Page 134 · Tome V. Mai-Août 1892

RAPSODIE DES LARMES
Sang de l'âme blessée, ô larmes, vaines larmes, Amer et doux torrent, coulez du haut séjour Où réside la source intime des alarmes : Les longs désirs des nuits, les longs regrets du jour ! Tombez, abreuvez-nous, larmes, vivantes larmes, Des mystiques douleurs de l'Amour.Ce n'est pas dans mon corps que mon âme palpite.... Elle est entre ses mains, sur ses lèvres, ses yeux... Et mon cœur dans le sien bat plus fort et plus vite Comme une roue ardente autour de ses essieux Ma vie est entraînée et gravite !Ah bien-aimé ! sans fin, amèrement aimé, La chair doit endurer que l'âme la déchire ; Jamais ce que l'amour a vainement semé, Ne moissonne l'Espoir sur les champs du délire.... Le bonheur est toujours affamé !Et loin de toi ma vie est la déserte image, Le simulacre obscur de ma mortalité : Ce qui reste de moi n'est qu'une vide cage D'où s'est enfui l'oiseau par l'orage emporté.... Mais.... laissant aux barreaux son plumage....Tels, tissés de soleil soyeux dans un coffret, Contemple ces cheveux morts d'une tête morte.... Semblance formidable !... Ironie !... On dirait Que cette pauvre tresse est plus divine et forte Que l'être que son flot d'or paraît !Tombez, abreuvez-nous, larmes, ô claires larmes, Pluie.... écumes.... rosée.... à l'envi, tour à tour ; Dans votre sel brûlant nous retrempons nos armes Pour l'attente des nuits et les refus du jour... Pleurs de glace ou de feu.... coulez, stériles larmes.... Faites-nous pardonner à l'Amour.
Tola Dorian
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