Sanglots dans la boutique

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Charles Merki, « Sanglots dans la boutique », Mercure de France, t. III, n° 21, septembre 1891, p. 150-154


SANGLOTS DANS LA BOUTIQUE (1)


 Le Krach du Livre s'annonce prochain, semble-t-il. De divers côtés montent des clameurs ; les comptoirs se lamentent ; des gens malintentionnés nous prédisent la faillite ; enfin les Amériques, qu'on croyait si grandes, regorgent de nos bouquins ; Java, Borneo en ont assez ; la province se rebiffe, et le Tonkin n'a plus le sou. — En ces derniers mois s'était répandue la légende de navires affrétés par les éditeurs, emportant aux antipodes des chargements entiers de Jean Rameau, d'Ohnet et de toute la pacotille jaune. On y voyait déjà l'avenir du roman. Eh bien, non ! C'était une fausse joie. Les ballots reviennent et s'accumulent dans les sous-sol. À moins qu'on ne décrète la guerre du Livre, pour forcer à l'achat de lointaines peuplades océaniennes, comme on fit la guerre de l'Opium en Chine, voici encore une branche du commerce national qui va pourrir sur l'arbre.
 Ces nouvelles sont graves ; le dommage des entrepreneurs sera grand.
 Mais il faut voir les choses et les dire en quelques paroles sèches : je n'imagine pas que la Littérature ait à s'inquiéter. Tous les éditeurs de Paris peuvent fermer boutique demain matin ; pour le profit qu'on tire d'une œuvre, on ne perdra pas lourd. Que la presse s'émeuve et propose les remèdes qui retarderont la déconfiture, je la comprends, et son inquiétude me charme ; une belle source de ses revenus tarirait. Les critiques, tout jouant les dédaigneux, sont même les premiers atteints. Ils sont bien bons quand ils se plaignent d'être débordés, de recevoir trente volumes par semaine. Chacun sait qu'ils ne les coupent pas, qu'ils en ignorent jusqu'au titre et les revendent sur le quai - en bloc. Puis il y a les quinze cents francs du Monsieur qui tient à se faire « lancer » ! - Tout se paye ; ces petits bénéfices sont dans le secret de polichinelle. - Les éditeurs mettant la clef sous la porte, que vont devenir ensuite les chroniqueurs gagés pour avoir l'air de s'occuper des livres, d'en rendre compte ? Ils sont légion - comme dans le Nouveau-Testament - depuis les quotidiens à deux pour cinq centimes jusqu'aux revues compactes !...
 Les littérateurs ne sont pas menacés de la sorte. Sans doute ils placeront moins facilement leurs productions actuelles et ne placeront aucunement celles de demain. Ils le savent et se résignent. Déjà beaucoup publient pour eux seulement et les leurs, et considèrent si bien la librairie comme un bas trafic qu'ils ne mettent point en vente. Puisqu'il est avéré, notoire, flagrant, que le service de Presse est adressé en pure perte, ils économisent ainsi deux cents exemplaires. La question est aussi plus haute. On est fatigué de donner des volumes, « au pair » ou contre des sommes minimes, fatigué de la promiscuité des catalogues, fatigué d'être dans la cohue des non-valeurs, fatigué d'être à la merci du négoce. Surtout, on comprend que la Littérature ne doit rien avoir d'une profession. En bonne conscience, on n'est pas artiste et poète comme on est ferblantier, journaliste, saltimbanque. Écrire de beaux et bons livres ou seulement des livres personnels et sincères sous-entend des rentes et, à leur défaut, un gagne-pain indépendant. C'est un plaisir, une distraction, un exercice intellectuel, qui porte en soi-même ses peines et ses récompenses ; c'est un mode de vivre, ainsi que le veut M. de Sainte-Croix ; ce n'est pas un métier.


 Autrement lésés dans leurs tripotages se trouvent les fabricants, les feuilletonistes, les manœuvres de Lettres. Pour ceux-là, la Littérature est un métier, un métier qui périclite diablement. Car il n'y a pas à dire, ça ne s'écoule plus. L'indifférence du public est à ce point qu'un article de journal haut coté - faut-il citer ? — qui faisait jadis enlever dix et vingt éditions, provoque à peine, aujourd'hui, la vente de trente exemplaires. D'ailleurs, quand les statistiques parlent de quinze mille ouvrages annuellement édités en France, dont trois mille romans, comment veut-on que le public achète ? Il est las, le public, et trop occupé d'autre part. On l'a tellement abreuvé de sottises, de pseudo-moralité, de niaiseries et d'insignifiances cent fois retapées, on l'a tellement trompé avec les réclames, les articles de complaisance, les insertions et tout l'attrape-nigaud de la troisième page, qu’il ne s'arrête plus devant les montreurs. On en veut à sa bourse : il la défend et il est difficile de lui donner tort.
 Pourtant, tout le monde lit ! beuglent les optimistes. — Peut-être. — Mais tout le monde lit quoi? — Le Petit Journal, les suppléments plus ou moins littéraires, les fascicules à bon marché, les Auteurs Célèbres pour douze sous, les ouvrages en solde, dont les piles multicolores — maladroitement lâchées par les éditeurs qui eussent mieux fait de les incinérer — s'étagent, envahissent les trottoirs et les devantures des librairies, sur le Boulevard. On les a pour vingt-cinq centimes et au-dessous. Les affiches annoncent 30.000 volumes, 30.000 volumes des meilleurs auteurs. Les bouquinistes en ont les larmes aux yeux.
 Parmi les bourgeois, les gens chic, le public dit lettré, on achète encore un peu. Mais c'est le dernier de M. Zola, le dernier de M. Maupassant ; c'est M. Bourget, M. Delpit, M. Ohnet, M. Pierre Loti, enfin les dix tomes à peu près qui forment chaque hiver la production de ces Messieurs les arrivés ; coût : vingt-sept francs ; hors cela, s'il vient au jour un livre à sensation, on le prend au cabinet de lecture. Je sais bien, jusqu'à présent on se rejetait sur la province, on se consolait en expédiant à l'étranger ; les éditions disparaissent, fondaient, s'évanouissaient, que c'en était à mourir de bonheur et de surprise. Mais puisque la province nous abandonne! Puisque l'étranger lève les mains et demande grâce!... Ah misère! ah calamités et désolations!
 J'emprunterais avec confiance les métaphores de nos amis les Magnifiques pour dire que l'heure de la culture a sonné au cadran de la fatalité. L'anguille de l'imprévoyance va « rentrer au fourreau de la déconvenue » ; le commerce du livre crève d'indigestion.

 Ici se place un incident comique. On incrimine l'amateur, le jobard, le bon jeune homme qui paie pour se faire imprimer. C'est le bouc émissaire, le galeux et le lépreux. Si l'on écoutait les conseilleurs, il faudrait le mener la corde au cou par les rues, replanter les potences royales et le brancher sur l'heure. L'amateur a envahi les officines d'édition et donné de l'argent pour faire porter ses petites infamies au catalogue. Lui seul est cause qu'on a baissé les prix, qu'on ne vend plus, qu'on exporte plus. Il a trompé sur la valeur de la marchandise. — Comme s'il y avait une telle différence entre le bouquin de M. Tartempion et celui de M. Jean Rameau! — Et voyez comme le malheur rend injuste. Sans ce pauvre M. Ceinturon — argot professionnel — les officines auraient mis leurs volets depuis belles lurette. C'est parce que M. Ceinturon verse dix-huit cents francs a l'éditeur pour son mauvais livre que l'éditeur peut en verser deux ou trois cents à l'homme de lettre, — dont le livre ne vaut peut être pas mieux, mais qui a un nom et fait bien dans la vitrine. M. Ceinturon a été la poutre de soutènement. L'édifice lézardé ne tient que par un miracle d'équilibre, et de continuelles réparations réglées avec son numéraire. Il a été le sauveur en sa naïveté. Et vous lui ouvrez les yeux maintenant! Vous lui hurlez qu'il est un idiot et un misérable. Imaginez-vous qu'il apportait son argent pour le plaisir? Il se croyait appelé, lui aussi! Il sacrifiait une somme ronde pour s'ouvrir la route ; il fallait protéger ses illusions, flatter sa marotte et, en politiciens habiles, les féliciter de son dévouement à la cause. La situation se serait prolongée un an, deux ans peut-être, et c'était autant de gagné.

 Parbleu, la débâcle devait venir. L'homme de lettres – au vieux sens du mot – n'a plus guère sa raison d'être ; tout le monde lit, disiez-vous ; tout le monde écrit, ce qui est pire. Le mal n'est pas que de jeunes hommes payent leurs éditeurs, mais qu'on produise trop. Faire du roman n'est plus le privilège d'une caste ; c'est une industrie nationale. Sur les trente-huit millions de Français indiqués par le dernier recensement, les noms de ceux que la Société des Gens de Lettres pourrait accueillir empliraient le Bottin. De par le gouvernement et les principes d'égalité – inscrits sur tous les frontons – chacun a été à l'école, a passé son bachot ; nous avons l'Instruction obligatoire, et le roman obligatoire qui en découle ; nous recueillons à présent le fruit des semailles universitaires ; on est arrivé à ne plus lire que ses livres, se disant qu'on n'a pas besoin d'aller prendre chez le voisin ce qu'on peut fabriquer soi-même.


 Et vraiment il fallait être bien mal doué, bien abandonné des Dieux et de ses professeurs pour n'être point capable de pondre une Comtesse Sarah ou Le Fils de Coralie.
 Si le moment se présente enfin où l'on s'aperçoit qu'il n'est plus possible de gagner de l'argent en fabriquant des bouquins, nous crierons : tant mieux, la place sera nette. Le roman est compromis. Mais c'est une forme hybride et transitoire, forme si bien descendue, si basse depuis qu'elle appartient à tous, qu'il devenait nécessaire de la transformer. Le poème et le livre de vers, formes hautes de la littérature, qui ne furent jamais de vente courante, ne sont pas en question. On écrira toujours de belles choses, quand on en sera susceptible. Et nous vivons à une époque si bizarre, si hostile aux prévisions, qu'il pourra se trouver quand même des curieux pour les acquérir. – Va pour le Krach du Livre ; il n'atteint que les bateleurs et les négociants. Et qu'ils le sachent bien : ils peuvent gesticuler et se répandre en doléances ; ce n'est pas nous qui en aurons pitié.

Charles Merki.


 (1) Cet article était écrit quand M. Camille de Sainte-Croix parla dans La Bataille sur le « Krach des Gens de Lettres ». Je le prie de ne voir qu'une rencontre dans l'expression de sentiments qui sont les siens — et les nôtres. C. Mki.

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