Proses de Décor : - Sur l’eau

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Charles Merki, « Proses de Décor : - Sur l’eau », Mercure de France, t. III, n° 19, juillet 1891, p. 20-21.


PROSES DE DÉCOR
SUR L'EAU
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 Regarde, mon cœur, voici l'illusion souveraine du soir. Sur la splendeur occidentale du soleil, des escaliers et des palais de rêve. Le ciel est rouge d'une rougeur immense de ville incendiée, et les bâtis de nuages saignent des pourpres de massacre. Près de nous, c'est une forêt de mâtures, un fourmillement de bateaux et d'êtres. Tout un peuple se tasse sur les môles, et le port s'ouvre en ce cadre somptueux de crépuscule. — Et loin, loin s'étend la mer, une mer d'écarlate, de métaux fondus, de braises et d'escarboucles...


 Ecoute, mon cœur, écoute et regarde encore. Le flot bat les quais avec une plainte douce, un murmure monotone. Des chansons meurent dans l'air tiède. Et maintenant le navire se lève, géante image, et passe, passe lentement, lentement, majestueux, presque royal, voilure dehors, ses matelots dans les vergues, le pavillon clapotant à la corne. Un moment, on le voit se dresser dans la coupure des jetées, ramassé de l'étrave à l'étambot pour franchir la passe en un même faisceau de mâts et en un même gonflement de toiles. Il est debout au flamboiement de l'eau et à l'incarnat de l'horizon qui découpent sa noire envergure d'ailes; et des hommes sur l'accastillage se détachent en gestes d'épées brandies, de manteaux envolés dans la brise. Des éclairs jaillissent des sabords dans une fumée roulante. Les batteries tonnent et répondent aux batteries de la côte. Et du fond du port à la pointe des môles, de l'estacade et des quais, des bassins et de la grève des bâtiments à l'amarre en deçà des écluses et de la flottille abritée dans les darses, une surhumaine clameur grandit, clameur d'enthousiasme qui soulève des milliers et des milliers de poitrines, clameur d'une multitude débordant des rues, serrée aux fenêtres des maisons, accrochée aux toits, essaimée dans les barques, écrasée sur les ponts. Le vent ramène des musiques qui ont l'ampleur grave d'un hymne sacré, des élancements de prières en même temps que des sonneries de triomphe. Le pavillon claquant à la corne s'abaisse par trois fois. Et le navire ainsi s'éloigne,— en une gloire.
 Du soleil allume ses cuivres, borde de franges d'or la forme de ses voiles, aigrette ses hunes, métallise le treillis de ses haubans et les fils de ses cordages. Graduellement, il décroît, diminue sur la mer reconquise à l'immensité de sa rougeur victorieuse. Et devenu si éclatant et si baigné de rayons qu'il semble revêtir le ruissellement des châsses, il se fond aux suprêmes lueurs de l'astre. — Cependant que le peuple salue, — comme autrefois le symbole de la nef Argo et la galiote des Conquistadors — l'impérial orgueil du vaisseau de pèlerinage, du vaisseau de ses chimères cinglant aux superbes entreprises, courant, là-bas, aux orients inconnus, au mirage des îles fortunées...

 Quelle armée de barbares saccagea là mystique Jérusalem ? Le sang monta jusqu'au poitrail des chevaux.
 Dans la nuit, le grand navire s'est fracassé sur les rocs. Ceux qui passent-au large peuvent reconnaître ses mâts tronçonnés qui émergent et publient la perfidie de la Mer, et se tendent ainsi que des bras implorent.
 Les routes sont désertes, les soirs sont défunts; et perdue, mon cœur, à jamais perdue la chère Ame : qui était mon âme.
 Voix parfumées dé myrrhe, douceur, charme non pareil des femmes aux mains pâles, duperie ingénue de leurs sourires et de nos vingt ans... Vos mains, femmes, vos pâles mains retombent, abdicatrices.
 S'en aller, s'en aller encore, mon cœur, s'en aller plus loin que le rêve...


Charles Merki

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