Un Prologue

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Adolphe Retté, « Un Prologue », Mercure de France, t. II, n° 18, juin 1891, p. 328.
UN PROLOGUE


« Si pâle, ainsi le mur triste d'un monastère,

Saignante aussi d'un doux souci qu'il vaut mieux taire,
Dame d'Automne aux mains fanées,
Mon âme flotte en la vesprée.

Sanglots d'une onde fabuleuse, ô nuées éphémères,
Ciel d'or, moires vibrant de harpes énervées,

Est-ce l'Euphrate où tu te désaltères,
Ma pauvre reine énamourée? »

« Je ne sais, je voudrais boire à même la brise
Un peu de l'oubli frais qui sommeille aux feuillures
Ou — vierge aubale, espoir des Aurores futures —
M'agenouiller au seuil très loin d'une nouvelle église.

Et pourtant, et pourtant, ô fière solitude,
Parmi tes parfums morts et le frisson des soirs
Je revis l'hymne lent des soleils blancs, prélude
D'un chœur pleuré par nos archanges noirs,

Prophètes de la Nuit que ton silence élude.

O mirage indécis qu'il ne faut effacer,
O le charme frileux des feuillures graciles —
C'est le luth défaillant de la Sainte Cécile....

Mais quel geste violant ma faiblesse docile !
Voici Circé rieuse et son philtre opiacé :
Je bois — je suis le dieu très fort et très subtil —
Et le souci s'en va boiteux qui m'a blessée.

O poison sidéral où fulgure le rêve,

Unique trône: Illusion!

Un envol d'oiseaux d'or éclate qui m'enlève
Vers un parc embrasé de rouges floraisons.

Adieu la vie sans ailes et la grise raison,
Les nuées ont fui où fut ma prison —

Jouvence, je sais ta fontaine,

Et, sauve de la foule obscure qui se traîne,
Je vais cueillir enfin ces étoiles lointaines. »

Adolphe Retté.


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