Un Manifeste littéraire anglais

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The Pilgrim, « Un manifeste littéraire anglais », Mercure de France, t. IV, n° 27, mars 1892, p. 200-215.


UN MANIFESTE LITTÉRAIRE ANGLAIS


 Le Rhymers' Club, Club des Poètes, ou plus exactement Club des Rimeurs, est l'association de dix jeunes poètes (auxquels s'ajoutent deux ainés, fort connus dans les lettres, Edwin J. Ellis et John Todhunter) qui prirent l'habitude de se rencontrer à la taverne du Cheshire Cheese, dans Fleet Street, pour y réciter des vers, y parler littérature et art, en fumant des cigarettes et en buvant du whisky. Cette taverne, quelque chose comme l'ancien café Procope, a des traditions d'hospitalité spéciale envers les écrivains : on y vit jadis Goldsmith et Samuel Johnson, et cela fut peut-être là, entre deux bouteilles de stout, que le premier lut au second le Vicar of Wakefield, vendu peu après, pour rien, à un libraire qui y trouva la fortune.
 Le volume de vers perpétré là n'a pas, m'écrit–on de Londres, le but unique que se propose d'ordinaire un manifeste ; les poètes qui le signent ne sont pas tous de la même école et, seul, les unit un commun amour de l'art. Néanmoins on y trouve, il me semble, du nouveau, — relativement aux ordinaires imaginations de la poésie anglaise, — et principalement un sens du mysticisme catholique qui ne se rencontre guère ni en Tennyson, ni en Browning, ni en Swinburne, ni guère, sauf erreur, en aucuns autres poètes anglais contemporains, — et surtout anciens.
 D'autre part, la rime riche les attire et les charme ; ils seraient un peu parnassiens, s'il fallait en croire l'un deux, en sa Chanson des Forgerons :

... Gloire à la rime régale.
... Nous martelons la rime d'or,
Nous martelons la rime sonore,
Jusqu'à l'exténuation des échos.

 Et c'est encore, parmi les autres strophes, « la rime divine, le roulement de la rime, le bercement de la rime, la rime royale, la tremblante rime, la rime reine. »
 Pour jeunes que soient ces poètes, ils ne sont pas tous inconnus : W.-B. Yeats, Richard Le Gallienne, Ernest Radford et Arthur Symons (qui en prépare un autre, Silhouettes) ont publié un ou plusieurs volumes de vers ; Lionel Johnson a un nom comme critique littéraire ; T.-W. Rolleston a donné d'excellentes traductions du grec et de l'allemand ; Ernest Rhys a écrit des contes et il dirige la réimpression des classiques anglais, The camelot Series ; Ernest Dowson, Victor Plarr et G.-A. Greene, seuls, n'avaient encore rien donné au public.
 L'annonce du Book of the Rhymers' Club excite une certaine curiosité en Angleterre ; grâce à l'obligeance de l'éditeur, M. Elkin Mathews (At the Sign of the Bodley HeadIn Vigo Street), le Mercure de France peut en donner les extraits qui suivent, au moment même où le volume parait à Londres.

The Pilgrim.


MUSIC AND MEMORY


Across the tides of music, in the night,
Her magical face,
A light upon it as the happy light
Of dreams in some delicious place
Under the moonlight in the night.


Music, soft throbbing music in the night,
Her memory swims
Into the brain, a carol of delight ;
The cup of music overbrims
With wine of memory, in the night.


Her face across the music, in the night,
Her face a refrain,
A light that sings along the waves of light,
A memory that returns again,
Music in music, in the night.

Arthur Symons.

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AN EPITAPH


I dreamed that one had died in a strange place
 Near no accustomed hand,
And they had nailed the boards above her face,
 The peasants of that land,
And wondering, planted by her solitude
 A cypress and a yew.
I came and wrote upon a cross of wood
 — Man had no more to do —
"She was more beautiful than thy first love
 This lady by the trees,"
And gazed upon the mournful stars above
 And heard the mournful breeze.

W.-B. Yeats.


LA MUSIQUE ET LE SOUVENIR


 Parmi les musiques, vagues gonflées, dans la nuit, — Sa figure adorable, — Lumineuse telle que la lumière heureuse — D'un songe en une solitude de joie - Sous le clair de lune, dans la nuit.
 Musique, ô douces, ô palpitantes musiques, dans la nuit, — Son souvenir plane et se berce — Dans ma tête, comme un air de tête ; — La coupe de la musique s'emplit et déborde — Sous le vin que lui verse la mémoire, dans la nuit.
 Sa figure, parmi les musiques, dans la nuit, — Sa figure est un refrain, — Une lumière qui chante avec les vagues de la lumière, — Un souvenir qui revient encore, encore, — Musique dans la musique, dans la nuit.

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UNE ÉPITAPHE


 Je rêvai qu'une était morte en un pays étrange — Loin de toute main accoutumée, — Et ils avaient cloué les planches au-dessus de sa face, — Les paysans de ce pays, — Et, émerveillés, ils avaient planté dans sa solitude — Un cyprès et un if. — Je vins et j'écrivis sur une croix de bois — (Un homme n'avait rien de mieux à faire) : — « Elle était plus belle que ton premier amour, — Cette dame qui dort sous les arbres », — Et je levai les yeux vers les douloureuses étoiles, là-haut — Et j'entendis passer les brises douloureuses.

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CARMELITE NUNS OF THE PERPETUAL
ADORATION


Calm, sad, secure ; behind high convent walls ;
 These watch the sacred lamps,these watch and pray ;
And it is one with them, when evening falls ;
 And one with them, the cold return of day.

These heed not time : their nights and days they make
 Into a long, returning rosary ;
Whereon their lives are threaded for Christ's sake :
 Meekness and vigilance and chastity.

A vowed patrol, in silent companies,
 Life long they keep before the living Christ :
In the dim church, their prayers and penances,
 Are fragrant incense to the Sacrificed.

Outside, the world is wild and passionate ;
 Man's weary laughter and his sick despair
Entreat at their impenetrable gate :
 They heed no voices in their dream of prayer.

They saw the glory of the world displayed,
 They saw the bitter of it, and the sweet :
They knew the roses of the world should fade,
 And be trod under by the hurrying feet.

Therefore they rather put away desire,
 And crossed their hands and came to Sanctuary ;
And veiled their heads and put on coarse attire :
 Because their comeliness was vanity.

And there they rest ; they have serene insight
 Of the illuminating dawn to be :
Mary's sweet Star dispels for them the night,
 The proper darkness of humanity.

Calm, sad, serene ; with faces worn and mild :
 Surely their choice of vigil is the best ?
Yea! for our roses fade, the word is wild ;
 But there, beside the altar, there, is rest.

Ernest Dowson.


LES CARMÉLITES DE L'ADORATION PERPÉTUELLE


 Calmes et tristes en leur certitude; derrière les hautes murailles du couvent; — Elles veillent les lampes sacrées, elles veillent et prient, — Et il y a quelqu'un avec elles quand le soir tombe; — Et quelqu'un avec elles, quand revient le frisson du matin.
 Le temps n'existe pas pour elles : leurs nuits et leurs jours elles les passent — En un long rosaire, toujours recommencé; — Et voici le tissu de leurs vies toutes vouées au Christ : — Douceur, vigilance et chasteté.
 Gardiennes consacrées, compagnes du silence, — Leur existence entière s'écoule aux pieds du Christ vivant: — Dans l'obscure église, leurs prières et leurs pénitences — Montent comme un parfum d'encens vers le Crucifié.
 Dehors, le monde est fou et aveuglé; — Le rire las de l'homme et son désespoir malade — Supplient leur impénétrable porte: — Elles n'entendent aucunes voix en leur rêve de prière.
 Elles virent déployée la gloire du monde, — Elles en virent l'amertume, comme les douceurs:— Elles savaient que les roses du monde doivent se faner, — Et être foulées sous les pieds qui se hâtent.
 Alors elles abandonnèrent tout désir, — Et croisèrent leurs mains et entrèrent dans le sanctuaire ; — Et voilèrent leurs têtes et revêtirent de grossières robes : — Parce que leur beauté n'était que vanité.
 Et elles sont là, dans le repos, avec la sereine vision — De l'aurore illuminante qui viendra: — La douce étoile de Marie dissipe pour elles la nuit, — La native ténèbre de l'humanité.
 Calmes et tristes en leur sérénité; avec des faces usées et douces : — Leur choix de la perpétuelle veille est-il le meilleur ? — Oui, car nos roses se fanent, le monde est fou; — Mais là, près de l'autel, là est le repos.


IN A NORMAN CHURCH


As over incense-laden air
 Stole winter twilight, soft and dim,
The folk arose fom their last prayer —
 When hark! the children's hymn.

Round yon great pillar, circlewise,
 The singers stand up two and two —
Small lint-haired girls from whose young eyes
 The gay sea looks at you.

Now heavenward the pure music wins
 With cadence soft and silvery beat.
In flutes and subtle violins
 Are harmonies less sweet.

It is a chant with plaintive ring,
 And rhymes and refrains old and quaint.
"Oh Monseigneur saint Jacques",they sing,
 And "Oh Assisi's saint."

Through deepening dusk one just can see
 The little white-capped heads that move
In time to lines turned rhythmically
 And starred wite names of love.

Bred in no gentle silken ease,
 Trained to expect no splendid fate,
They are but peasant children these,
 Of very mean estate.

Nay, is that true ? To-night perhaps
 Unworldlier eyes had well discerned
Among those little gleaming caps
 An aureole that burned.

For once 'twas thought the Gates of Pearl
 Best opened to the poor that trod
The path of the meek peasant girl
 Who bore the Son of God.


Victor Plarr.


DANS UNE EGLISE NORMANDE


 Comme parmi l'air chargé d'encens — Filtrait un crépuscule d'hiver, doux et dense, — Le peuple se leva, achevée sa dernière prière, — Mais, écoutez! voici l'hymne des enfants.

 Autour du grand pilier, là-bas, en cercle, — Les chanteurs sont debout deux à deux, — Petites filles aux cheveux de filasse dont les jeunes yeux — Ont des regards couleur de la mer grise.

 Maintenant, vers le ciel, la pure musique monte — En une douce cadence et des résonances argentines. — Les flûtes et les subtils violons — Ont des harmonies moins délicates.

 C'est un chant au timbre plaintif — Et des rimes et des refrains anciens et bizarres : — « O Monseigneur saint Jacques ! » —Voilà ce que l'on chante, et : —« O saint François d'Assise ! >

 Dans la croissante obscurité, on peut voir — Les petites têtes en bonnet blanc qui scandent — En mesure les vers rythmiques — Stellés de noms d'amour.

 Elevés sans nul luxe de soie, — Nourris en nul espoir de splendeurs futures, — Ce ne sont que des enfants de paysans, — De très modeste fortune.

 Pourtant, n'est-il pas vrai? Ce soir-là, peut-être — Que des yeux plus détachés du monde auraient clairement vu, — Parmi ces petits bonnets brillant dans l'ombre, — Le scintillement d'une auréole.

 Ce soir-là, je compris que les Portes de Perles — Sont mieux qu'aux autres ouvertes aux pauvres qui suivirent — Le sentier de la tendre jeune paysanne, — Celle qui porta le Fils de Dieu.


KEATS'S GRAVE

(Written when it was proposed to make a high-road over it)


Dust unto dust ? Ye are the dust of Time,
 Immortals, whose mortality is o'er;
 Names writ in water once — now evermore
Carved on remembering hearts in gold of rhyme.

What though above your heads the pantomime
 Of vulgar traffic clash with daily roar?
 'Tis the same load in life your spirits bore,
The world's indifference to souls sublime.

So all mankind moves on with ceaseless tread,
 Tho' the far goal yon mystic shadow bars,
 Along a road whose dust is heroes' lives.

Sacred no less the soil, than overhead
 That highway to whose end no sight arrives,
 A riven road ablaze with dust of stars.


G.-A. Greene.

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CHATTERTON IN HOLBORN
(Fragment)

Requiem


Perhaps, who knows, the hurrying throng
 Had hopeless signs for him;
I fancy how he wandered long
 Until the light grew dim.

The windows saw him come and pass,
 And come and go again;
And still the throng swept by—alas!
 The barren face of men.

And when the day was gone, the way
 Led down to the lethal deeps:
Sweet Life, what requiem to say?
 'Tis well, 'tis well, he sleeps.


Ernest Rhys.


LA TOMBE DE KEATS


(Ecrit quand il fut question de faire passer une grande route par-dessus.)

 Poussière dans la poussière ? Vous êtes la poussière du Temps,— Immortels, dont la mortalité est abolie; — Noms écrits sur l'eau jadis, et maintenant pour toujours — Gravés sur les cœurs inoublieux en rimes d'or.
 Qu'importe que sur vos têtes la pantomime — Du vulgaire trafic fasse résonner son grondement quotidien ? — Un pareil fardeau, quand vous viviez, vos esprits le portèrent: — L'indifférence du monde pour les sublimes âmes.
 Ainsi toute l'humanité marche sans aucun arrêt,— Malgré le lointain but qui se dresse dans l'ombre, — Le long d'une route dont la poussière est faite avec des vies de héros.
 Il n'est pas plus sacré ce sol que, en haut, — Cette grande route dont nul regard ne voit la fin, — Route fourchue semée d'étoiles en poussière.



CHATTERTON A HOLBORN
(Fragment)

Requiem


 Peut-être, qui sait, la foule qui se hâte — Fut pour lui un signe de désespérance ; — Je l'imagine errant longtemps, — Jusqu'à l'obscurcissement du jour.
 Les fenêtres le virent aller et venir, — Aller et revenir encore ; — Et toujours la foule passait, hélas ! — Oh ! les faces nues des hommes!
 Et quand la journée fut finie, le chemin — Le conduisit aux mortels précipices: — Douce vie, quel requiem proférer? — Tout est bien, très bien, il dort.


TO A PASSIONIST


Clad in a vestment wrought with passion flowers;
Celebrant of one Passion ; called by name
Passionist : is thy world, one world with ours?
Thine, a like heart? Thy very soul, the same?

Thou pleadest an eternal sorrow : we
Praise the still changing beauty of this earth.
Passionate good and evil, thou dost see:
Our eyes behold the dreams of death and birth.

We love the joys of men : we love the dawn,
Red with the sun, and with the pure dew pearled.
Thy stern soul feels, after the sun withdrawn.
How much pain goes to perfecting the world.

Canst thou be right? Is thine the very truth?
Stands then our life in so forlorn a sta'te?
Nay, but thou wrongest us ; thou wrong'st our youth:
Who dost our happiness compassionate.

And yet! and yet ! O royal Calvary!
Whence divine sorrow triumphed through years past!
Could ages bow before mere memory?
Those passion flowers must blossom, to the last.

Purple they bloom, the splendour of a King:
Crimson they bleed, the sacrament of Death:
About our thrones and pleasaunces they cling,
Where guilty eyes read, what each blossom saith.


Lionel Johnson.


A UN PASSIONNISTE


 Vêtu d'un habit tissé avec les fleurs de la passion; — Officiant d'une Passion: appelé de ce nom,— Passionniste: Ton monde est-il le même que notre monde? — Ton cœur, le même cœur? Ton âme, la même âme?

 Tu glorifies une douleur éternelle ; nous — Aimons la toujours changeante beauté de la terre. — Pour le bien, contre le mal, tu sais te passionner: — Nous considérons le songe de mourir et de naître.

 Nous aimons les joies des hommes: nous aimons l'aube — Que rosit le soleil, qu'emperle la rosée pure. — Ta rigide âme sent, après que le soleil est parti, — Combien de souffrances encore il faut pour parfaire le monde.

 As-tu donc raison? ta vérité est-elle la vraie ? — Notre vie est-elle donc un tel désert d'abandon ? — Non, mais tu es injuste pour nous; injuste pour notre jeunesse, — Toi qui prends en pitié notre bonheur.

 Et pourtant ! pourtant! O Calvaire royal ! — D'où la divine Souffrance triompha pendant tant d'années! — Est-il possible que les siècles se soient inclinés devant un simple souvenir? — Ces fleurs de la passion doivent fleurir, enfin.

 Pourpres elles fleurissent, splendeur d'un Roi : — Ecarlates elles saignent, sacrement de Mort: — Autour de nos trônes et de nos plaisances elles montent, — Et nos yeux coupables lisent ce qui est écrit sur chaque fleur.


A RING'S SECRET


Can you forgive me, that I wear,
Dearest, a curl of sunny hair
Not yours, yet for the sake of love
And plighted troth it minds me of?
'Tis in this quaint old signet ring,
A curious, chased engraven thing
I bought because it charm'd my eye
And told of the last century.
Pure gold it was, but dull and blotched,
And brightening it one day I touch'd
A spring that ope'd a little lid,
And there, for generations hid
In its small shrine of pallid gold
— They made such toys in days of old —
A shred of golden hair lay curled;
Worth all the gold of all the world
To some one once, who now — Heigh ho,
That was a hundred years ago!

But dearest, if he loved as I,
He loved unto eternity.


T.-W Rolleston.

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« ONLI DEATHE »

(Inscribed in an Old Ring.)


"Only death us twain shall sever :"
"Nay, that he shall not do", she saith:
"The love I give you is for Ever:
Dark Death for all his dire endeavour
Decrees no parting — only death."


Ernest Radford.


LE SECRET DE LA BAGUE


 Pouvez-vous me le pardonner, que je porte, — Très chère, une boucle de cheveux dorés, — Non des vôtres, et cependant que je les porte en signe de l'amour, — Et de la foi jurée qu'elle me remémore ? — Il y a dans cette étrange vieille bague à cachet — Une curieuse chose gravée et ciselée, — Et je l'achetai parce qu'elle charmait mes yeux — Et me parlait du siècle passé. — Elle était d'or pur, mais noircie et salie,— Et, la nettoyant un jour, je touchai — Un ressort qui ouvrit un petit couvercle,— Et la, caché pendant des générations — En son minuscule sanctuaire d'or pâle — (Ils faisaient de ces sortes de joujous, aux jours de jadis), — Quelques cheveux gisaient bouclés; — Plus chers que tout l'or du monde — A quelqu'un autrefois, qui maintenant... ah! ah! — Cela se passait il y a bien cent ans.

 Mais, très chère, s'il aimait comme j'aime, — II aima pour l'éternité.

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« SEULEMENT A LA MORT »

(Inscrit sur une vieille Bague.)


 « La mort seule divisera notre couple »: — «Non, elle ne fera pas cela, dit-elle, — L'Amour que je vous donnai est pour toujours : — La noire Mort, avec tous ses cruels efforts — Ne peut pas nous condamner à la séparation, mais seulement à la mort. »


BEAUTY ACCURST


I am so fair that wheresoe'er I wend
 Men yearn with strange desire to kiss my face,
Stretch out their hands to touch me as I pass,
 And women follow me from place to place.

A poet writing honey of his dear
 Leaves the wet page, — ah. leaves it long to dry,
The bride forgets it is her marriage morn,
 The bridegroom too forgets as I go by.

Within the street where my strange feet shall stray
 All markets hush and traffickers forget,
In my gold head forget their meaner gold,
 The poor man grows unmindul of his debt.

Two lovers kissing in a secret place,
 Should I draw nigh, will never kiss again;
I come between the king and his desire,
 And where I am all loving else is vain.

Lo! as I walk along the woodland way
 Strange creatures leer at me with uncouth love,
And from the grass reach upward to my breast.
 And to my mouth lean from the boughs above.

The sleepy kine move round me in desire
 And press their oozy lips upon my hair,
Toads kiss my feet and creatures of the mire,
 The snails will leave their shells to watch me there.

But all this worship — what is it to me?
 I smite the ox and crush the toad in death,
I only know I am so very fair
 And that the world was made to give me breath.

I only wait the hour when God shall rise
 Up from the star where he so long hath sat,
And bow before the wonder of my eyes,
 And set me there — I am so fair as that.


Richard Le Gallienne.


BEAUTÉ MAUDITE


 Je suis si belle que partout où je vais — Les hommes ressentent l'étrange désir de baiser mon visage, — Et tendent les mains pour me toucher quand je passe, — Et les femmes me suivent de place en place.

 Un poète qui écrit des douceurs sur sa belle — Laisse la page humide (ah! elle aura le temps de sécher!), — La fiancée oublie que c'est le jour de son mariage — Et le fiancé l'oublie aussi, quand je passe.

 Dans les rues où mes pieds magiques se promènent, — Toutes les affaires se taisent et les trafiquants oublient, — Pour l'or de mes cheveux, oubliant l'autre or médiocre, — Et le pauvre devient insoucieux de ses dettes.

 Deux amoureux s'embrassent à l'écart ; — Si je viens à passer, ils ne s'embrasseront plus; — Je me dresse entre le roi et son désir, — Et partout où je suis, tout autre amour que de moi est vain.

 Oh! quand je vais le long des sentiers dans les bois, — D'étranges créatures m'envoient l'amour effronté de leurs yeux — Et d'entre les herbes grimpent vers ma poitrine — Et d'entre les feuilles des arbres se laissent tomber vers ma bouche.

 Les vaches endormies se meuvent énamourés autour de moi — Et pressent leurs lèvres vaseuses sur mes cheveux, — Les crapauds et les autres bêtes des bourbiers viennent me baiser les pieds, — Les limaçons laissent leurs coquilles pour guetter mon passage.

 Mais tous ces hommages, qu'est-ce que cela me fait? Je chasse le bœuf et J'écrase le crapaud, — Je ne sais qu'une chose, c'est que je suis très belle — Et que le monde fut créé pour me permettre de respirer.

 J'attends l'heure où Dieu se lèvera — De l'étoile qui depuis si longtemps lui sert de trône,— Et s'inclinera devant la merveille de mes yeux, — Et m'installera à sa place : Je suis aussi belle que ça.


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