d'une rénovation morale sont de fois assez différentes et étudie rapidement les idées (il vaudrait mieux dire les apparences d'idées) de MM. Rod; Desjardins, de Vogüé, Bérenger et même G. Duruy. Il en arrive à reconnaître que la plupart de ces messieurs sont certainemènt néo, mais qu'ils ne furent mie chrétiens, puisqu'ils repoussent tout simplement le dogme et que quelques-uns même ne tiennent que fort peu à l'existence de Dieu.
 S'il suffisait de professer le dégoût du naturalisme et de l'abjecte libre-pensée orthodoxe pour se croire chrétien, les neuf dixièmes des jeunes littérateurs actuels seraient déjà convertis. Mais à nombre d'entre eux la sottise manifeste des « chrétiens de lettres » inspire un dégoût égal : ils se sont aperçus que, à tout bien prendre, sous prétexte d'évangile, les néophytes restauraient de leur mieux une sorte de morale bourgeoise, orléaniste, cousinienne, julessimoniaque, qui ne saurait leur plaire. Et s'ils trouvent, par goût de Spéculation métaphysique, un certain plaisir à l'examen de difficultés théologiques - le mystère de la Trinité, par exemple, concilie assez bien la vieille antinomie de l'un et du multiple – il leur manquerait encore : la foi. M. l'abbé Klein a laissé de côté ce genre plus noble d'esprits qui s'intéressent au christianisme, peut-être parce que ceux-là se manifestent moins bruyamment et n'ornent pas leur tête de plumes de paon liturgiques. Sa brochure n'en est pas moins intéressante et d'une critique subtile et avisée, encore qu'il montre un peu trop de révérence pour un littérateur aussi médiocre que M. Georges Duruy.

P.Q


 Le faux et le vrai Positivisme, par Jorge Lagarrigue (Paris, Apostolat positiviste). — Cette brochure porte en sous-titres : 1° Le Sophiste Pierre Laffitte nommé professeur officiel au Collège de France. — 2° Programme d'un véritable enseignement positiviste. Elle est datée : 104e année de la Grande Crise. Nous souhaitons de bon coeur l'abolition du faux positivisme et aussi celle du vrai.

R. G.


 La Passion de Jésus, drame en vers, par Antoine Chansroux (Savine). — A l'usage des théâtres forains munis de marionnettes rudimentaires.

Scène XI
.
Jésus, Pierre, Caiphe, Foule, Soldats, Coq.
Le Coq
Cacaraca !...
Pierre, pleurant, fuit :
Où donc cacher ma honte éternelle en ce lieu.
Dans mon aveuglement, j'ai renié Mon Dieu.

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***


 Giovanni,par Antony Aubin (Savine)- L'auteur aura très probablement introduit son drame dans un roman d'action après un refus, non motivé du reste, de la Comédie Française. Cela se passe à Naples, sous la domination espagnole, et entre grands peintres tels que le Dominiquin, Ribeira, Salvator Rosa et Giovanni, le héros principal, qui semble personnifier le génie italien dans ce qu'il y a de pur et de tendrement amoureux. Masaniello, le duc d'Arcos, Don Juan, représentent, d'autre part, les personnages politiques. Ni moins ni plus intéressant que ces sortes d'épopées ou le manteau rabattu sur le visage alterne avec le coup de dague porté à l'italienne, c'est-à-dire dans le dos. Quelques jolis morceaux descriptifs et des dialogues furieusement mouvementés, où tout le monde parle la langue dite style soutenu à l'Académie. En somme, bien préférable à Par le glaive, car ce n'est pas en vers.

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 Tro-Breiz, par A. Clouard et G. Brault (Fischbacher). — MM. A. Clouard et G. Brault ont voulu, disent-ils, refaire en « vrais bretons » le pèlerinage des Sept-Saints, fort célèbre au Moyen-Age. Ils avouent avec beaucoup d'ingénuité - un peu d'hypocrisie religieuse siérait en cet âge de néo-christianisme — qu'ils s'y décidèrent pour des raisons assez profanes: un désir d'artistes de vivre quelques semaines hors des villes trop modernes et monotones, et de se distraire du monde banal par des spectacles inattendus, des monuments et des légendes. Puis, le pèlerinage accompli comme les pèlerins, parmi les hommes, appartenaient l'espèce singulière dont l'habitude est d'écrire des livres, ceux-ci racontèrent, non sans talent et sans bonne grâce, les diverses choses d'autrefois et d'aujourd'hui qui leur étaient apparues sur la route et l'impression qu'ils en avaient gardée. Le danger de pareils livres serait de ressembler aux guides Joanne, si précieux à leur manière; ce n'est point le cas pour Tro-Breiz; le souci de faire honneur à leur pensée par le prestige du langage n'abandonne jamais les deux collaborateurs, et, soit qu'ils citent directement ou qu'ils paraphrasent la légende, la chronique ou l'histoire, ils prennent soin de l'harmonie et de la composition. Le plaisir de les lire est fort grand, méme pour qui connaîtrait déjà Dom Morice et Dom Lobineau, voire MM. de La Villemarqué et Luzel, érudits contradictoires et bataillants. Je dirais volontiers, si l'éloge ne risquait d'être trop strictement interprété et de devenir maladroitement excessif, qu'on trouverait là un peu de charme des plus anciens Reisebilder du Voyage dans les montagnes du Harz, par exemple : mais j'indique une analogie dans la façon de conter et ne prétends point taire de comparaisons.

P.Q.


 Les Charneux, par Georges Garnir (Lacomblez). - La maîtresse d'un homme, une veuve, a une fille, et l'épouse de ce même homme à un fils. L'époux connaît la trahison dont elle garde le secret ; mais la fatalité veut que les deux enfants, qui ne sont pourtant pas frères, se rencontrent un jour et s'aiment. De là un drame... inévitable. Et c'est justement cet inévitable drame voulu qui gâte un peu la psychologie de l'oeuvre. Tout est bien écrit, correct, longuement expliqué, poignant, mais ressemble à du bon Zola propre. Or, on aimerait peut-être mieux du mauvais belge, s'il y en a, que du bon Zola, même première qualité.

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 Une Conscience d'artiste, par Montaury (Lemerre). - Livre de nouvelles. Presque toutes les femmes de cet auteur sont des institutrices plus ou moins perverses. Jolie écriture alerte, pleine de bavardages spirituels. Fond malsain et forme à la Droz. Pas pour un liard de sens moral, littéraire ou non, et brusquement des trous dans lesquels sombrent à la fois le bon gout et l'esprit. Amusant parce que toqué. Peut-être écrit par une institutrice genre Charlotte!

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 Un Pèlerinage à Beyreuth, par Emile de Saint-Auban (Savine). — De tous les livres qui furent publiés sur Richard Wagner, celui-ci est le mieux fait pour éveiller de désirables réflexions chez les pauvres gens qui, au mépris de l'art, ont gardé d'absurdes griefs contre ce haut musicien. C'est l'oeuvre d'un écrivain d'une grande sensibilité, dont la compétence jointe à une ardente admiration, est aussi profitable à ceux qui possèdent le don malheureux d'admirer sans comprendre. On reprocherait seulement à M. de Saint-Auban, - un des plus fins avocats du barreau de Paris, - de laisser échapper quelquefois de ces phrases aux images connues qu'il n'emploie jamais dans l'improvisation d'un plaidoyer. J'en cite une, non pas au hasard, car je suis obligé de la chercher: « Voici M. Vincent d'Indy, pour qui la cloche de la Renommée sonna récemment l'heure de la notoriété. »

J.L.


 Les Arlequinades, par Remy Saint-Maurice (Lemerre).- Des vers à la façon de jadis, c'est-à-dire bien faits, jolis, spirituels parfois, mais n'apportant aucun frisson nouveau: Pierrot sous toutes ses formes, Pierrette sous tous les atours, et du tragique dans un Polichinelle assez ambitieux pour vouloir synthétiser le mâle vis-à-vis de... Madame Polichinelle, la femme. — En somme, un livre honorable, très honorable même, et dont l'auteur, devenu notaire ou préfet de son département, pourra se vanter à juste titre.

***


 Les Bas-fonds de Constantinople, par Paul de Régla (Tresse et Stock). - Préface curieuse où l'auteur nous raconte les ennuis d'un écrivain édité malgré lui. En lisant ces pages toutes vibrantes d'une indignation qui, pour être très personnelle, n'en est pas moins fort intéressante, on se demande mélancoliquement jusqu'à quand la librairie sera faite en France en dehors de toutes espèces de lois commerciales et jouira d'une liberté que n'ont ni les épiciers ni les tailleurs. Il serait pourtant bien simple d'assimiler une bonne fois le livre au cornet de poivre ou à la paire de pantalons, qui se vendent, et par conséquent s'achètent, et à punir simplement comme voleur le marchand de livres qui fraude ou qui refuse de solder à l'échéance. Dans les Bas-fonds de Constantinople, des anecdotes sur les mœurs et la politique assez bien troussées.

***


 Les Chants du Divorce, par Henri Ner (Ollendorff). — D'après sa préface, je me représente volontiers M. H. Ner comme un bon jeune homme studieux, que les destins de l'humanité chagrinent et qui cherche à sonder les grands problèmes de la philosophie. Il le déclare sans nulle contrainte, son volume n'est pas un de ces recueils que... un de ces recueils qui, .. Il a voulu construire un roman psychologique en vers et nous servir un petit plat de symbolisme social.
 La nuit de Noël, tandis que nous autres profanes mangions le traditionnel boudin et l'oie farcie de châtaignes, M. Ner réveillonnait frugalement d'une pièce à la Muse, et de divers félibres (oh ! ces méridionaux!). Ayant ensuite évoqué l'âme sociale et la synthèse humanitaire, il se dit : — « En chantant les douleurs d'un homme séparé de celle qu'il aime, je pense non seulement aux douleurs de chaque homme en face de la femme, mais aux douleurs de chaque individu en face de la société »; ergo, chantons les douleurs et faisons un roman psychologique en vers! — Il convoque là-dessus la mer et le ciel, et la terre, et les montagnes, et les vallées fleuries, et la Vénus d'Arles :

Venez, peuples, venez boire avec volupté
A ses deux seins jumeaux l'amour et la beauté...

et s'éprend d'une petite femme qu'il rencontre.

Le soir, quand je me couche en la tiédeur des draps,
Je sens mon corps brûler, enveloppé de fièvre,
Et j'agite énervé mes jambes et mes bras...

 Il en perd même le boire et le manger et l'écriture. Huit jours durant, il s'assied devant sa copie*

Sans pouvoir arriver à noircir une page.

 Elle s'appelle Henriette ; il lui fait des vers savamment ciselés (sic); il l'emmène chez lui, un jour d'hiver, et, sous prétexte que mouvement c'est chaleur, au meilleur moment, il parle au vocatif :

Je vais te dévêtir, ô toi qui te lapis!


 Ils se marient enfin et font des enfants. La demoiselle a obtenu son brevet simple après quatre échecs; le beau-père est mercier. — Mais bientôt ils ne s'entendent plus; lui est brun et fume la pipe ; elle aimait un grand garçon frisé,fils naturel et blond. — Les époux se battent, divorcent, et ce pauvre M. Ner pleurniche et déclame dans son coin tout le restant du volume.
 Comme on le voit, on aurait tort de s'effrayer des mots; le symbolisme social n'est pas bien terrible, et cette littérature a besoin de quelque indulgence. — Par bonheur, on rencontre de temps à autre une feuille blanche.

C.Mki.


 L'Anarchie littéraire, Les différentes écoles : les Décadents, les Symbolistes, les Romans, les Instrumentalistes, les Magiques, les Magnifiques, les Anarchistes, les Socialistes, etc., par Anatole Baju (Vanier). - Ce prétentieux opuscule n'a ni intérêt, ni valeur, ni signification. C'est une vaine énumération de noms classés selon un à peu près qui dénote une terrifiante ignorance de tout. Quant au style, il est nuancé : « Après toutes ces divisions, l'ancien groupe décadent se trouva non point amoindri, mais fort diminué... »

R.G.


 (1) Aux prochaines livraisons : les chansons naïves (Paul Gérardy); Dominical (Max Elskamp); Chères Amours (A. Maffre de Baugé); Une d'elles (Paul de Garros); Songes Creux (Georges Moussoir); Théâtre Contemporain. 1870-1883 (J. Barbey d'Aurévilly); La conquête du pain (Pierre Kropotkine); Les Chansons d'un Rustre (Auguste Gaud); l'Ironie du sort, (Sutter Laumann); Daisy (Max Waller); Regain d'amour (Olivier du Chastel) ; Un hollandais à Paris en 1891 (W.G.C. Byvanck); Versiculets (Alfred Poussin) ; Cas passionnels (René Maizeroy); Les sept Sages et la Jeunesse contemporaine (Julien Leclercq); Heures de Mélancolie (Jules Grizez-Droz); Dames de Volupté (Camille Lemonnier); Tel qu'en songe (Henri de Régnier).
 (2) Il ne s'agit ici que des ouvrages reçus par le Recueil, et non de ceux qu'on adresse seulement à tel ou tel rédacteur.
 (3) Entretiens Politiques et Littéraires : Des Critiques et de la Critique (vol IV, p. 170).


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