Simples Notes : I. M. Verpillon. - II. Topographie morale du dernier ami

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Charles Merki, « Simples Notes : I. M. Verpillon. - II. Topographie morale du dernier ami », Mercure de France, t. VI, n° 33, septembre 1892, p. 56-62.


SIMPLES NOTES

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I

M. VERPILLON


 C'est le dégel. — Rue du Quatre-Septembre, devant la porte de son magasin, M. Verpillon (de la maison Verpillon-Smith-Plantin fils et Cie) surveille le nettoyage du trottoir, gourmande les deux hommes entortillés de guenilles crasseuses, armés de balais et de pelles, qui grattent l'asphalte, poussent au ruisseau la glace en liquéfaction et la boue écrasée depuis le matin sous les pieds des passants. — Je reconnais mon homme de loin à sa haute stature, à ses jambes démesurées, ouvertes en compas, à son buste court et large, planté sur ces béquilles, à ses épaules carrées, semblant lui remonter vers les oreilles par l'habitude de tenir ses mains dans les poches horizontales de sa culotte ; — mais le défilé des voitures m'empêche de traverser ; M. Verpillon étend le bras et me cueille ; il sait qu'on n'ose trop résister à un personnage de sa taille, et en abuse.
 — Eh bien ! crie-t-il, me tenant par la manche, que pensez-vous de ce temps-là ?
 — Ce temps-là !.. Je n'en pense rien...
 — Vous n'en pensez rien ?
 — Il fait malpropre !... On est crotté comme un pot de chambre de vieille femme !...
 — Ouais !... Et c'est ça qui fait marcher les affaires !...
 Les affaires !
 Je le regarde, sous le nez naturellement. — II ne plaisante pas ; il plaisante rarement, du reste ; ses cinq employés et le garçon-livreur trottent à la baguette, accoutumés à ses façons énergiques ; pareillement, quiconque pénètre chez lui pour acheter se met sous sa coupe ; le client doit prendre ce qu'on lui apporte, c'est l'usage ; ce terrible grenadier considère le public comme son bien, et le traite avec une insolence très parisienne de boutiquier cossu. — Mais aujourd'hui sa petite face ronde, de framboise mûre, a une véritable crispation de mauvaise humeur ; M. Verpillon se passe réitérément une main sur les cheveux, des cheveux gris coupés en brosse, et je crois roulés dans la poussière et le sucre (il va nu-tête du 1er janvier au 31 décembre) ; sort sa tabatière de métal, prend une prise, la tient à hauteur des narines, — et d'un ton sentencieux, de supériorité méprisante :
  — Alors... Ça vous étonne que je me plaigne?.. On voit que vous n'êtes pas dans le commerce... Quand il fait sale comme maintenant, on ne s'arrête pas à l'étalage... Il fait humide, il fait froid, on ne s'arrête pas... Nous autres, qu'est-ce qui fait aller la vente ?... C'est la chaussure de luxe !.. Les jours de pluie, de boue, on met de vieilles pantoufles... On use la mauvaise chaussure, la chaussure commune... Depuis midi, je n'ai pas vendu cinq paires de bottines, pas cinq... Voyez, vous-même, il n'y a personne !...
  Il n'y a personne, c'est vrai. Le splendide magasin des Verpillon-Smith-Plantin fils et Cie, une des gloires de la cordonnerie française (1) , est veuf de clients ; les chaises de rotin s'y alignent, symétriques, sur le miroitement du parquet, chacune ayant devant elle son petit rond de paille ; près de nous, sur le trottoir, les gens filent, se croisent sans accorder seulement un coup d'œil aux bottes à l'écuyère, aux escarpins vernis, aux mules écarlates, si appétissantes ; on n'examine point les fioles d'huile fine, les boîtes de cirage (de première marque), la peau tannée, de crocodile, pendue en montre à l'un des lustres de bronze. — Cependant j'avais pu croire — naïf — que la chaussure se trouvait de vente en toute saison : qu'on en usait davantage même durant l'hiver ; que les cordonniers, par une manœuvre déloyale, poussaient la voirie à jeter du sel sur la neige et faisaient détruire plus rapidement, de la sorte, les semelles du pauvre monde. — Il n'en est rien, décidément ; M. Verpillon voudrait du beau temps toute l'année.
 — Ah ! Monsieur... Si nous avions un gouvernement convenable... Une municipalité soucieuse de nos intérêts... Voilà, nous avons un gouvernement qui ne fait rien pour le commerce... Dans une ville comme Paris, où les étrangers se donnent rendez-vous de tous les points du monde... Hein ! de tous les points du monde !... on devrait couvrir les rues, l'hiver... couvrir les rues... Je le disais ce matin encore chez Mativois, à l'absinthe... On devrait couvrir les rues... Des toitures de verre... Sitôt le soleil, on ouvrirait...
 Il m'effare, M. Verpillon-Plantin ; pourtant j'objecte :
 — Et la neige ?
 — Quoi, la neige ! On la ferait fondre... De l'eau chaude, de la vapeur, par des tuyaux... Avec les progrès de l'industrie, allez... Parlez donc de ça, vous qui êtes dans les journaux...
 — Permettez ! les rues seraient couvertes... Il ferait froid quand même !...
 — On mettrait des calorifères, Monsieur, des calorifères... Bien sûr, il ne faudrait pas demander l'impossible... Les grandes voies, les Boulevards, l'Avenue de l'Opéra, enfin le centre du commerce... Pour le reste, les petits quartiers... Il faut que le grand commerce vive d'abord...
 Et M. Verpillon-Smith-Plantin fils et Cie lève le bras sur la rougeur du ciel occidental ; sa prise entre les doigts, il a le geste de donner une tape ; comme les balayeurs ont terminé devant sa porte, il retourne vers les bottes à l'écuyère, les escarpins vernis, les mules écarlates, si appétissantes, en ajoutant :
 — Ah ! non... Faudra que ça change !... Un gouvernement comme ça, voyez-vous, nous en avons assez !...

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II

TOPOGRAPHIE MORALE DU DERNIER

AMI


 Sa robe est celle d'un chat de gouttière, jaune, rayée de bandes noires ; il porte le jabot blanc d'un officier ministériel ; il a des pattes blanches afin de les montrer méticuleusement propres quand il les trempe dans le café au lait ; il ne lui reste guère qu'une oreille et quart, ayant été à la bataille, et cela lui dessine une coiffure en bamboche que son imperturbable sérieux peut seul faire tolérer ; ses yeux sont cerclés de charbon, à croire qu'il se les maquille d'un bout d'allumette ; il se présente avec l'extrémité du nez moucheté de suie, des moustaches roides, pareilles à deux mains ouvertes, les doigts écartés, tenues de chaque côté de la face ; — je lui trouve ainsi, quand il asseoit son petit derrière sur les paperasses de ma table et suit de ses prunelles mystérieuses le vol capricieux d'une fumée de cigarette, la physionomie d'une bête parfaitement intelligente, d'une bête qui comprend, s'intéresse, compatit au besoin, — d'une bête à qui l'on peut parler, qui répond à sa manière, surtout ne contrefait point la sensiblerie larmoyante, la tapageuse hilarité, l'étonnant crétinisme joyeux de gaudrioles, de ces millions de bélîtres — nos frères — en quoi l'humanité se glorifie.
  Dans la conversation, je l'appelle simplement « Monsieur », ayant remarqué son antipathie pour les noms de mi-carême dont on affuble presque toujours les êtres de son espèce. S'il lui arrive de faire la grimace en flairant d'antiques bouquins, je ne lui ris point dans la figure, car il s'en offense, fronce les sourcils, se retire très digne, et pour un quart d'heure me garde rancune. Je ne lui tire point la queue, je ne lui mets ni collerette ni chapeau de papier, désirant lui éviter tout ridicule. — En reconnaissance de ces attentions, il se lève quand j'arrive pour marquer du respect, me tend la patte affectueusement, reconduit jusqu'à la porte les visiteurs qui lui plaisent, frappe d'une façon discrète quand il désire entrer, s'essuie au paillasson, écoute de très longs discours sans interrompre par des réflexions désobligeantes, n'affecte aucune répugnance pour l'odeur du tabac, ne crie qu'à l'heure des repas et de crainte qu'on l'oublie, borne ses promenades à descendre ou monter un étage, — ce qui m'épargne bien des contestations, — ne découche jamais.
  Je ne veux point cependant le recommander comme un modèle de toutes les perfections, de toutes les vertus. — Il a fait ses folies de jeunesse, mon Dieu ! un peu vadrouillé sur les toits, confectionné sept enfants avec sa mère (la morale des bêtes ne les gêne point ainsi que la nôtre). — Il est grave maintenant, sans doute pour avoir beaucoup réfléchi, mais jadis il a joué aux billes comme tout le monde, déchiré des tapons de papier, couru après les ficelles, fait sauter la queue de lapin, houspillé les savates, cassé quelque vaisselle. — Son plaisir longtemps fut de réduire en charpie des collections de journaux, de tirer le linge des armoires, d'exercer ses ongles en arrachant les rideaux. — Peut-être même, pour de plus considérables méfaits, mérita-t-il d'être battu : — il se mit à chiper du lard, un moment, chez les voisines, et à déposer dans les assiettes une marchandise certainement moins comestible ; — on le surprit chapardant des pièces de vingt sous, les cachant sous un coin de tapis, se faisant « une bourse », sans qu'il ait jamais voulu dire quelle en était la destination ; — de mauvais plaisants lui apprirent certains gros mots (quand on s'inquiète d'une langue, on commence ordinairement par là), l'induisirent à mal répondre et lui attirèrent la menace d'une correction sévère.
 L'âge lui est venu depuis, et un peu de la sagesse. Il vit en vieux rentier, tranquille, silencieux, mélancolique le plus souvent ; l'été, il considère durant des heures la folle giration des mouches ; il écoute les bruits de la rue par la fenêtre bâillante, prend le frais, rêvasse à l'ombre des persiennes, surprend les nouvelles du dehors dans le babil des oiseaux, les pétards des fêtes publiques, les doléances des mendigots et des marchands de légumes ; près du foyer, l'hiver, sous la lampe, étendu de son long dans les paperasses, il ronronne, assoupi, les yeux mi-clos, faisant aller son ventre comme un petit soufflet. — Curieux encore, et plus qu'une portière (puisque c'est là notre dernier prétexte d'existence), il s'intéresse aux paquets qu'on apporte, aux allées et venues de la maison, fait son enquête quand il y a de nouveaux locataires, surtout étudie le phénomène de l'ombre, cette chose subtile et mobile, qu'il voit, qu'il peut poursuivre après le bout d'une canne, — voire après ma plume, sur le papier, — et qu'il n'arrive point à saisir, qui lui fait user inutilement les boules charnues de ses pattes. — Mais sensuel avec cela, paresseux, égoïste, casanier, maniaque, indulgent au prochain, n'en ayant cure, il est le bon philosophe d'un monde idéal, revenu de toute illusion en somme, résigné au train-train des choses, aux jours qui coulent pareils, attentif seulement à se garer des importuns et des brouillons : le charbonnier, le frotteur, tous ceux qui font plus de tapage que de besogne, dérangent sa chère quiétude, symbolisent la brutalité indifférente de la plèbe, la goujaterie du Mal. — II devient même bougon, dans la haine de tout ce qui trouble ses habitudes ; il grogne quand je rentre trop tard, passé minuit, s'il n'est point prévenu ; le matin, pour me réveiller, las d'attendre mon bon vouloir et sa pitance, il m'introduit les doigts dans la bouche, me chatouille de ses moustaches, me danse sur l'estomac.
 En vieillissant, voyez-vous, on s'attache futilement aux matérialités d'un relatif bien-être. Il ne songe plus que par hasard aux ripailles promises de foie, de ris de veau, de sardines, et conclut par un gros soupir ; il en fait son deuil ; il connaît trop la vie pour espérer des temps meilleurs. — Et pour cela, souvent, quand nous nous regardons, nous nous attendrissons l'un et l'autre ; voici bientôt dix ans que nous sommes ensemble, que nous supportons les mêmes privations, les mêmes ennuis, que nous mangeons le même pain, que nous partageons les mêmes tartines de beurre, et qu'il débarbouille les plats ; il a été joyeux de ma joie, triste de ma tristesse ; il m a consolé dans les mauvais jours ; il est venu me dorer sur les joues la petite truffe de son nez, toujours humide d'un rhume de cerveau, m'a réconforté de sa présence fidèle. — Pourtant, il ne sera pas toujours là, ce pauvre vieux compagnon de misère ; la mort saura trop vite roidir ses petites pattes, le coucher la gueule entr'ouverte, les yeux ternes, dans un coin de la chambre.
 — Ah ! lui dis-je, petite pourriture de mon âme, vous laisserez certainement le souvenir d'un honnête chat.. Je me rappellerai vos grandes prunelles mystérieuses... Votre manière de vous débarbouiller assis sur mes œuvres complètes est d'un tel enseignement!.. Je réaliserai quelques économies, allez, et, je vous jure, je vous ferai empailler !...
 Charles Merki.


(1) Fabrique à Beaugency ; médaille de vermeil à l'exposition de 1867, médaille et diplôme d'honneur à l'exposition de 1878, médaille d'or à l'exposition de 1889.


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