Petites notes de musique

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R. B., « Petites notes de musique », Mercure de France, t. III, n° 19, juillet 1891, p. 57.


PETITES NOTES DE MUSIQUE



 Samedi 18 avril, à la Société Nationale — un tout petit canton dans le monde musical, le seul à Paris où l'on ait quelque souci d'art et d'inédit - concert d'orchestre particulièrement intéressant. Au programme, un poème de Leconte de l'Isle, traduit en musique avec une rare maîtrise par P. de Bréville, une brillante ouverture de C. Bordes, de remarquables fragments symphoniques d'Alberic Magnard, puis les noms de L. Husson et de Guy Ropartz, le premier avec une mélodie d'un joli sentiment, le second avec de pittoresques rhythmes populaires ; un souvenir à M. de Wailly et à son Andromède délivrée aux militaires accents d'un pas redoublé, la joie de la soirée.
 Tout à fait hors ligne, deux œuvres : un Eleison de Camille Benoit, d'une conception neuve et haute, d'une émotion poignante, mieux que d'un artiste, d'un penseur et d'un poète. Kyrie eleison, Christe eleison - cri de désolation et d'agonie, cri d'espoir et de miséricorde - et le miracle alors, en des blancheurs mystiques, de ces voix d'enfants au loin, touchante oraison des Ames élues, se penchant « du haut des balcons d'or du Ciel » sur l'humanité douloureuse, et se joignant à sa prière en une suprême ferveur. Enfin une symphonie d'Ernest Chausson, vaste composition, véritable triptyque, évoquant, par quel prestige, sérénité des grandes lignes calmes, grâce un peu inclinée du geste, splendeur du rêve et mépris de l'artifice, comme un souvenir des fresques harmonieuses de Puvis de Chavannes, un des plus beaux et des plus puissants efforts de la jeune école française en ces dernières années — cet andante surtout d'un sentiment quasi élégiaque si pénétrant — mettant bien en lumière les hautes aspirations d'un esprit rare, exquisément musical. Et maintenant, auquel de nos grands concerts l'honneur de révéler définitivement ces deux noms au public ?
 A la précédente séance, grand succès pour le superbe quatuor de Vincent d'Indy, pur chef-d'oeuvre de pure musique.

R. B.

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