Les Livres mars 1892

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Mercvre, «  Les Livres », Mercure de France, t. IV, n° 27, mars 1892, p. 274-276


LES LIVRES(1)


 L'Écornifleur, par Jules Renard (P. Ollendorff). — Voir page 193.
 Beauté, par Eugène Hollande (Perrin), — Dans l'épître dédicatoire qui précède ce livre de vers, M. Eugène Hollande parle de son culte pour la beauté, et dit que dans « sa privation longtemps douloureuse de tout autre Symbole elle lui demeura révélatrice et lui rendit une religion » . On ne saurait avouer de sentiments plus louables, ni qui méritent mieux la sympathie des poètes. Mais je crains que la ferveur de M. Hollande n'ait pas été suffisamment exclusive ou qu'il se doit trompé de chapelle et n'ait adressé à la simple poésie didactique la latrie réservé à la grande Déesse. Sans doute certains vers de décor indiquent chez lui un poète latent qui se dégagera peut-être un jour, ceux-ci par exemple, célébrant la magie du soleil.

Sous les feuillages translucides, sur les eaux
Où tremblent les corps blancs et frileux des bouleaux,
Dans les champs où les blés. or roux, or vert, or pale,
Bordent à l'horizon la tunique d'opale
Que va traînant le Jour en marche vers la Nuit.

 Mais au prix de combien de pages peuplées d'entités incolores, d'abstractions vagues, de pensées banales, n'ai-je point acheté ce court plaisir. Une strophe empruntée à Prière moderne indiquera le ton général du volume et me dispensera de critiques facilement cruelles:

Puisse à tous et toujours ton éclatant symbole,
Ô soir, se révéler dans la double beauté
Du ciel, où la Pensée à l'Idéal s'envole,
Et du sol, où le cœur est du réel tenté!
Que l'attrait soit égal, car l'objet est le même.
Sur la montagne ou sur la croix splendide ou blême,
Fils de l'humble Marie ou du Juge Suprême,
La même majesté dans le Christ apparaît:
Tel dans les yeux souffrants, de la foule qui passe
Et dans la fête radieuse de l'espace,
Là, Douleur et Labeur, ici. Repos et Grâce,
Aux cœurs épris de lui. Dieu se décèlerait.

P. Q.

 L'Ame Moderne, par Henry Bérenger (Perrin). — II y on aura toujours à croire « qu'il y a des temps modernes » et à tirer de cette créance quelque vanité. La gloire de Vivre précisément en 1892, concurremment avec un milliard et demi d'autres malheureux, m'excite peu : d'autre part, quand un de mes contemporains publie un livre, il me suffît que ce livre porte un millésime: cela me renseigne à peu près et me rassure pour plus tard, si je viens à perdre la mémoire chronologique, — mais à quoi bon ajouter cette autre indication, de pure tautologie: moderne ? Eschyle fut, il me semble, moderne en son temps; et saint Anselme; et Leibniz et Goethe; — et si ce mot « moderne » signifiait par hasard actuel ou nouveau, j'avouerais que ces écrivains et plusieurs autres me paraissent à cette heure aussi modernes que M. Henry Bérenger lui-même. Que ce poète, en effet, chante la tour Eiffel en cent quarante-quatre vers de cette force:

 La cathédrale était pour les peuples enfants
 L'asile redoutable et fait pour la prière.
 Mais notre âme. sereine et virile ouvrière.
 Veut pour se reposer des temples triomphants:

 II lui faut le plein air lumineux du vitrage,
 Comme il lui faut l'essor vertigineux du fer,
 Et moins le soutenir de ce qu'elle a souffert
 Que l'affirmation de son hautain courage...

cela me donne immédiatement la sensation d'un art vieillot et rococo, serviteur d'une pensée puérile ou cacochyme. Loin de moi l'idée de contester que cette tour ait trois cents (300) mètres de haut, — mais une telle hauteur n'a rien de vertigineux pour moi: le sommet de ma pensée dépasse cet étiage. Je recommande encore la lecture de la pièce intitulée : Crépuscule d'un soir moderne, — où vraiment j'ai compati à l'inquiétude du poète, qui. ébahi devant le défilé des Toitures, retour du Bois de Boulogne, aux Champs-Élysées, avoue « un besoin grandissant de comprendre » :

 Le besoin de savoir où vont tous ces chevaux,
 Et pour quelle parade au vaste enchantement
 Ces coupes couronnés courent effrontément,
 De luxe et de vitesse éblouissants rivaux !

 Ce recueil, enfin, s'orne de ce vers dès longtemps célèbre

 Le soleil est tombé derrière l'Institut.

 Je crois que M. Bérenger fut surtout destiné par les Décrets à présider l'Association des Étudiants, fonction où il s'est acquis d'incontestables et précieuses sympathies.

R. G.


 Poésies de Hippolyte Lucas (Marpon et Flammarion). — « Votre poésie, écrivait Victor Hugo à l'auteur, ne relève, elle, que de l'éternelle nature. Elle est délicate et forte; elle pense et elle aime. »
 M. Jules Simon, qui présente le volume au public, dit à son tour : « Toutes les pièces seraient à citer dans ce livre, où l'âme se replie sur elle-même comme un cygne blessé, et qui est rempli de soupirs à moitié étouffés, de demi-teintes ménagées avec art et d'une psychologie raffinée. »

 On ne saurait mieux exprimer que notre grand poète national et l'éminent philosophe les qualités de l'œuvre écrite par Hippolyte Lucas.

E. D.



 Premiers Poèmes, par George Suzanne (Genonceaux). — M. Paul Verlaine, qui a préfacé ce mince recueil, en dit beaucoup de bien. Cette appréciation n'a rien de surprenant: les vers de M. Suzanne, au génie près, ressemblent à des vers de jeunesse de M. Paul Verlaine.

E. D.


(1) Aux prochaines livraisons: Sur le Banc (Maurice Talmeyr); Philippe Destal (Gustave Guiches); Tro-Breize (A. Clouard et G. Brault); Pauvre Nina (Jules de Cuverville); Poèmes et Poésies (Nicolas Lenau, trad. de V. Descreux); Ames fidèles au Mystère (Adolphe Frères); Selon mon Rêve (Elzeard Rougier); Légendes puériles (Pierre-M. Olin); Les Lois fondamentales de l'Univers (Prince Grigori Stourdza); Les Cygnes (F. Vielé Griffin); La Sacrifiée (Edouard Rod); L'Automa (E.-A. Butti); Vamireh (J.-H. Rosny); Le Mouvement Néo-Chrétien dans la Littérature contemporaine (Abbé Félix Klein); Le Culte du Moi (Maurice Barrès); Les Odeurs (Charles Henry); Essence d'Ames (Emile Hinzelin); et les livres annoncés déjà.


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