Page 115 · Tome V. Mai-Août 1892

Leur lèvre est rouge et leur front pâle ; Et sous le hennin couleur ciel, Leurs cheveux roux où rit l'opale, Bondissent en flots d'hydromel.Les Héroïnes sont farouches : Il faut des meurtres et des morts Pour atteindre au miel de leurs bouches. Leurs lents baisers sont des remords.Les batailles, les épopées, Les trahisons, les faux serments, Mieux qu'au clair fracas des épées Revivent dans leurs noms charmants :Mélusine, Yseulte, Genèvre. Triste comme un appel de cor, Leur nom baise et meurtrit la lèvre... Qui l'a dit le redit encor :Et s'animant dans l'ombre noire, Où leur cœur est enseveli, Les Héroïnes dans leur gloire Jaillissent du féroce oubli.La tunique entr'ouverte aux hanches, L'or des cheveux en fusion, Les sveltes reines aux mains blanches Surgissent, lente vision.La clarté du songe les baigne, Allumant en humide éclair Les perles rondes de leur peigne Et les tons nacrés de leur chair ;Et dans les feuilles trilobées Des chardons bleus et des lys d'or, Des reines au Temps dérobées Le clair essaim triomphe encor.
Jean Lorrain
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