Pages d’Art : I. Peer Gynt. - II. Le Troisième Etat. - III. La Pitié suprême

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Henrik Ibsen (Ernest Tissot trad.), « Pages d’Art : I. Peer Gynt. - II. Le Troisième Etat. - III. La Pitié suprême », Mercure de France, t. VI, n° 33, septembre 1892, p. 29-37.


PAGES D'ART(1)

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I

PEER GYNT(2)


 Une forêt dévastée par l'incendie, la nuit. Des troncs calcinés se dressent lugubrement dans la fumée blanche éparse sur le sol.

 Peer Gynt (courant comme un fou, les cheveux hérissés, les yeux hagards}. — Des cendres, de la fumée, de la poussière, partout !.... Tant détruire pour reconstruire, plus tard ! — Et ce vent pestilentiel sentant la pourriture comme un tombeau mal recrépi... Mais je ne me repens pas, j'ai peur ; je ne m'humilie pas, je fuis. Car j'entends les appels des trompettes du Jugement dernier. Et pourtant là-bas, bien loin, sur la montagne, le bouclier d'or brille toujours, devant moi. Ces mots y sont écrits : Petrus Gyntus Caesar fecit !..(Il se remet à courir.) Quelle damnation ! quel bruit d'horreur : ces voix d'enfants, ces pleurs, ces ululements !... Et ces mousses que les vents chassent et qui me viennent dans les pieds. (Les repoussant, furieux.) Allons, allons, vous me barrez le chemin.
 Les Mousses murmurantes. — Nous sommes les pensées que tu aurais dû penser. Pourquoi nous repousser de tes pauvres jambes chancelantes ?
 Peer Gynt (tournant sur lui même). — J'abandonne ma vie à celui... qui, jadis, trébuchait ici sur ses jambes tordues (3).
 Les Mousses. — Nous cherchons les chœurs des voix fortes, des voix mugissantes, et c'est ici que nous devons rouler. Qui veut nous écouter?
 Peer Gynt (marchant comme un homme ivre). — Cessez vos tourbillons, pauvres âmes innocentes. Fuyez bien loin, où je vous écraserai sous mes talons. (Il se remet à courir.)
 Des feuilles séchées le suivent, poussées par le vent. — Nous sommes la parole, tu aurais dû l'annoncer sans trêve, sans repos. Mais nous devons pourrir. Et nous n'aurons été sur aucune couronne ! Dans les printemps en fleurs, nous n'aurons pas même protégé des fruits. Les vers vont nous manger !...
 Peer Gynt. — Mais, plus tard, vous rajeunirez aussi. Contentez-vous, pour l'heure, de servir d'engrais.
 Des voix dans la tempête. — Nous sommes les chansons que tu aurais dû chanter. Tu nous refoulas — et pourtant nous devions être chantées. Dans les mystères de ton cœur, silencieuses nous attendions. Mais ce te fut indifférent de nous voir dormir et honteusement dégénérer.
 Peer Gynt. — L'air est empoisonné : par mes parrains, je vous demande si j'ai eu le loisir de roucouler des vers. (Il court plus vite.)
 Des gouttes de rosée tombant comme des larmes des rameaux dénudés. — Nous sommes les larmes que tu devais pleurer. Haïr ou bénir, nous ne savons faire que cela. Maintenant le péché te brûle comme un collier de feu. Mais tu ne reviendras plus blanc d'innocence, toi qui manquas de patience.
 Peer Gynt. — Et en quoi aideraient la patience, la persévérance, quand on a toujours quelque chose sur le dos ?
 Les herbes foulées sous ses pieds. — Nous sommes les œuvres que tu devais accomplir. Nous sommes les forces que tu ne voulus pas aimer, et, au dernier jour, avec des plaintes elles reviennent ces forces qui n'ont pas été employées. Alors c'est le temps des larmes.
 Peer Gynt. — Ah ! on peut bien les éviter ! A quoi bon le signe de la croix ? (Il court plus vite, plus loin, encore.)
 La voix de ma mère, dans l'éloignement. — Misère, postillon maladroit. Tu m'as fait verser, ô enfant dégénéré, moi qui étais si vieille. Quelle âme stupide ! Tu m'as conduite en me trompant. Où donc est le château, Peer ? Ah, bientôt tu seras l'esclave du Diable, — un bâton te rouant le dos.

 Peer Gynt. — A un malheureux qui s'efforce de fuir, va-t-on encore mettre sur la conscience les péchés du Diable ? Il ne se laisse pas tromper, lui ! Et mes propres fautes sont pourtant déjà assez lourdes !
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II

LE TROISIÈME ÉTAT (4)

 Les ruines du temple d'Apollon près d'Antioche, la nuit, sons la lumière blanche d'un clair de lune d'Asie. L'empereur Julien et Maximus le mage, vêtus de longues robes traînantes, s'approchent précipitamment parmi les tronçons de colonnes épars sur le sol.

 Maximus. — Que cherches-tu, mon frère ?
 Julien. — La solitude.
 Maximus. — Quoi, ici? dans l'horreur de ces ruines ? parmi tant de décombres ?
 Julien. — Est-ce que toute la terre n'est pas qu'un amas de décombres ?
 Maximus. — Tu as montré pourtant que ce qui était tombé pouvait être reconstruit.
 Julien. — Moqueur ! A Athènes, j'ai vu un cordonnier qui avait établi son échoppe dans le temple de Thésée. A Rome, j'ai entendu dire qu'une partie de la basilique Julia servait d'étable pour les buffles. Cela s'appelle-t-il aussi reconstruire ?
 Maximus. — Pourquoi pas ? Est-ce que tout ne se fait pas peu à peu ? Et qu'est-ce qu'un entier sinon la somme de toutes les parties ?
 Julien. — Folle sagesse ! (montrant du doigt une statue d'Apollon renversée.) Regarde cette tête sans nez, ce colosse brisé, ces cuisses en poussière. Est-ce que la somme de tous ces débris informes pourrait reconstituer jamais l'absolue, la divine beauté de jadis ?
 Maximus. — Et d'où sais-tu que cette beauté de jadis était vraiment belle — en essence et en principe — hors de l'idée que s'en faisaient les adorateurs ?
 Julien. — Ah ! Maximus, la question de tout est là. Qu'est-ce qui existe vraiment en soi et pour soi ? Hors de cette journée je ne saurais rien nommer. (Repoussant du pied la tête de la statue.) Dis-moi, t'es-tu jamais senti devenir plus fort ? C'est rare, n'est-ce pas, qu'une erreur puisse vous donner du courage. Et pourtant, Maximus, regarde les Galiléens — et moi-même, autrefois, lorsque je croyais encore possible de rapprendre au Monde la beauté qu'il a oubliée !...
 Maximus. — Ah frère, si l'erreur t'est nécessaire, retourne parmi les Galiléens. Ils te recevront à bras ouverts.
 Julien. — Tu sais bien que c'est impossible. Empereur et Galiléen ! — Comment unir ce qui est opposé ? — Car ce Jésus-Christ est le plus grand révolté qui ait jamais vécu. Comparés à lui, qu'était Brutus et qu'était Cassius ? Tous deux n'assassinèrent qu'un Jules César. Mais lui, il assassina tous les César et tous les Auguste qui pourront jamais naître. D'ailleurs, pourquoi comparer l'Empereur et le Galiléen ? Y a-t-il place pour les deux sur cette terre ? Or, Maximus, je te le dis, quoique les Juifs et quoique les Romains prétendent l'avoir tué, le Galiléen vit encore parmi nous. Il vit dans le cœur des hommes, il vit dans leurs obstinations, il vit dans leurs railleries contre les grands de ce monde. Donnez à l'empereur ce qui appartient à l'empereur et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Jamais bouche d'homme n'a prononcé plus astucieuse parole. Et au fond, que signifie-t-elle ? Qu'est-ce qui revient à l'Empereur ? Cette parole est une massue de guerre qui jette bas la couronne d'or de la tête de l'Empereur.
 Maximus. — Pourtant le grand Constantin sut rester en bonne harmonie avec le Galiléen, et ton prédécesseur aussi.
 Julien. — Oui ; seulement, qui pourrait être aussi modéré qu'eux ? Et puis, appelles-tu cela gouverner l'empire du monde ? Sans doute, Constantin étendit les frontières de son territoire, mais ne resserra-t-il pas étroitement les frontières de son esprit et de sa volonté ? Vous placez l'homme trop haut lorsque vous l'appelez grand. Quant à mon prédécesseur, je n'en veux point parler ; il était plus esclave qu'empereur et ce ne sera point son nom qui me persuadera. Non, non, il ne faut point songer à des comparaisons. Et pourtant, aller encore de l'avant ? O Maximus, après cette défaite, puis je rester empereur ? et d'autre part, pour si peu, puis-je vraiment abdiquer ? Ah Maximus, il t'est donné d'interpréter les signes les plus énigmatiques dont le sens reste mystère pour tous, il t'est donné de lire dans le grand livre des étoiles éternelles. Peux-tu me dire l'issue de cette lutte ?
 Maximus. — Oui, mon frère, je le peux.
 Julien. — Tu le peux ? Alors dis-moi lequel des deux vaincra ? — l'Empereur ou le Galiléen ?
 Maximus. — L'Empereur et le Galiléen disparaîtront.
 Julien. — Tous les deux disparaîtront ?
 Maximus. — Tous les deux disparaîtront. Mais si ce sera dans ces temps ou dans des siècles, cela je ne puis le savoir. Pourtant, ce sera lorsque le Juste, le Pur sera venu.
 Julien. — Et qui est le Juste, le Pur ?
 Maximus. — Celui qui remplacera l'Empereur et le Galiléen.
 Julien. — Tu résous l'énigme par une énigme plus obscure encore.
 Maximus. — Mon frère, toi qui aimes la vérité, écoute-moi : en vérité, je te le dis, l'un et l'autre doivent disparaître, mais ils ne doivent pas être vaincus. L'enfant ne disparaît-il pas dans le jeune homme, et le jeune homme ne disparaît-il pas dans l'homme sans que ni l'enfant, ni le jeune homme soient pourtant vaincus ? Toi qui fus mon élève bien-aimé, aurais-tu oublié notre conversation, un soir, à Ephèse, au sujet des trois royaumes ?
 Julien. — Ah parle, Maximus. Il y a tant d'années de cela !...
 Maximus. — Tu sais que je n'ai jamais approuvé les actes d'empereur que tu as accompli. Tu as voulu métamorphoser le jeune homme en enfant. Or le royaume de l'esprit a définitivement vaincu le royaume de la chair. Mais le royaume de l'esprit n'est pas le terme, pas davantage que le jeune homme n'est le terme de la croissance de la nature humaine. Tu as donc voulu empêcher le développement du jeune homme, l'empêcher de devenir un homme. Insensé qui a tiré l'épée contre l'avenir, contre le Troisième Royaume où régnera celui qui a deux faces.
 Julien. — Et il...
 Maximus. — Les Juifs ont un nom pour le désigner. Ils l'appellent le Messie et ils l'attendent !...
 Julien (lentement et pensif). — Le Messie ? — ni empereur, ni rédempteur ?
 Maximus. — Les deux dans un seul — ou un seul dans les deux.
 Julien. — Empereur-dieu on Dieu-empereur ! Empereur dans le royaume de l'esprit ! Dieu dans le royaume de la chair !
 Maximus. — Cela est le Troisième Royaume, Julien ?
 Julien. — Oui, Maximus, cela est le Troisième Royaume.
 Maximus. — Or, dans ce royaume, le mot de révolte, du provisoire est devenu vérité.
 Julien. — Donnez à l'Empereur ce qui appartient à l'Empereur et donnez à Dieu ce qui appartient à Dieu. Oui, cela c'est l'Empereur en Dieu et Dieu en l'Empereur. Ah rêves, rêves, qui donc brisera la force du Galiléen ?
 Maximus. — Mais en quoi consiste la force du Galiléen ?
 Julien. — C'est en vain que je me suis efforcé de l'approfondir.
 Maximus. — Il est écrit quelque part : Tu ne dois pas servir des Dieux étrangers.
 Julien. — Oui, oui...
 Maximus. — Le voyant de Nazareth n'annonçait pas ce Dieu-ci ou ce Dieu-là. Il est venu disant : Dieu, c'est moi ! — Je suis Dieu !
 Julien. — Oui, celui-ci d'ailleurs !... Ah, c'est à cause de lui que l'Empereur est sans force. Le Troisième État ! Le Messie ! Non le Messie du peuple juif, mais le Messie du royaume de l'esprit, le Messie de l'Empire du monde !
 Maximus. — Le Dieu-empereur.
 Julien. — L'Empereur-dieu !
 Maximus. — Logos dans Pan ! Pan dans Logos !
 Julien. — Maximus, dis-moi, comment naîtra-t-il ?
 Maximus. — Il naîtra par l'effort conscient de la volonté réfléchie.
 Julien. — Je te quitte, mon maître bien-aimé, je le dois.
 Maximus. — Où vas-tu ?
 Julien. — A la ville. Le roi des Perses m'a fait des ouvertures de paix, je les ai précipitamment acceptées. Mes messagers sont en route. Mais il faut les rejoindre, il faut les rappeler.
 Maximus. — Tu voudrais recommencer la guerre contre le roi Sapores ?
 Julien. — Je veux ce que Cyrus rêvait, ce qu'Alexandre tenta.
 Maximus. — Julien !...
 Julien. — Je veux être le maître du monde ! (Il salue avec la main et s'en va tragiquement, à grands pas saccadés.)
 (Maxime le suit des yeux, pensif, l'air sombre.)

Des voix de femmes, des voix désolées et pleurantes s'élèvent dans le lointain, parmi la douceur de cette nuit d'étoiles. — Dieux des hommes, idoles resplendissantes d'or, vous tomberez en poussière et le vent vous dispersera.

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III

LA PITIÉ SUPRÊME (5)

 Dans un salon d'hiver dont les larges portes-fenêtres donnent sur une vérandah ouverte sur un jardin en fleurs, Mademoiselle Marthe Bernick et Mademoiselle Lona Hessel sont seules en de simples toilettes d'intérieur. Mélancoliquement appuyées aux portes-fenêtres, se retenant, désemparées, aux tentures de soie, elles regardent s'en aller lentement, par le jardin plein de roses dans l'or du soleil couchant, Dina et Jean aux bras l'un de l'autre — comme extasiés, car elle est jeune, jolie, toute blonde en sa claire toilette d'été, et lui robuste, énergique, avec le teint hâlé de ceux qui s'en reviennent des colonies....

 Lona. — Maintenant nous sommes seules... Tu l'as perdue, Marthe — et moi aussi, je l'ai perdu !
 Marthe. — Toi ?... Tu l'as perdu ?
 Lona. - Oh, là-bas, je l'avais déjà à demi-perdu. Il avait envie de sa liberté... alors, il s'imagina que j'avais la nostalgie du pays !...
 Marthe. — Vraiment. Alors je comprends, maintenant, pourquoi tu es revenue. Mais tu verras, plus tard, il te réclamera.
 Lona. — Une demi-sœur !... à quoi lui serais-je utile ?... Les hommes brisent beaucoup d'affections pour avoir le bonheur.
 Marthe. — Oui, c'est vrai...
 Lona. — Mais nous resterons ensemble, n'est-ce pas, Marthe ?
 Marthe. — Est-ce que je compte pour toi ?
 Lona. — Oh, qui pourrait m'être plus chère que toi. N'avons-nous pas été leurs mères spirituelles
à tous les deux, et maintenant n'avons-nous pas perdu nos enfants ? Ne sommes-nous pas seules ?
 Marthe. — Bien seules !.... Enfin, puisque tu souffres aussi, je peux, je dois te le dire... je l'ai tant aimé !
 Lona. — Marthe ! (lui saisissant le bras) est-ce vrai ?
 Marthe. — Toute ma vie est dans ces mots : je l'ai aimé !... et je l'ai si longtemps attendu !... Eté après été, j'espérais son retour. Mais lorsqu'il revint...il... ne me remarqua plus !...
 Lona. — Tu l'as aimé, et pourtant tu fus celle qui lui mit le bonheur dans les mains.
 Marthe. — Mais puisque je l'aimais, ne devais-je pas lui mettre le bonheur dans les mains ?... Ah c'est que je l'ai fidèlement aimé. Depuis son départ, ma vie lui appartenait... Quelles raisons avais-je d'espérer, n'est-ce pas ? — Et pourtant je crois que j'avais quelques raisons. Mais lorsqu'il me revit, ce fut comme si tout était effacé de sa mémoire. Il ne me reconnut pas !...
 Lona. — Dina te mettait dans l'ombre, pauvre Marthe.
 Marthe. — Et il en devait être ainsi. Lorsqu'il s'en alla, nous étions du même âge ; mais à l'heure douloureuse où je le revis, alors, je compris bien que j'avais vraiment dix ans de plus que lui. Là-bas, dans les pays du dehors, au grand soleil, il avait voyagé, il avait rajeuni, il s'était fortifié au bon air — et moi j'étais restée ici, assise, solitaire, filant...
 Lona. — Les fils de son bonheur, Marthe ?
 Marthe. — Oui, je filai des fils d'or. Et je n'ai aucune, aucune jalousie. Ah Lona, n'avons-nous pas été de bonnes sœurs ?
 Lona (lui jetant les bras autour du cou). — Pauvre chère Marthe !
 Enrik Ibsen.
 (Traduction inédite de M. Ernest Tissot.)


 (1) Reproduction interdite. — Ces pages sont tirées d'un volume que M. Ernest Tissot fera paraître à l'automne sous ce titre : Le Drame Norvégien.
 (2) Extrait de Peer Gynt (Acte V, scène VI), poème philosophique publié en 1867.
 (3) Allusion au personnage Le Grand Bossu, qui — dans la pensée d'Ibsen et d'après les explications des commentateurs — symboliserait l'éternelle bêtise dirigeant, en somme, depuis bien des siècles, notre vieille humanité. Peer Gynt a commencé par lui résister énergiquement.
 (4) Extrait d'Empereur et Galiléen (2e partie, acte III, tableau 4e), poème philosophique publié en 1878.
 (5) Extrait des Soutiens de la Société (acte IV), comédie écrite en 1877.


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