Les livres, Théâtre Libre, Choses d'Art, Echos divers

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Mercure, « Les livres, Théâtre Libre, Choses d'Art, Échos divers », Mercure de France, t. I, n° 12, décembre 1890, p. 442-448.



LES LIVRES (1)


 Sourires pincés, par Jules Renard (Alphonse Lemerre). — V. p.428.
 Cœur en peine, par Joséphin Péladan (Dentu). — J'ai le sentiment désagréable d'une indiscrétion en lisant ces pages entre lesquelles M. Péladan encadre son roman, et consacrées les premières à exalter quelques notables personnes de sa famille, les secondes à nous mettre au courant de petits débats entre Adelphes de la Rose-Croix Catholique. Je suis gêné pour l'auteur... Et cette mauvaise impression se dissipe mal à la lecture de cette œuvre hâtivement écrite et qui croit être un « roman à forme symphonique » (ainsi que nous en sommes avertis par un « schéma de concordance »), parce qu'elle se divise en : prélude, andante, allegro, adagio et largo. De bonne foi, ces titres me semblent tout à fait indifférents aux chapitres qu'ils régissent. M. Péladan pourrait être un esthète-moraliste de très haut goût. Il a le tort de noyer dans du bavardage ses plus ingénieuses pensées et, lui pourtant, lui le contempteur décidé des choses de ce temps, de céder par négligence au jargon de la mode, voire du journalisme. Ce mage fait un pauvre cadre aux mots de la magie, fleuris encore ou dès longtemps desséchés dans l'immémorial herbier de l'histoire. Croit-il moderniser (vilain vocable), il vulgarise. Cet esprit plein d'orgueil manque d'aristocratie et d'art, concevant des projets littéraires qui nécessiteraient de suprêmes ressources : ces ressources, les possède-t-il ? Je n'ose dire non ; peut-être a-t-il trop d'estime égoïste pour s'imposer toute la peine qu'il faudrait. Ses constantes préoccupations personnelles se proclament et se clament à toutes les lignes avec naïveté. On en ressent de l'ennui. Tant de certitude inquiète, prouvant moins de sincère désir que de vanité.
 Pour ce roman-ci, qui prépare, on nous affirme, « à des diathèses animiques invraisemblables pour les superficiels lecteurs de M. de Voltaire, » il est trop court et trop long. Compris dans un ensemble plus violemment voulu que logiquement élaboré, ce volume, qui est à la fin d'un cycle, a surtout le sens d'une préface d'un cycle nouveau. Il semble que l'auteur n'ait pas avec assez de maîtrise jeté, comme il eût fallu, le poétique pont-levis d'un Septenaire à l'autre. Toute la partie symphonique de Cœur en peine, encore qu'éclairée ça et là de belles lueurs, traîne ; on a l'impression que le sujet y est à la fois trop resserré et sans cesse dépassé. Et au dernier chapitre, Le Château de Rose-Croix, nous ne lisons guère qu'un sommaire de roman futurs.
 Hâtivement, hâtivement ! M. Péladan écrit trop vite.
 De ses quatorze volumes de roman nos petits neveux extrairont — peut-être — une plaquette de curieuses pensées.

Ch. Mce.


 L'Appel des Voix, par Charles Sluyts (Lacomblez, Bruxelles). — Parmi de doux paysages allégoriques glissent des visions frêles qui appellent tour à tour à leur séduction une âme blanche. Elle, après des abandons et des reprises, finit par se livrer sans plus vouloir se reconquérir. Telle est l'ordonnance du poème que M. Charles Sluyts vient de publier. On peut lui reprocher un peu de monotonie due a l'uniformité de sa facture rythmique, et au retour des mêmes images ; mais on ne saurait lui dénier une douceur pénétrante et le charme de la demi-teinte : c'est bien là la chanson grise voulue par Verlaine. Il y règne aussi un parfum de mysticisme que les vrais poètes, ceux qui sont doués du sens des correspondances, savent seuls évoquer.

E. D.


 Rythmes pittoresques, par Marie Krysinska (Lemerre). — Voilà un volume de poèmes en vers et strophes libres. Chaque pièce y est décomposée en idées principales, et chaque idée principale y est incarnée en une strophe formée de membres de phrase de longueur variable, assonant parfois ou bien n'assonant pas, afin d'exprimer les mouvements, les attitudes, les rapports, les différences des moindres pensées. Comme dans les Palais nomades, comme dans les Cloches en la nuit, comme dans le Pèlerin passionné, auxquels on a d'ailleurs montré la voie dès 1882, on a voulu, le titre en est un sûr témoignage, que le rythme régnât ici en maître absolu. En tyran ! diraient, non sans quelque raison, les partisans des formes classiques de la poésie française, qui, considérant chaque strophe comme une série préalablement déterminée de mesures musicales, et chaque vers comme une de ces mesures, variant de un à douze temps, estiment que de ces mesures, variant de un à douze temps, estiment que le rythme trouve bien son compte dans les combinaisons infinies des sons plus ou moins longs, plus ou moins brefs, plus ou moins toniques, plus ou moins atones, qui peuvent se succéder en chaque mesure, mais, pour une nécessité d'harmonie, sans excéder jamais un total invariable de vibrations. Si, comme le veut Kant, la variété dans l'unité est la condition essentielle de la beauté, on n'aura point accompli une œuvre purement esthétique en composant des poèmes où non seulement chaque strophe a une telle autonomie qu'elle semble avoir rompu tout rapport avec les autres, mais où chaque vers pousse encore si loin l'amour de sa liberté que, mesuré uniquement par le mouvement spécial de la pensée qu'il exprime, il se trouve dans l'impossibilité de s'harmoniser avec les autres : ceux-ci obéissant à d'identiques exigences d'individualisme absolu.
 Cette critique, toute de principes, n'est point pour diminuer la très réelle valeur du livre de Mme Marie Krysinska. Si l'on veut bien le considérer non comme un recueil de vers, mais comme un recueil de très raffinés poèmes en prose, rythmés avec un art accompli, il y a bien des louanges à donner depuis la première page jusqu'à la dernière. Tout d'abord, un sens aigu du symbole. Les spectacles de la nature y sont de purs états d'âme, témoin ce féerique soir :

C'est l'Heure épanouie comme une large Fleur
Où le ciel attristé semble prendre en ses bras
Les monts, les arbres et la mer
Pour d'intimes communions
À l'horizon perdu ;


 Puis des délicatesses et des langueurs exquises ; et encore, comme dans « Effet de soir », une tristesse poignante, mais si discrète ! qui rappelle, en toute originalité, de douloureux poèmes d'Edgar Poë. Cependant, s'il était permis de marquer quelque préférence pour l'une des cinq parties dont se composent les Rythmes pittoresques, celle intitulée : Les Résurrections semblerait devoir être choisie. Mme Marie Krysinska y a exprimé, en de courts poèmes évocatoires, l'essence de diverses danses : pavane, menuet, danse d'Espagne... si bellement, si joliment, témoin :

Les petites idoles
Animées
O mais
Si peu que cette danse évoque la folle
Vision : d'un bas relief aux vivants symboles
Hiératique et muet,
que les plus solides théories contre le vers et la strophe libre, si elles n'étaient inébranlables, s'en trouveraient quelque peu ébranlées.

E. D.


 La Gamelle, par Jean Reibrach (Charpentier). — Le grand pontife Zola nous avait promis une page magistrale sur l'armée. Quoique un peu défrisé par la publication de Descaves sur les sous-offs, il nous a donné enfin cette page dans la Gamelle. Un chef-d'œuvre... Tous les défauts du maître s'élargissent à l'envi les uns sur les autres. Un régiment tombe à Paris dans le lupanar de Pot-Bouille, et successivement nous avons le coup de désir, le coup de force, le coup de passion, le coup de l'avortement, le coup du lapin, le coup de folie et le coup de collier, que l'on sent un peu trop tout le long de cette histoire où peinent plus de brutes que de gens intelligents. Mais le coup de la fin, absolument un coup de théâtre, c'est la modestie du Maître se dérobant sous le pseudonyme de Jean Reibrach, dont la notoriété, à l’Écho de Paris, pourrait, un de ces prochains jours, éclipser celle du pontife lui-même. Prenez garde, M.Zola, vous devenez trop familier.

***


 La fin d'un art, conclusions esthétiques sur le Théâtre par Lucien Muhlfeld (aux bureaux de La Revue d'Art dramatique). — Le Théâtre, formule l'auteur, n'est propre qu'à l'évocation des vies humaines qui sont théâtrales et décoratives. Par ainsi, la société se trouve liée avec le théâtre d'art, qui la reflète, se développe de son développement, s'étiole, et meurt de sa mort. — C'est, d'ailleurs, et forcément, une vision toute rétrospective. Mais, peut-on dire à M. Muhlfeld, nous aussi nous avons une société ; elle est diverse et banale et peu décorative, c'est flagrant ; elle a quand même une vie publique et théâtrale. Or, celui-là qui la porterait à la rampe ferait-il du théâtre d'art ? — Au moins, il est permis d'imaginer, sans trop médire des « Conclusions esthétiques », qu'à côté d'un théâtre qui est le reflet ironique de l'époque il y aura place, demain, pour le beau poème décoratif, évoquant en une formule de littérature — et qui donnera le « frisson d'art » — telles fictions en dehors de notre journalier dégoût. Sans doute, on peut objecter les difficultés matérielles ; mais c'est justement le progrès du « spectacle », incriminé par M. Muhlfeld, qui nous donne l'espoir des réalisations.

C. Mki.


 Des Hommes, par Boyer D'Agen (Savine). — L'auteur de La Vénus de Paris, de Monsieur le Rédacteur et de Pascal Bordelas, reprend chez l'éditeur Savine la série interrompue de ses parallèles hebdomadaires. Politiciens et romanciers, aventuriers et poètes, vivants et morts s'y coudoient, de par la volonté de l'écrivain, pour le plus grand relief de leurs individuelles qualités. Des documents certes, mais habilement fondus en un lyrique ensemble qui montre ces souvent bien minces hommes grandis en figures synthétiques de roman. Le dernier numéro réunit assez cruellement le contemporain Mermeix et le mort Armand Carrel.

L. Dse.


 Esquisse générale de la Province de Québec, par M. Honoré Mercier, premier ministre (Québec). — Ouvrage dont le seul titre dit tout l'intérêt.


« Paris, 29 novembre 1890.


   Mon cher confrère,
 Voulez-vous avoir l'amabilité d'insérer la note suivante dans votre plus prochain numéro ?
 Remerciements et cordialités.

D. M. »


 Charles Morice prétend, dans le dernier Mercure, que le style de mon livre À Trépas, écrit il y a bientôt un an, est imité de Verlaine (de la prose), que je connais d'hier, et de M. Poictevin, dont je n'ai jamais lu une ligne.
 Mon devoir est de protester partout contre cette calomnie d'autant plus grave que la paternité des Coulisses du Boulangisme étant communément attribuée à Charles Morice, tous les honnêtes gens le tiennent pour bien renseigné.
 Mais je ne me battrai pas avec lui.

Dauphin Meunier.


THÉÂTRE LIBRE


 L'Honneur, comédie en 5 actes, en prose, par Henry Fèvre. — M. Henry Fèvre est un des rares jeunes écrivains qui (dans cette pièce du moins) continuent la convention naturaliste dans toute son intégralité. Or, cette convention, possible encore dans le roman — je parle du roman naturaliste en général, nom du livre de M. Henry Fèvre, que je ne lirai point avant d'écrire ce compte-rendu —, où la noient l'analyse des caractères, la notation des influences de milieux et des contingences, devient comme une turpitude au théâtre, lequel impose de présenter les faits sous leur angle saillant et sans trop de développement explicatifs. Et ce phénomène se produit, inévitable : là où l'auteur, d'après son procédé, est en somme simplement vrai, il paraît y avoir cynisme. Je veux bien croire à la possibilité, sinon au succès auprès du public, d'un théâtre réaliste tel que le conçoit M. Jean Jullien, et encore à la condition formelle que l'acteur abandonne totalement la tradition — ah ! la tradition ! — mais j'ai peu de foi au théâtre naturaliste, parce qu'il ne saurait se passer des défauts d'une école dont les qualités ne lui peuvent servir, et ne donne pas plus qu'un autre l'illusion du vivant. L'Honneur a donc le grand tort, à mes yeux, d'être construit avec le procédé naturaliste.
 D'ailleurs, on a beau crier, dans la presse bien pensante, contre la situation choisie : elle n'est pas seulement vraisemblable, mais vraie. Cet engrossement d'une jeune fille par un ami de la maison est chose assez commune ; la faiblesse du père Lepape n'est point si rare ; la vanité, l'égoïsme, et, pour tout dire, l'inconscience de Mme Lepape, ne forment guère exception ; quant à la rouerie ingénue (si ces deux mots sont accolables) de Cécile, il est indubitable que les exemples abondent — et jusque dans le théâtre classique !... Il est non moins certain que, dans le monde des Lepape, neuf personnes sur dix n'ont point d'autre conception de l'honneur, qu'ils confondent avec la considération, et que pour garder la considération ils piétinent sans vergogne sur l'honneur.
 M. Antoine est excellent dans le père Lepape, tour à tour indigné, attendri, toujours faible avec les siens, sinon quand il défend sa fille contre sa femme : sans son talent, du reste, telle scène pathétique eût vite tourné au mélo du boulevard du Crime. Certes, les exaspérations de Mme Lepape justifieraient presque les amplifications dramatiques de Mme Barny : on la préfèrerait toutefois moins tragique ici. Mlle Théven est une admirable Cécile, quoique sans doute un peu trop « enfant » ; on est tête de linotte et on n'a pas la moindre idée de morale : soit ; mais les multiples secousses qu'on a subies — et si récentes ! — n'ôtent-elles point précisément à la femme de sa gaminerie de fillette ? Les autres rôles sont bien tenus, mais encore trop dans la note pompier, par MM. Tervil, Arquillière, MMmes Louise France, Lefrançais, Meuris, Marley.

A. V.


CHOSES D'ART


 Au Luxembourg. — On s'est enfin décidé à raccrocher l’Olympia, de Manet. Un rutilant diamant tombé, dans une cave obscure, sur un tas de navets putréfiés. Pour mémoire, nouvelles acquisitions : un portrait de feu (très feu !) Cabanel ; l’Ave Maria de Bonvin ; Tanagra de Gérôme ; un bronze de Cariès, etc., etc.
 Exposition de Blanc et Noir. — Regarder les beaux dessins de Puvis de Chavannes ; les croquis de Forain, Chéret, Heidbrinck, Legrand, etc.
 Bousson et Valadon (boul. Montmartre). — Voir un nouveau bas-relief en bois sculpté de Paul Gauguin, un incomparable chef-d'œuvre, des Degas, Renoir, Raffaelli, Monet, Redon, Pissaro, Gauguin, Carrière, Monticelli, Guillaumin, Lautrec.
 Tanguy (rue Clauzel). — Des Vincent van Gogh, Émile Bernard, Cézanne, Guillaumin, Signac, etc.
 Latouche (rue Lafayette, 34). — Des Pissaro, des Schuffenecker, etc.

G.-A. A.


Échos divers et communications


 Nous rappelons à nos lecteurs qu'à partir du prochain fascicule (n° 13, janvier 1891) le Mercure de France paraîtra sur 64 pages (V. renseignements page 2 de la couverture).
 Ceux de nos souscripteurs qui renouvelleront leur abonnement avant le 20 décembre bénéficieront de l'ancien tarif.
 Dans L'Art Moderne du 2 novembre, une fière réponse de M. Camille Lemonnier à ceux qui lui reprochent d'être divers et de ne se point cantonner dans un genre. Nous regrettons de ne pouvoir citer que les dernières lignes de cette belle page, qui servira de préface à un prochain volume de Nouvelles. — « J'ai fait de mon esprit une maison dont les fenêtres s'ouvrent sur des couchants de pourpres et de métaux ; dont les fenêtres s'ouvrent aussi sur de mols clairs de lune. Et dites que je suis un prince sans territoires : ceux que je convoite se reculent toujours plus loin devant mes pas. Je suis chez moi partout où s'éveille une sensation d'inconnu, partout où me réclame un peu de mystère. Nulle paternité ne me parle plus en mes livres, une fois leur zone explorée. »
 Le n° 8 des Entretiens politiques et littéraires, qui nous a sans doute été adressé par erreur (nous n'avions jusqu'alors reçu que le n° 1), reproduit un intéressant extrait de la préface que Louis Ménard plaça en tête de ses Poèmes (Charpentier, 1863).
 Le Roquet, après s'être offert assez originalement deux mois de vacances, a reparu en octobre ; puis il est mort, et de ses cendres est né le Carillon (illustré, 16 pages), dont le premier numéro est du 13 novembre. Léo Trézenik en est le rédacteur en chef, et notre ami Jules Renard y collabore assidûment. Nos compliments à M. L. de Saunier pour cette transformation.
 La Plume du 1er novembre donne, en même temps qu'une magistrale page de Léon Bloy : Les Âmes publiques, le portrait du véhément écrivain, dont M. Alcide Guérin détaille la biographie en un bon et consciencieux article. Dans le même fascicule, Léon Deschamps prouve qu'il n'est pas mort — de quoi nous le félicitons — en signant des notes de critique littéraire.
 La Wallonie est cette fois consacrée à M. Pierre Quillard. Après un article sur notre regretté camarade Ephraïm Mikhaël, des vers, de beaux et purs vers, intercalés d'une page seulement de prose.
 Intéressant numéro de L'Ermitage : une fantaisie humoristique de M. Jules Renard : Canard sauvage, malheureusement gâtée par les trente lignes finales ; une poésie de M. Pierre Quillard, extraite de la Gloire du Verbe, qui parait ces jours-ci ; le troisième et dernier acte du Nazaréen, signé (pourquoi ?) Hadrien Merle ; des vers de MM. Marc Legrand et Émile Vermeil ; etc.
 Voici ressuscitées, mais en forme de journal, Les Annales Artistiques et Littéraires, sous la direction de Robert Bernier, avec MM. Louis Taillis pour rédacteur en chef et Abel Pelletier au secrétariat.

Mercvre


1. Au prochain fascicule : Petits Français, de M. Eugène Morel ; Poèmes et Poètes, de M. Émile Hinzelin ; Toiles ébauchées, de M. Hugues Lapaire ; Fantaisie mnémonique, de M. Paul Masson ; La Bohême bourgeoise, de M. Ch.-M. Flor O'Squar ; La Preuve égoïste, de M. René Ghil ; Sous les tentes de Japhet, par Julien Mauvrac.

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