Nocturne Avril 1890

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G.-Albert Aurier, « Nocturne », Mercure de France, t. I, n° 4, avril 1890, p. 131-133.


NOCTURNE


 Et c'est encore, ainsi que partout, ainsi que toujours, sous ce banal plafond héraldique et parmi le sadisme sans distinction de ces peu cléricales verrières, c'est encore le même orgueilleux bruissement de foule, le même inane clapotement d'océan — un océan dont les flots seraient anthropomorphes, grotesquement... Les bains de mer de mon âme, de ma pauvre âme malade !... Quelque chose, en vérité, comme un Trouville psychologique !...
 Serties des vieux chênes sculptés, les tapisseries usées de Flandres prélassent sur les murs leurs verdures fanées, leurs ivrognes nabots, leurs gaîtés houblonneuses et pesantes, toutes leurs charmeuses gammes de calmes teintes éteintes, qu'étoile, brutal et froid, l'aigu diamant d'une lampe Edison... Cette dissonance m'enchante. Elle m'enchante autant que, dans tout ce très gothique mobilier, les petites bombes de chocolat et les inquiétants cylindres de jais dont s'orne la houle des occiputs, autant que les cigarettes qui fument entre les lèvres trop écarlates de ces dames, là-bas, somptueuses et plâtrées comme des façades... Pourquoi me gênerais-je et ne répéterais-je pas que : mon âme a la colique. De tels aveux impliquent le ridicule, la raillerie, je le sais... En quoi, pourtant, ces simples mots sont-ils plus grotesques que la conduite de cette herboriste bien connue qui donnait, selon l'expression du poète,


De l'ipécacuanha à un cacatoès...


 —Vous m'apporterez ce qu'il faut pour écrire, n'est-ce pas ?...
 Pour écrire ? À quoi bon ? À quoi bon, en somme ? Les vagues anthropomorphes ne déferlent-elles pas sur l'épiderme de mon âme ? Je suis au bain. Pourquoi donc écrirais-je ? Et pour qui ? Et à qui ? Que sais-je ? Mais il le faut ! Certes, il le faut. Oh ! l'éternel priapisme de l'écritoire !...
 Eux et Elles, voyez, ils se prélassent, dans la paix des longues déglutitions... Sans doute, par une lente endosmose, leur liquide cervelle s'écoule, peu à peu, avec les bières bues... Elle s'écoule dans leur ventre, leur liquide cervelle, et jusque dans les urinoirs...
 Moi, maintenant, je sens ainsi que des myriades de tortureuses pattes de mouches qui chatouillent mes nerfs frissonnants et mes capillaires et mes moelles et mes fibres et toutes les cellules de mon cerveau (surtout celles des circonvolutions, voisines de la scissure de Rolando, où, comme on sait, Hetzig a localisé les centres psycho-moteurs). Oh ! ce martyre !... Eux et Elles, boivent et digèrent... J'entends très nettement fonctionner leurs estomacs... Mais il me semble que, de minutes en minutes, leurs crânes diminuent, diminuent, diminuent... Pourquoi donc suis-je convaincu que la résultante mathématique de toutes ces infimes vibrations qu'impriment à mon système nerveux les pattes de mouches dont il a été parlé plus haut, constitue un phénomène physique, très curieux et même grandiose, comme, par exemple, un tremblement de terre, une éruption volcanique, un cyclone, une aurore boréale ? Pourquoi aussi estimé-je que tous ces gens qui m'entourent devraient, lèvres bées, admirer ce spectacle, assurément peu banal, avec la satisfaction de touristes anglais qui ont vu un beau cataclysme... Mais voilà qu'ils rient tous, et leur rire m'indigne et me désole comme un blasphème, ou plutôt comme une imbécillité insolente ! Certes, tout cela est loin d'être clair !...
 D'ailleurs, la mystérieuse endosmose accomplit son œuvre... De minutes en minutes, les crânes diminuent, diminuent, diminuent... Tenez !... Ce monsieur, là-bas, n'a déjà plus de tête, non, plus de tête du tout...
 Oh ! qu'ils me meurtrissent l'âme, tous ces étroïdes ambiants qui ne paraissent point ressentir et qui, de fait, ne ressentent point le monstrueux supplice des pattes de mouches... Mon corps entier vibre douloureusement, comme vibrerait sous l'archet d'un fou une contre-basse qui serait hyperesthésique...
 Là-bas, dans un coin, j'entrevois trois jeunes garçons, virginaux et trop roses, qui sourient et minaudent. Leurs cils sont adroitement rehaussés de pastel, et leurs lèvres, d'aquarelle. Leurs ongles sont polis comme des abbés et leurs phalanges s'enorgueillissent de cercles d'or. Leurs vestons, congrûment écourtés, découvrent des callipygies voluptueuses, presque hottentotes. Pourquoi, dès leur première œillade, ai-je procréé cet alexandrin qui me semble, pour l'instant, sublime, tout simplement :


Le strabisme éternel des tantes rabougries !...


 Mais, j'y pense, peut-être bien que ces trois jeunes garçons ont des mœurs infâmes !...
 Quoi qu'il en soit, cette foule imbécile, cette foule de stupides repliés sur leurs ventres, commence à me donner des nausées et, pour ainsi dire, le mal de mer.
 Elle, seule....
 Mais, alors, pourquoi ces sourires à la satisfaite idiotie de son voisin ? Pourquoi l'indulgence de ses sourires au goître indiscutable de son voisin ? Ne voit-elle donc point le goître psychologique de son voisin ?... — Oh ! Mon Dieu, après tout, quelle logique induction m'incite à conclure que ses pâles yeux mauves soient autre chose que d'insensibles opales, inaptes à transmettre les sensations à son âme ? A-t-elle même une âme ?... Elle se targue de cheveux blonds comme du chanvre et un peu crépelés, sans doute par les artifices du bigoudi. Voila tout ! Absolument tout !...
 Je me sens couler, doucement, dans l'imbécillité... Les pattes de mouches ne font presque plus vibrer la contrebasse de mon corps... Piano, piano, pianissimo !... Parmi les tapisseries usées de Flandres... Oh ! les petites bombes de chocolat ! ... l'endosmose !... les callipygies voluptueuses ! le goître psychologique ! et Elle ! et ses cheveux ! et le reste !... En somme, pourquoi tout cela ? Raisonnons... Raisonnons...
 (Un trou, une lacune, une léthargie de la conscience. Combien cela dura-t-il ?) .
 Maintenant, regardons-la. Elle parle. Elle a un long nez, quasiment aristocratique, et une grande bouche mince, presque sans lèvres, qui rit toujours, pâle comme une cicatrice, au milieu de son visage plus pâle, de son visage de pseudo-anglo-saxonne qui ne connaîtrait pas les solides joies du rosbeef... Et, tout cela, sous son extraordinaire perruque flave, ébouriffée, comme je l'ai déjà dit, par les artifices déloyaux du bigoudi.
 Oh ! l'horrible cliquetis des dominos...
 Elle n'est point très jeune. Non, sans doute !... point très jeune. À moins qu'elle ne le soit d'âme, ce que je ne sais, ni vous, ni même Elle, ni personne, ni même Dieu. Elle a peut-être trente-six juvéniles automnes, ou bien quarante, ou peut-être même cent, et plus ! Mais sa peau est pâle et, quoiqu'un peu séchée par les plâtres, les bismuths, les magnésies et toutes les gouaches cosmétiquées, sans rides visibles pour moi, et ses cheveux sont blonds comme doit être son âme, au cas, je le répète, où elle aurait une âme, et je sens que si ses dents petites, qu'azura imperceptiblement l'abus du vif-argent, et si ses pâles yeux mauves, froids et maléficieux comme des opales, ne riaient point avec tant d'insistance, parmi le douloureux et voluptueux tohubohu de ce lieu bête, vers le goître monstrueux de son inqualifiable voisin, peut-être serait-elle un jour la Sorcière, la sainte Sorcière mille fois bénie dont le divin philtre...
 — Messieurs, on ferme !...

G. Albert Aurier

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